L’ « affaire » Laurent Wauquiez a fait couler beaucoup de salive et d’encre. Elle a été  l’occasion de faire de la publicité aux uns et aux autres et de régler des comptes, ce qui a éludé une réflexion de fond. Ce « mini drame » pédagogico-politico-médiatique pose en effet la question du « colloque singulier » entre un professeur (du maître d’école à l’intervenant professionnel) et sa « classe » (de l’élève, à l’étudiant et même à l’apprenant).

Qu’est-ce que le colloque singulier ? Dans sa définition stricte, c’est la relation bilatérale et protégée du médecin et de son patient. C’est « la rencontre d’une confiance et d’une conscience » (Louis Portes). Elle définit parfaitement ce qui se passe dans une salle de cours, même si les élèves/étudiants sont un groupe. Et c’est là que le bât peut blesser : que se passe-t-il si la conscience n’est pas présente ? Il y a alors abus de confiance. Et, en miroir, que se passe-t-il s’il n’y a pas confiance ? L’acte d’enseignement n’est plus possible.

Ni les enseignants/intervenants, ni les élèves/étudiants ne sont des saints et on ne leur demande pas cela, mais il serait intéressant de les amener à réfléchir à leurs rôles respectifs. Est-ce que j’enseigne en conscience ? Est-ce que je peux faire confiance à ce professeur ? Puis-je avoir confiance en mes élèves ? Il semblerait, sans revenir outre mesure sur le cas du professeur Wauquiez et sur la foi des déclarations, que le contrat ait été doublement rompu : ni conscience, ni confiance !

Comment choisit-on les intervenants ?

Que se passe-t-il exactement dans une salle de classe ? Cette question concerne tout le monde : les élèves, les étudiants, les parents, la communauté enseignante, les intervenants professionnels… Quelles questions se posent ? Comment choisit-on les personnes (du professeur à l’intervenant occasionnel) qui vont enseigner ? Que se passe-t-il dans la salle de classe une fois la porte refermée ? Comment identifier des « dérives » ? Quels sont les garde-fous possibles à ces dérives ? Qui est légitime pour intervenir ? Existe-t-il des protocoles ou des mesures préventives – et curatives le cas échéant ?

Je ne m’inscris pas, avec ce billet, dans les cas très graves (atteintes aux mœurs, violence…) ni dans le soupçon systématique vis-à-vis de la communauté enseignante. Des procédures de recours existent, régulièrement mises en œuvre même si elles sont tout aussi régulièrement dénoncées comme inefficaces et trop lentes. J’ai ainsi lu que 34 enseignants avaient été radiés en 2015 (dont 27 pour atteinte aux mœurs). Ce que je veux aborder ici, c’est l’« ordinaire » auquel nous sommes tous [enseignants et étudiants] exposés, les « dérapages », dans la salle de classe. Toutes les fois où un de nos enfants évoquant un prof nous met en alerte.

J’ai vécu plusieurs expériences en tant que mère qui peuvent résonner à vos oreilles : le (la) prof qui fait passer des idées politiques extrémistes sous prétexte dans son cours d’histoire ; le (la) prof qui exprime des idées racistes ou xénophobes ; celui (ou celle) qui raconte sa vie intime de façon systématique ; le (la) prof qui procède à des petites humiliations vis-à-vis de certains élèves…

A (RE)LIRE > 

A l’EM Lyon, un prof nommé Wauquiez

Quelle alerte ?

Ce qui m’a toujours intrigué, c’est que ces faits inquiétants sont souvent rapportés sur le ton de la normalité, comme si le prof avait tout pouvoir sur sa classe et comme si nos enfants étaient dénués de toute capacité critique ! Il faut constater que c’est souvent le cas car nos élèves sont installés dans cette relation verticale du maître à élève et n’ont pas été éduqués à la distance critique. Du coup, nous découvrons certains faits alors que l’année est déjà écoulée.

Evidemment, cette capacité critique évolue avec l’âge. Mais pas toujours. En tant que professeur à l’université ou en grande école, je me suis souvent rendue compte de l’emprise que nous pouvions avoir sur des étudiants. De mon expérience, la critique, si elle s’exerce, est en général plus liée à la personne de l’enseignant qu’à son discours. On accepte des messages ou des comportements « limites » d’un prof sympa et charismatique. « Oui, il y a un problème, mais c’est un bon prof ! »

Quelle réaction avoir ?

Une fois le doute établi, comment en avoir la preuve ? Et comment réagir sans mettre en danger son enfant ? Ou, s’il est adulte, comment réagir sans craindre des mesures de rétorsion ? Devant ce risque, le silence s’installe. L’élève ou l’étudiant n’exerce pas son devoir d’alerte. S’il le fait, les parents préfèrent ne pas faire de vagues… parce que ce n’est pas si grave ! Et tout le monde finit l’année en serrant les dents, passant le mistigri à la promo suivante.

Ce n’est guère plus évident dans l’enseignement supérieur. On n’assiste pas au cours d’un collègue, rarement d’un intervenant professionnel parce que « ça ne se fait pas ». Les raisons invoquées ? Cela va de « Il vient me pomper mon cours », à « Je connais mon métier et il n’a pas à me contrôler ». Il est vrai que l’évaluation des enseignements est de plus en plus pratiquée dans l’enseignement supérieur. Mais elle connaît les mêmes dérives : c’est l’enseignant qui est noté plus que le contenu. Et tout le monde sait que les aspects « bonnes notes », « animation » sont souvent les critères non-dits qui emportent l’évaluation.

Quelle intervention ?

Et s’il y a alerte ? Je suis désolée de dire que le principe de non-intervention domine alors. Il n’est pas facile de prendre un(e) collègue (ou même un intervenant extérieur) entre quatre yeux et de lui signifier les problèmes qui se posent avec son comportement. En général, on attend un peu, et, silencieusement, on lui retire plus tard le cours sous un tout autre prétexte…

Je sais que beaucoup d’enseignants, du primaire au supérieur, vont donner tous les exemples du monde pour s’inscrire en faux. Je demande simplement à chacun de revisiter sa carrière d’élève et d’étudiant. Nous avons tous au moins un exemple en tête. Du « pas (trop) grave », je le répète, mais qui pose la question de ce colloque singulier.

La salle de classe, un lieu sanctuarisé ?

La « salle de classe » est de plus en plus virtuelle et ouverte. Elle reste néanmoins le pivot de l’éducation, du CP à l’université. Faut-il respecter cette confidentialité d’un lieu clos ? Rappelons que des élèves sont régulièrement sanctionnés pour avoir diffusé des photos ou des enregistrements de ce qui se passe en cours. Le débat est ouvert. Ce principe est fondateur. Il est la garantie de la construction d’ « esprits libres », loin des pressions de l’opinion, de la politique, de l’économie…

La transmission de la connaissance doit pouvoir être à l’abri du tumulte du monde. Est-ce encore crédible à l’heure des réseaux sociaux ? Il me semble que ce principe se défende encore plus qu’« avant Internet ». Mais il est hautement exigeant pour le « professeur », quel que soit son statut. La double trahison largement médiatisée entre Wauquiez et des étudiants de l’EM Lyon pose question. L’enjeu est de sortir du contrat tacite qui, à force de l’être, s’oublie peu à peu. Il faut rappeler régulièrement ce contrat de « confiance et de conscience »

Comment ?

  • Faire signer une charte éthique aux enseignants/intervenants et aux étudiants
  • Avoir une ligne d’alerte ouverte
  • Créer un dispositif tiers pour remédier aux problèmes.

Sachant que l’excès de réglementation n’est pas souhaitable et que tout mettre sur la place publique devrait être le dernier recours. Combien d’écoles, de collèges, de lycées, d’universités, de grandes écoles ont-elles institué ces pratiques ?

En conclusion, ce qu’a pu dire Laurent Wauquiez a peu d’intérêt (sauf pour les concernés) et il n’est en rien une exception. Ce qui est intéressant, c’est la capacité d’interpellation des étudiants (qui a existé selon le témoignage des présents), c’est leur capacité à remonter à la direction de l’école les dérives qu’ils auraient pu identifier, c’est que l’école ait des instances qui décident des limites du cadre de certaines interventions.

Cette « affaire », bien anecdotique finalement, nous rappelle que la conscience et la confiance ne s’opposent pas. Au contraire, elles doivent s’enrichir mutuellement. Elles s’éduquent et se tricotent au quotidien. En revanche, il faut commencer très tôt : dès la maternelle !  

L’auteure

Isabelle Barth est enseignante et chercheuse en management à l’Université de Strasbourg. Formée notamment à l’Ecole supérieure de commerce de Lyon (ESC Lyon rebaptisée depuis EM Lyon Business School), elle a été la directrice générale de l’EM Strasbourg de 2011 à 2016. Cette tribune, que Mediacités reproduit avec son autorisation, a été auparavant publiée sur son blog.  
Point final.