Les 30 000 étudiants de l’université Jean-Jaurès Toulouse 2 ne les croisent presque jamais, mais ce jour-là, ils ne pouvaient pas les louper. Le 11 février, la quarantaine d’agents de ménage de la société Arc en Ciel – des femmes pour la plupart - s’est mise spontanément en grève. Du jamais-vu. Rassemblées devant l’entrée de la fac, dans un froid piquant, elles ont décidé à l’unanimité de dénoncer les conditions de travail indignes qu’elles subissent au quotidien. Des conditions qu’elles assimilent elles-mêmes à de l’esclavage.

« Je travaille depuis octobre sans contrat de travail et je ne suis pas la seule », raconte l’une d’elle. « Moi, je fais quinze heures par semaine et à la fin du mois, je n’ai jamais le même salaire », ajoute une autre. «  Regardez, je suis payé 9,88 euros de l’heure et elle huit euros, c’est normal ? », interroge leur voisine, fiche de salaire à l’appui. « Je fais quatre heures par jour, payées trois », calcule une quatrième. Certaines se retrouvent avec la mention « pas d’ancienneté » sur leur fiche de salaire malgré leur huit, dix voire plus de quinze ans de service.  

Une femme de service, qui vient d’arriver sur le piquet de grève, jure qu’il lui manque six heures de paye en janvier, une autre 20 heures en décembre. « Ne vous plaignez pas ! Il me manque 26 heures supplémentaires », surenchérit une dernière. Si jamais elles se mettent en congé ou en arrêt maladie, elles affirment être « sûres d’avoir des retenues immédiates sur salaire ». Elles payent une mutuelle « sauf que quand tu tombes malade, tu n’es pas couverte »...    

« Poussée et enfermée dans les vestiaires »

La grande majorité de ces agents de nettoyage ont le même profil : entre 25 et 50 ans, toutes mères de familles, toutes avec des enfants à charge. C’est sur leurs épaules que reposent la survie du foyer, du fait que leur époux, divorcé, absent, malade, sans emploi n’est plus capable d’assumer cette charge. Beaucoup sont originaires d’Afrique du Nord ou d’Asie, et n’ont pas de véhicule pour venir travailler. Elles font partie de cette France qui se lève tôt, tous les jours à 4 heures du matin, pour gagner une misère en faisant deux, trois ou quatre heures de ménage quotidien à la fac.

Elles ne rechignent pas à la tâche et c’est bien là le problème : une agent se plaint qu’elle doit nettoyer 25 classes moquettées, 25 tableaux, 25 poubelles, 365 tables, deux escaliers et des couloirs qui n’en finissent pas en deux heures… Une autre doit venir à bout des sols, tables et tableaux de six amphithéâtres de 200 à 500 places dans le même laps de temps.

Pour atteindre de tels objectifs, leur chef de secteur, Karim Belaroussi, leur met une pression d’enfer. « Il nous fait vraiment peur, nous parle comme à des chiens, nous crie tout le temps dessus, nous appelle les Vaches, les Arabes ou les Chinoises », racontent plusieurs femmes. Surtout, d’après plusieurs témoignages, il aurait harcelé sexuellement une jeune agente, qui a préféré démissionner. Une autre raconte comment il l’a « poussée et enfermée dans les vestiaires », parce qu’elle contestait son contrat…

Contacté par Mediacités, le chef de secteur est demeuré injoignable (voir encadré). « C’est incroyable comme il les traite », souffle Soltani. Agé de 37 ans, ce chef d'équipe a pris ses fonctions le 20 janvier dernier. « J’ai de suite senti qu’il y avait un problème, les filles n’arrêtaient pas de se plaindre. Je me suis dis, ce n’est pas possible, il faut faire quelque chose. » C’est lui qui les a poussées à se rebiffer.

« Une gestion inhumaine »

La société Arc en Ciel qui emploie les agents de service paraît de prime abord des plus sérieuses. Domiciliée dans le Val-de-Marne et spécialisée dans le nettoyage et l’entretien, elle fait partie d’un groupe de cinq sociétés toutes chapeautées par la holding T2MC (2 500 collaborateurs). Cette dernière se vante sur son site internet d’être « une entreprise à taille humaine », une « référence dans le nettoyage professionnel », avec des clients aux noms prestigieux tels que le Musée du Louvre ou le Centre Pompidou.

Dans la région toulousaine, Arc en Ciel a décroché les contrats de nettoyage de l’école de commerce Toulouse Business School, d’un site de l’armée de terre à Cugnaux et de l’université Jean-Jaurès, son plus gros marché. C’était en juillet 2018. Comme à chaque fois qu’une entreprise de nettoyage remporte un contrat, le personnel et l’encadrement (c’est-à-dire le chef de secteur) sont repris automatiquement.

« Sur le dernier appel d’offres, Arc-en-ciel était moins cher de 35 % par comparaison avec les autres entreprises en lice. On comprend maintenant mieux pourquoi », souffle Franck Aversenq, secrétaire du Comité d’hygiène et de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de l’université, également militant à Sud Éducation. « La première alerte remonte aux vacances de Noël. Arc-en-Ciel voulait imposer des congés sans solde aux agents. C’est là qu’on a découvert cette gestion inhumaine. Dès le début de la grève, le 11 février, nous avons déposé avec les autres syndicats (CGT, FSU…) un droit d’alerte pour danger grave et imminent ». Pour lui, « l’université est aussi responsable, la direction doit vite trouver des solutions tout en évitant que les agents ne restent sur le carreau ».

Une situation en stand-by

Comment se fait-il que ce bel exemple d’externalisation de services qui dégénère soit passé sous les radars de l’université ? Vice-président délégué au patrimoine et au développement durable, Philippe Miroux reconnaît d’emblée que « c’est la première fois qu’on est confronté à cela ». Il jure avoir tenté de réagir au plus vite : « Je les ai reçus à la présidence et après une matinée d’écoute très attentive, j’ai constaté de très forts manquements dans l’exécution du marché public, des manquements graves de la part de cette société dans sa responsabilité d’employeur. »

Et maintenant ? « Une lettre de mise en demeure a été envoyée ce vendredi 14 février. S’ils ne nous répondent pas point par point, nous dénoncerons ce marché public. Enfin, nous exigeons que, dès à présent, M. Belaroussi soit définitivement interdit d’entrée dans l’enceinte de l’université. »

Confrontée à une situation similaire, la direction de l’Université d’Aix-Marseille a été beaucoup plus radicale. Le 27 janvier, les agents de ménage de cette même société Arc en Ciel se sont mis en grève totale pour dénoncer le licenciement à venir de six d’entre eux qui refusaient catégoriquement une réduction de leurs heures de travail. Quatre jours plus tard, la direction de l’Université résiliait le contrat passé avec Arc-en-Ciel.

Une entreprise injoignable

Pour cette enquête, nous avons rencontré deux chefs d’équipes, recueilli les témoignages de seize femmes et un homme de ménage, qui ont demandé à rester anonymes, mais aussi des syndicalistes, des étudiants, ainsi que Philippe Miroux, le vice-président délégué au patrimoine et au développement durable de l'université qui nous a accordé un entretien. Nous avons croisé les témoignages oraux, avec des attestations et documents écrits.

Nous avons tenté à deux reprises de joindre sur son portable Mohamed Tandert, le président d’Arc-en-Ciel, également président de la holding T2MC. Sans succès. Nous avons tenté de lui envoyer des emails à l’adresse qui figure sur sa carte de visite. Pas mieux. Enfin, nous avons tenté de joindre Karim Belaroussi, le chef de secteur, lui aussi directement sur son portable. En vain : « Le téléphone de votre correspondant n’est pas disponible actuellement. »