A bien des égards, l’abandon du projet d’aéroport international à Notre-Dame-des-Landes est une bonne nouvelle. Il met fin à un projet mal ficelé de bout en bout : un aéroport surdimensionné, trop éloigné de la métropole qu’il était censé servir, une réalisation et une gestion confiée à une entreprise spécialiste de la gestion de parkings et d’autoroutes qui pouvait laisser envisager le pire concernant les accès à l’infrastructure, etc. Il met aussi définitivement en lumière l’obsolescence des outils français de participation des citoyens dans le cadre de la conception des grands projets et la fréquente insincérité de ceux qui les mettent en œuvre. Associée à un moratoire sur l’expulsion des ZADistes, cette décision met aussi un terme à l’inquiétante et funeste stratégie de la tension à laquelle le ministre de l’Intérieur et l’appareil policier s’étaient livrés ces dernières semaines.

L’abandon de NDDL couronne une vraie avancée démocratique. Les commentaires à chaud ont eu tôt fait de pointer le non-respect de la consultation du 26 juin 2016, qui avait vu les partisans du projet l’emporter à 55 %. Il est cocasse de constater que ceux qui crient aujourd’hui au déni de démocratie sont souvent les mêmes qui n’ont rien trouvé à dire à la reprise par le Traité de Lisbonne de l’essentiel du contenu du Traité Constitutionnel Européen, pourtant rejetée par les Français lors du référendum de 2005.

Quand la société civile donne tort à la technocratie…

Un collectif hétéroclite constitué d’agriculteurs, d’élus locaux, de riverains, de militants écologistes et « alters » – situés à la périphérie des monde politique et institutionnels – a su faire front commun. Mieux, ces « minorités agissantes » sont parvenues à faire reculer le rouleau compresseur des intérêts conjugués de l’Etat, des « grands élus » et des grandes entreprises, par définition mieux préparés à jouer des arcanes politiques, administratives, judiciaires et médiatiques pour faire valoir leur vision. Voilà qui devrait réjouir les vrais démocrates ! Dans un pays où l’on déplore souvent l’incapacité de la société civile à faire pièce à la technocratie et aux notables, on ne peut que se réjouir de l’issue du feuilleton NDDL.

Toutefois, l’enterrement du projet d’aéroport a aussi sa face sombre. Le feuilleton NDDL a aussi démontré la totale relégation des enjeux d’aménagement du territoire dans la France du 21e siècle. Il est loin le temps où la DATAR (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale) lançait sa politique des métropoles d’équilibre ; le temps où l’impératif de contenir la macrocéphalie de l’armature urbaine française inspirait une politique d’agrément pour l’installation d’activités économiques en Ile-de-France.

Un risque de marginalisation de l’Ouest français ?

D’une certaine manière, ces enjeux de rééquilibrage ont été laissés aux partisans de NDDL. Ils ont été les seuls à pointer – à tort ou à raison – le risque de marginalisation de l’Ouest français en cas d’abandon du projet d’aéroport. Et le fait est qu’on ne peut pas leur donner complètement tort. Qu’on le veuille ou non, une région peut difficilement pallier son caractère périphérique sans être dotée d’une métropole. Et s’il faut se méfier de la croyance béate en l’effet structurant des infrastructures de transport, celles-ci peuvent parfois faire la différence dans l’affirmation d’une ville et d’une région.

L’extension de l’aéroport de Manchester, même s’il a aussi fait l’objet de contestations de la part des mouvements environnementalistes, a été un élément fondamental pour asseoir le statut de « second city » de la métropole du Nord, dans un Royaume-Uni où la puissance de Londres ne cesse de se renforcer. Comme les « bonnets rouges », coalition hétéroclite mobilisée contre l’écotaxe et associant gauche radicale et intérêts patronaux, et de manière certes tout aussi maladroite et parfois douteuse, les pro-NDDL ont incarné ces aspirations à une géographie plus équilibrée.

ZAD ≠ contre-modèle de développement territorial

Malheureusement, et sous réserve d’inventaire plus complet, on ne peut pas dire la même chose des opposants à l’aéroport. De fait, les anti-NDDL ont assez peu porté ces enjeux d’aménagement du territoire. La ZAD a plutôt été conçue et gérée comme un démonstrateur d’innovation sociale à portée générale, au demeurant fort intéressant, plutôt que comme un contre-projet de développement territorial. Beaucoup y ont vu – et comment leur reprocher ! – un Larzac 2.0, espace emblématique d’une autre manière de concevoir le vivre ensemble. Un autre monde s’y est inventé, mais la question de la place du Grand Ouest dans un monde globalisé et métropolisé n’y a pas été posée.

Plus profondément, l’épilogue du feuilleton laisse un goût amer. On ne peut s’empêcher de penser que, d’une certaine manière, les anti-NDDL ont joué le jeu du « deux poids, deux mesures » qui fait qu’en France, Paris et les villes de province ne seront jamais traitées à égalité. A la capitale, les rêves de grandeur, les fonctions directionnelles, les emplois métropolitains, le statut de ville-monde. Et toutes les externalités négatives (congestion, grands équipements coûteux) qui vont avec mais qui font la vibe métropolitaine que les provinciaux en goguette vont chercher « là-haut ». Aux métropoles régionales, la qualité de vie, les emplois de « back office », la torpeur provinciale, mais aussi l’absence de perspective de carrière et la dépendance économique.

Paris n’a pas le monopole de l’intensité métropolitaine

Ce « deux poids, deux mesures » fait craindre qu’un jour, si la saturation du système aéroportuaire français nécessite la construction d’une nouvelle piste ou d’un nouvel aéroport, c’est la création d’un troisième aéroport parisien qui sera retenue et qu’aucun mouvement de la même ampleur qu’à NDDL n’y fera obstacle. C’est ce même « deux poids, deux mesures » qui explique sans doute pourquoi la candidature de Paris à l’organisation des Jeux Olympiques de 2024 n’a pas – encore – fait l’objet de protestations d’ampleur, alors que l’on sait aujourd’hui le caractère démesurément dispendieux et préjudiciable sur les plans environnemental et social de ce genre de potlatch urbain ? L’abandon de la candidature de la France pour l’organisation de l’Expo 2025 n’est qu’une maigre consolation puisqu’il est justifié par des considérations essentiellement budgétaires.

Il ne reste plus qu’à espérer un rebond. A espérer que le bel élan démocratique qui a eu raison d’un projet mal fichu saura dépasser le stade de la contestation pour proposer un projet travaillant à créer les conditions d’une plus grande autonomie économique de l’Ouest français. Espérons aussi que ce mouvement dépassera son tropisme anti-métropolitain. Les espaces urbains denses et intenses sont essentiels à l’innovation, cœur de l’économie de l’information. Et rien ne justifie que l’on laisse à la région-capitale le monopole de l’intensité métropolitaine.

> Lire aussi: Après l’aéroport, la bataille pour les terres de la ZAD

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Gilles Pinson est professeur à Sciences Po Bordeaux et chercheur au centre Emile Durkheim depuis 2013, après avoir officié à l’université de Saint-Etienne puis Sciences Po Lyon où il avait créé le master Altervilles. Aujourd’hui à la tête du Forum urbain de Bordeaux et du master Stratégies et gouvernances métropolitaines, il développe une analyse pluridisciplinaire empruntant à la fois à la science politique, à l’économie, à la sociologie ainsi qu’à la géographie et à l’urbanisme. Gilles Pinson observe les effets des politiques publiques comme du capitalisme sur les villes – qu’il considère comme un objet politique, au même titre que l’Etat ou les partis – et particulièrement les métropoles qui s’affirment de plus en plus face aux Etats-nations ou l’Union européenne.
Parmi, ses publications récentes on signalera : Debating the Neoliberal City (coordonné avec Christelle Morel Journel), Routledge, 2017 ; « Politiques urbaines et (in)égalité spatiale » (coordonné avec Hélène Reigner), Sociétés contemporaines, n° 107, novembre 2017 (Presses de Sciences Po).

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Point final.

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