Si la crise du covid-19 a été éprouvante pour tous, la situation des 400 000 à 500 000 gens du voyage résidant sur le territoire français l’a été plus encore. La surpopulation des aires d’accueil et l’insalubrité des équipements ont tout d’abord rendu le confinement complexe. « Les douches et les toilettes sont obligatoires mais généralement en nombre très insuffisants », explique Luc Monnin, architecte spécialisé dans l’habitat des gens du voyage. Surtout, les installations sont pour la plupart insalubres et mal entretenues. » Mais l’épidémie a aussi amplifié la fracture médicale et sanitaire qui touche ces communautés.

« Les autorités sont partie du principe que ces populations se manifesteraient auprès des services sanitaires et n’ont pas fait de prévention, explique Marc Beziat, le délégué général de l’ ANGVC . Or les gens du voyage ne demandent rien car ils ont l’habitude de ne pas avoir de réponses et d’aide. » Résultat : des ONG ont dû se substituer aux pouvoirs publics. Parmi les problèmes rencontrés durant le confinement, celui des traitements médicaux non suivis ou non renouvelés faute d’informations sur la possibilité d’aller en pharmacie avec une ancienne ordonnance ou de consulter un médecin.        

 

S’il est encore trop tôt pour mesurer l’impact sanitaire de la période, la crise du coronavirus a remis en lumière un problème bien plus ancien : celui des inégalités sanitaires et environnementales des gens du voyage . L’une des raisons majeures ? La localisation déplorable des aires d’accueil. Mediacités a passé en revue les 122 aires de nos quatre départements de présence (Nord, Loire-Atlantique, Haute-Garonne et Rhône). La conclusion est édifiante : dans neuf cas sur dix, elles se situent à proximité d’une source polluante (voir notre carte).
 
  

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« Notre aire est située entre une usine à béton, une concasserie de gravats, une ligne TGV et des champs plein de pesticides, c’est tout simplement invivable ! » Sue-Hélène Demestre fait partie du collectif de femmes de l’aire d’accueil d’Hellemmes-Ronchin, dans la métropole lilloise. Depuis une dizaine d’années, les habitants dénoncent leurs conditions de vie. « Notre quotidien, c’est de la poussière, un air irrespirable et un bruit assourdissant, entre les usines qui tournent et les camions, détaille-t-elle. Beaucoup de résidents ont des bronchites et des bronchiolites, des maladies respiratoires, des problèmes de peau, des conjonctivites et des problèmes de sommeil. »

À force de manifester, les résidents ont obtenu en 2016 des analyses de l’air et du bruit réalisées par la Direction régionale environnement aménagement logement (Dreal) des Hauts-de-France. « Les tests ont été une vraie blague , s’insurge Sue-Hélène Demestre. Ils ont installé des tiges métalliques, sans capteurs, avec seulement une plaque en fer pour retenir la poussière mais elle était lavée à chaque pluie. On n’a jamais eu les rapports. On nous a juste dit que l’air n’était pas pollué. » Malgré les nuisances, impossible de partir. « On irait où ?, poursuit la résidente. Il y a des gens partout sur les autres aires de la région. Partir, ça voudrait dire s’installer à la sauvage, tard dans la nuit, et risquer de se faire expulser. Nos enfants sont scolarisés, on ne peut pas faire ça. »                  

 

Une obligation d'aires d'accueil peu respectée

Depuis la loi Besson de 2000, l’accueil et l’habitat des gens du voyage sont réglementés. Les communes de plus de 5 000 habitants ont l’obligation de disposer d’un accueil spécifique pour les gens du voyage . Une obligation peu respectée, comme notre enquête de 2017 sur la métropole de Lille l'avait montré. Plus récemment, un bilan du dernier schéma départemental d’accueil et d’habitat des gens du voyage dans le département du Nord a montré que sur les 1 489 places demandées par le schéma 2012-2018, seules 61 % avaient été réalisées.                  

 

Les aires sont réalisées par les départements et les préfectures selon un schéma départemental d’une durée de 6 ans. Les gens du voyage sont contraints d’y résider. Les schémas départementaux définissent le nombre et la capacité des aires d’accueil. Le choix du terrain, lui, est laissé aux communes. Un choix politique qui « stimule l’imagination des pouvoirs publics », estime ironiquement l’architecte Luc Monnin.

Dans les schémas départementaux, les terrains ne sont pas identifiés et rien n’est dit sur le lieu ou les conditions de vie. Parfois, l’aire n’est même pas construite là où le permis a été déposé ! Lors de la révision du Plan local d’urbanisme intercommunal de la Métropole européenne de Lille, les commissaires-enquêteurs ont estimé que les emplacements choisis ou attribués (…) n’étaient « ni satisfaisants ni adaptés » parce que les sites étaient pollués ou situés au milieu d’entrepôts, de parkings d’entreprise ou de commerce ou encore à proximité de logements sociaux dans des quartiers déjà difficiles. En conséquence de quoi, ils ont demandé – et obtenu ! – une révision complète du plan.

L’État s’est longtemps montré très laxiste sur le choix des terrains. Sa priorité était à la construction des aires avant le strict respect des normes. Sauf que, parfois, la rénovation des aires polluées peut coûter très cher à la collectivité. Il en va ainsi de l’aire de Feyzin, au sud de Lyon, construite à côté de la raffinerie. « Les sols étaient pollués jusqu’à plus de 10 mètres de profondeur, raconte Luc Monnin. La dépollution s’est élevée à 10 millions d’euros, alors qu’une aire coûte en général 500 000 euros. Au bout de cinq ans, elle est déjà en voie de fermeture car beaucoup trop toxique pour y vivre. »

La construction d’une aire d’accueil est rarement acceptée par les habitants. « Si un maire veut faire annuler un projet d’aire, il n’a qu’à organiser une réunion publique pour le faire échouer », soupire Christophe Sauvé, bénévole au sein de l’ADGVC 44 et voyageur. Alors les aires sont rarement annoncées et installées bien loin des centres-villes. « Les personnes qui occuperont ces terrains n’ont pas leur mot à dire », poursuit le bénévole. En Loire-Atlantique, l’aire de Bouguenais se situe ainsi au ras des pistes de l’aéroport où, quand les avions dégazent, il y a une forte pollution liée au kérosène ; celle de Vertou se trouve à côté d’une déchetterie, cloisonnée et collée à la caserne des pompiers.

À La Chapelle-sur-Erdre, l’aire vient d’ouvrir après plus de dix ans de combat entre la municipalité et les associations écologistes, avec décisions du tribunal à la clé car le lieu choisi est un espace naturel au bord de l’Erdre. L’aire d’accueil de la Fardière, sous le pont du périphérique, est soumise à une grosse pollution. Quand les bateaux déchargent au port des farines, les grains et poussières viennent se coller sur les caravanes ce qui pose des questions de santé, notamment d’allergies. « La seule réaction de la mairie a été de baisser le prix du m3 d’eau pour nettoyer leurs caravanes, indique Christophe Sauvé. Autre exemple : l’aire de la Clairière bâtie sur une ancienne déchetterie.

Troubles respiratoires, dermatologiques ou irritations oculaires

Les études manquent pour démontrer l’impact sanitaire des environnements dégradés des aires d’accueil. Celles qui existent se concentrent sur le mode de vie des gens du voyage et concluent qu’il est souvent la cause de leurs problèmes de santé. Depuis novembre 2019 toutefois, Santé publique France a engagé un vaste travail sur la santé des gens du voyage en Nouvelle Aquitaine. Le projet a fait suite à une épidémie de rougeole et différents signaux sanitaires. C’est la première fois qu’une enquête approfondie croisera les liens entre les conditions de vie (comme l’habitat) et environnement.

Plusieurs études exclusivement environnementales ont montré que la proximité d’une déchetterie, outre les odeurs et les nuisibles, peut avoir des conséquences sanitaires telles que des troubles respiratoires, dermatologiques ou des irritations oculaires. C’est le risque pour de nombreux résidents dont les aires sont à moins de 50 mètres des déchetteries, comme à Sainte-Foy-lès-Lyon (Rhône), Saint-Nicolas-de-Redon (Loire-Atlantique), Fourmies (Nord) ou encore L’Union (Haute-Garonne). Les mêmes problématiques se posent avec la proximité des stations d’épuration, ce qui est le cas des aires de Grande-Synthe (Nord), de Tarare (Rhône) ou Seilh-Beauzelle (Haute-Garonne).

La présence d’axes autoroutiers ou de chemins de fer entraîne aussi un risque fort pour la santé des riverains, en raison des particules fines dégagées, dont la nocivité n'est plus à démontrer. Près d’un tiers des aires étudiées sont proches ou très proches, parfois à moins de 50 mètres d’un de ces axes. « On sous-estime l’impact des nuisances sonores sur la santé mentale, précise Stéphanie Vandentorren, responsable de la cellule Nouvelle Aquitaine de Santé publique France. Le bruit est responsable des troubles du sommeil, accroît le stress, entraîne une fatigue chronique et donc une baisse de l’immunité ce qui fait apparaître d’autres pathologies, comme des maladies cardiovasculaires et respiratoires, du surpoids, du diabète. »

Les zones industrielles sont également des lieux fréquents dans le voisinage des aires, avec des sols souvent très pollués. L’aire de Trith Saint Léger (Nord), par exemple, est installée à côté d’une usine désaffectée où s’entassent des déchets d’amiante non traités, dont on connait les conséquences pour la santé. La proximité des sites industriels, notamment Seveso, interpelle sur les risques en cas d’accident. L’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen en a été un exemple flagrant : les résidents de l’aire des gens du voyage avoisinante n’ont pas été évacués par les pompiers, et n’avaient aucun local de confinement pour se réfugier.

Une espérance de vie réduite de 15 ans

De nombreux terrains se trouvent dans une zone à risque de sites Seveso, comme celui de Lyon-Feyzin à côté d’une raffinerie, l’aire de Saint-Gaudens (Haute-Garonne) voisine d’une usine de papier ; ou encore les aires de Nantes La Fardière ou de Donges. « L’évacuation est prévue pour les habitants selon le Plan Local d'Urbanisme, détaille Luc Monnin. Mais souvent les aires d’accueil ne sont pas indiquées car illégales ou non déclarées. Les pompiers, qui se basent sur ces plans en cas d’évacuation, ne les prennent donc pas en compte. »

Les conséquences sanitaires sont d’autant plus importantes que les aires d’accueil deviennent peu à peu des lieux de vie et non plus de passage. De nombreuses familles s’y sédentarisent et les terrains sont saturés. « Les résidents veulent des terrains familiaux pour avoir un ancrage local, tout en gardant leur mode de vie, explique Christophe Sauvé. Mais les maires refusent souvent. Ils nous répètent de nous contenter de nos aires, comme le prévoit la loi ». Par leur mode de vie, les gens du voyage sont ainsi toujours victimes d’inégalités environnementales et sanitaires, avec une conséquence majeure : leur espérance de vie serait de 15 ans inférieure au reste de la population .