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La lettre a été expédiée, le 29 septembre dernier, à Lyon, siège mondial d’Interpol, au secrétaire général Jürgen Stock, ainsi qu’à tous les membres du comité exécutif de l’agence policière. Longue de neuf pages, écrite sur un ton alarmant, elle est signée Rodney Dixon, un avocat londonien spécialiste du droit international. « Toute organisation chargée d’enquêter sur des crimes doit fonctionner conformément au droit international en matière de droits de l’Homme », prévient le juriste anglais, dans le courrier que Mediacités s’est procuré. « C’est vital au succès d’Interpol que ses dirigeants soient considérés comme irréprochables, poursuit-il. La nomination comme président d’une personne comme M. Al-Raisi, qui aurait échoué à enquêter sur des allégations sérieuses, y compris de torture, peut porter atteinte à la crédibilité entière d’Interpol. »                      

« M. Al-Raisi » ? Rodney Dixon fait référence à Ahmed Nasser Al-Raisi, un dignitaire de la police des Émirats arabes unis, en lice pour devenir le prochain président d’Interpol, d’après nos informations et celles de la presse britannique. Avec des chances de victoire : il est le seul à être publiquement candidat au poste, alors même que le pays qu’il représente a, ces dernières années, considérablement étendu son influence au sein de l’organisation internationale basée à Lyon [lire plus bas]. À moins que le curriculum vitae de ce major général n’entrave ses ambitions ? 

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Le major général Al-Raisi. Photo : Wikicommons.

Détenu en isolement pendant des mois

Rodney Dixon est l’avocat de Matthew Hedges et Ali Issa Ahmad. Ces deux citoyens anglais dénoncent depuis des mois les actes de tortures qu’ils auraient subis de la part des forces de police émiraties, en 2018 et 2019, lors de séjours dans ce pays du golfe persique adossé à l’Arabie saoudite. Selon eux, le major général Ahmed Nasser Al-Raisi, inspecteur général du ministère de l’Intérieur des Émirats arabes unis et ancien directeur des opérations centrales de la police d’Abou Dhabi (de 2005 à 2015), serait coupable de ne pas avoir diligenté d’enquêtes sur ces allégations de torture. « Comme cela s’est passé dans les locaux de la police d’Abou Dhabi, il a une part de responsabilité », estime Matthew Hedges, chercheur détenu en isolement pendant des mois aux Émirats, dans une interview qu’il a accordé à Mediacités [voir la vidéo ci-dessous]. Contactés, le major général Al-Raisi et le ministère de l’Intérieur des Émirats arabes unis n’ont pas répondu aux questions de Mediacités.

« Le processus complet manque de transparence »

Ahmed Nasser Al-Raisi, figure éminente de la police d’Abou Dhabi, siège au comité exécutif d’Interpol depuis deux ans. Il brigue aujourd’hui la succession du sud-coréen Kim Jong Yang, président de la prestigieuse organisation mondiale de police depuis 2018. Celui-ci avait remplacé, en cours de mandat, le chinois Meng Hongwei, enlevé par le gouvernement de Pékin [lire plus bas].                      

Ce sont les 194 États membres, réunis en Assemblée générale, qui élisent le président d’Interpol. Celui-ci veille aux orientations de l’agence et assure un rôle plus représentatif que le secrétaire général, patron au quotidien de l’organisation policière, installé au dernier étage du siège de la Cité internationale, qui jouxte le parc de la Tête d’Or, à Lyon.

Le scrutin devait se tenir le mois prochain. Il a été reporté sine die pour cause de Covid-19. Mais le lieu choisi pour cette 89e assemblée générale semble de bonne augure pour Ahmed Nasser Al-Raisi : Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis. Aucun autre policier ne s’est pour l’instant porté publiquement candidat à une élection à bulletin secret critiquée pour son opacité. « Le processus complet manque de transparence », regrette Bruno Min, directeur juridique de Fair Trials International, une ONG anglaise qui a produit plusieurs rapports critiques sur Interpol.

« Chaque délégation évalue puis élit le candidat qui, selon elle, est le mieux placé pour assumer les responsabilités de celui qui présidera l’assemblée générale et les réunions du comité exécutif », explique un porte-parole d’Interpol à Mediacités. « C’est la constitution d’Interpol et les règles de procédure de l’assemblée générale qui décrivent les conditions et le processus d’élection », ajoute-t-il, sans nous répondre sur la question de la transparence, le nombre et le nom des autres potentiels candidats [lire ci-dessous notre encadré En coulisses].

Un don de 50 millions d’euros

Les accusations des deux britanniques victimes de torture, révélées par le quotidien anglais The Daily Telegraph, contre le chef policier des Émirats arabes unis, s’ajoutent aux controverses qui agitaient déjà le sommet d’Interpol. Après son enlèvement en 2018, l’ancien président de l’organisation, Meng Hongwei, a été condamné, en Chine en janvier 2020, à treize ans de prison pour corruption, dans des conditions troubles. Quelques mois après sa disparition, la Russie avait présenté un candidat à la présidence d’Interpol. Sans succès. Mais l’initiative avait créé de vives inquiétudes à l’international : depuis des années, le Kremlin est accusé d’instrumentaliser le système des notices rouges de l’agence policière afin de traquer ses opposants politiques, bien que la constitution d’Interpol interdise « toute activité ou intervention dans des questions ou affaires présentant un caractère politique, militaire, religieux ou racial ».                      

La candidature du major général Al-Raisi renforce par ailleurs le poids des états autoritaires, comme les Émirats arabes unis, au sein d’une organisation policière fragilisée par un très faible budget de fonctionnement. En 2016, le régime d’Abou Dhabi est ainsi devenu l’un des premiers contributeurs d’Interpol en réalisant un don de 50 millions d’euros à travers une entité opaque, la « Fondation Interpol pour un monde plus sûr ». « Des inquiétudes ont été exprimées sur le fait que cela donne aux Émirats arabes unis une plus grande influence dans l’organisation, malgré son piètre bilan en matière de droits de l’Homme », regrette Bruno Min, qui, avec Fair Trials International, a interpellé Interpol au sujet de la candidature d’Ahmed Nasser Al-Raisi. Sans obtenir de réponse.                 

« L’indépendance et la neutralité d’Interpol sont expressément garanties dans chaque accord signé par l’organisation », assure un porte-parole d’Interpol auprès de Mediacités. Cette « indépendance » et cette « neutralité » jetteront-elles un voile pudique sur les accusations formulées contre le candidat émirati ?

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Le siège d’Interpol, à Lyon, dans le 6e arrondissement. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Matthew Hedges a 31 ans lorsqu’il est arrêté par des agents de la sécurité des Émirats arabes unis, ce 5 mai 2018, à l’aéroport de Dubaï. Doctorant à l’université britannique de Durham, il réalise une thèse consacrée à l’impact du printemps arabe sur la politique sécuritaire du régime émirati – sujet forcément sensible du point de vue des autorités locales. Selon ses propos, le chercheur est emmené à Abou Dhabi, la capitale fédérale, où il est emprisonné au second étage du département de police des enquêtes criminelles. On lui reproche d’avoir fourni des informations classifiées au MI6, le service de renseignements extérieurs du Royaume-Uni. Ce qu’il dément fermement, soutenu par son université.

Selon son témoignage, il est alors mis à l’isolement et torturé psychologiquement pendant des mois par les forces de police et les agents de renseignement émiratis. On l’interroge parfois jusqu’à quinze heures par jour, de manière aléatoire, même en pleine nuit. On menace de s’en prendre à sa famille. On le drogue, en lui administrant de fortes doses d’opioïdes et de psychotropes afin qu’il ressente des symptômes de manque. Pendant ces interrogatoires, dit-il, il entend les cris, violents, de détenus en provenance d’autres cellules.

Le 22 novembre 2018, Matthew Hedges est condamné par le tribunal fédéral d’Abou Dhabi à la prison à vie pour « espionnage ». Le verdict est rendu en cinq minutes, sans la présence d’un avocat. Une crise diplomatique s’ensuit entre le Royaume-Uni et les Émirats arabes unis, deux alliés historiques. Quatre jours plus tard, devant le tollé international et l’absence de preuves sinon des « aveux » forcés selon Matthew Hedges, l’universitaire est finalement gracié par les Émirats.

À son retour sur le sol britannique, on lui diagnostique un stress post-traumatique. Près de deux ans plus tard, il suit toujours un traitement médical. Pour autant, Matthew Hedges n’a pas abandonné ses recherches sur la politique sécuritaire au Moyen-Orient. Ni son combat judiciaire. En juillet 2019, le chercheur a porté plainte auprès des Nations Unies pour emprisonnement abusif aux Émirats arabes unis et a écrit à la Haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme, la chilienne Michelle Bachelet. Il a également interpellé le secrétaire général d’Interpol, Jürgen Stock, dont il n’a toujours pas obtenu de réponse à ce jour.

> Depuis l’université de Durham, il a accordé un entretien par visioconférence à Mediacités (interview : M.Martiniere ; montage : K.Arquillo ; traduction : P.Leibovici). 

 

L’histoire de Matthew Hedges, mais aussi celle d’Ali Issa Ahmad, un jeune supporter de football anglais de 27 ans, qui aurait été emprisonné et torturé en 2019 aux Émirats arabes unis pour avoir porté un maillot du Qatar, selon le témoignage qu’il a livré au quotidien britannique The Guardian, se sont invitées jusqu’au Parlement anglais. Le 20 octobre dernier, suite à la publication de plusieurs articles dans la presse britannique, le comité des affaires étrangères de la Chambre des communes a organisé une session spéciale sur l’influence des régimes autoritaires au sein d’Interpol, insistant notamment sur la place prépondérante des Émirats arabes unis et le cas du major général Al-Raisi.

À mots feutrés

Cette candidature à la présidence de l’agence mondiale semble également gêner quelques autorités policières en Europe, même si elles le confient encore à mots feutrés. Dans une réponse par écrit à Mediacités, Fedpol, la police judiciaire suisse, rappelle d’abord qu’« Interpol réunit les polices du monde entier ». Ceci serait « à la fois son avantage et son inconvénient » car « cela signifie aussi que [l’agence] comprend des autorités qui ont des notions différentes de l’État de droit et des droits humains ». Dans sa réponse, Fedpol, qui ne dévoile pas son vote pour la présidence, s’engage « pour qu’Interpol ne soit pas instrumentalisée politiquement et surtout pour que les valeurs qui définissent notre État de droit soient à la base des actions d’Interpol ».

La police judiciaire allemande (BKA), dont l’ancien vice-président Jürgen Stock dirige depuis six ans Interpol, se montre plus discrète. Pour autant, dans un mail envoyé à Mediacités, elle tient à souligner qu’elle aimerait « ancrer le principe de transparence » dans les statuts d’Interpol. C’est pour cette raison que la BKA aurait soutenue, en novembre 2018, la création d’un groupe de travail pour promouvoir l’éthique et l’intégrité au sein de l’organisation policière.

L’Autriche, elle aussi, ne souhaite pas s’exprimer sur l’élection. Le service presse de la BKA à Vienne, l’équivalent autrichien de la police judiciaire (PJ) en France, tient néanmoins à souligner que les candidats pour les postes importants au sein d’Interpol sont « examinés selon plusieurs critères », dont le profil et le pays d’origine du candidat, son CV, sa collaboration avec l’Autriche ainsi que « sa volonté du respect et de la promotion des droits de l’Homme ». Par conséquent, « l’acceptation totale de l’État des articles 2 et 3 des statuts d’Interpol ».    

En matière de droits humains justement, des ONG comme Amnesty International et Human Rights Watch, mais aussi des experts onusiens, ont dénoncé et documenté ces dernières années les violations répétées du droit international au sein des prisons émiraties. À l’extérieur du pays, c’est au Yémen, où les Émirats sont alliés à l’Arabie Saoudite dans une guerre terrible face aux rebelles houthistes, que les exactions de ses forces armées sont régulièrement pointées du doigt.

Fin 2019, comme l’a révélé Le Monde, une information judiciaire a même été ouverte en France par le pôle crimes contre l’humanité du tribunal de Paris pour « actes de tortures ». Deux plaintes ont été déposées par plusieurs citoyens yéménites contre Mohammed Ben Zayed Al-Nahyane, dit « MBZ », le puissant prince héritier et ministre de la Défense d’Abou Dhabi. « Nous avons porté plainte pour torture contre MBZ en sa qualité de chef des armées des Emirats arabes unis. Pour l’une des deux plaintes, les faits ont eu lieu dans les centres de détention émiratis secrets au sud-Yémen », explique à Mediacités Joseph Breham, l’avocat français des plaignants.

Autrement dit, Interpol pourrait être présidée par le représentant d’un État sous enquête pour crimes de guerre pour des faits qui rentrent dans le champ d’actions… d’Interpol. « Un général émirati tentera par tous les moyens de blanchir le bilan des violations de son pays », estime Mohammed Jamil, le président de l’Organisation arabe pour les droits de l’Homme (AOHR), basée au Royaume-Uni. Sollicitée sur les allégations de torture à l’encontre des Emirats, Interpol n’a pas répondu à notre question. 

Deuxième contributeur d’Interpol

Au sein d’Interpol, le petit pays de la péninsule arabique a grandi en influence. En réalisant, au printemps 2016, un don de 50 millions d’euros sur cinq ans à la « Fondation Interpol pour un monde plus sûr », l’état pétrolier et ses 10 millions d’habitants sont devenus le deuxième contributeur d’Interpol derrière les États-Unis. « À ce jour, plus de 180 pays ont bénéficié ou pris part à une gamme d’activités, y compris la formation, le renforcement des capacités ou des opérations, financées par cette contribution », défend un porte-parole d’Interpol. Pour Mohammed Jamil, cette générosité relève du soft power. « Abou Dhabi a l’habitude d’investir pour gagner en influence au niveau international, que ce soit dans les think-tanks, les universités, via des contributions à des campagnes électorales étrangères, dans les médias ou même le sport », liste le président de l’AOHR. 

La Fondation en question, basée à Genève et peu transparente, a été créée en 2013 pour financer des missions spécifiques d’Interpol et pallier au budget modeste de l’agence policière. Depuis sa création, elle est composée d’un curieux mélange de personnalités politiques, d’hommes d’affaires et d’exilés fiscaux – dont plusieurs d’entre eux, comme Carlos Ghosn, l’ancien PDG de Renault-Nissan, ont abandonné leur mandat pour cause de poursuites pénales. Parmi sa dizaine de membres actuels, on retrouve bien évidemment Jürgen Stock, le secrétaire général d’Interpol, mais aussi le cheikh Mansour, vice-premier ministre des Émirats arabes unis, demi-frère de l’actuel président et propriétaire d’une dizaine de clubs de football dans le monde, de Manchester City à Troyes. Quant au poste d’« ambassadeur de la fondation », créé sur mesure en mars 2017, il est occupé par Hamad Saeed Al Shamsi, l’ambassadeur des Emirats au Liban.

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Le siège d’Interpol, à Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Depuis le don à 50 millions d’euros, les événements parrainés par Interpol se sont succédé aux Émirats arabes unis. En mars 2017, une importante conférence sur la sécurité s’est tenue à Abou Dhabi sous le patronage de l’organisation policière, comme on peut le voir sur cette vidéo mise en ligne par Interpol. L’année suivante, Dubaï, ville la plus peuplée des Émirats arabes unis, a accueilli la 87e assemblée générale de l’agence policière, qui se tient chaque année dans un pays différent.

Cette année, alors que l’Assemblée générale devait avoir lieu initialement en Uruguay, Interpol a annoncé que le rassemblement se tiendrait finalement à Abou Dhabi en décembre 2020. Deux ans seulement après Dubaï… « Après que l’Uruguay a retiré son offre d’accueillir l’assemblée générale, une proposition des Émirats arabes unis d’accueillir l’événement a été examinée et approuvée par le comité exécutif », se borne à commenter un porte-parole d’Interpol.

Le 23 octobre dernier, face à l’évolution inquiétante de la pandémie de Covid-19, l’agence policière a préféré reporter à 2021 son assemblée générale. De quoi donner un peu de temps de réflexion aux votants sur la candidature du major général Al-Raisi…

Les auteurs de l’article, Mathieu Martiniere, journaliste basé à Villeurbanne, et Robert Schmidt, journaliste allemand basé à Strasbourg, sont cofondateurs du collectif européen We Report. Ils enquêtent depuis de nombreuses années sur l’agence mondiale de police et sont les coauteurs du documentaire « Interpol, une police sous influence ? », diffusé sur Arte en 2018.

« Mi-octobre, nous avons envoyé des questions par mail aux services de presse des polices judiciaires française, allemande, suisse et autrichienne, expliquent-ils. Seule la PJ française ne nous a pas répondu. »

L’interview vidéo avec l’universitaire Matthew Hedges a été réalisée le 23 octobre dernier. Le 26 octobre, une liste de dix questions a été envoyée par mail au service communication d’Interpol, qui a adressé une réponse générale trois jours plus tard mais sans répondre précisément à toutes les questions posées.

Contactés puis relancés par mail à la fin du mois d’octobre, le général Al-Raisi et le ministère de l’Intérieur des Emirats arabes unis n’ont pas répondu aux sollicitations.

Si vous souhaitez nous adresser des documents en passant par une plateforme sécurisée et anonymisée, rendez-vous sur pals.mediacites.fr

Point final.

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