« Le peuple a le droit (voire l’obligation) de résister quand le pouvoir dépasse les limites qui lui sont assignées par sa fonction », indiquait le philosophe anglais John Locke. Le raisonnement du célèbre théoricien de la séparation des pouvoirs vaut-il pour les gilets jaunes ? La question mérite d’être posée dans la mesure où un parfum pré-révolutionnaire accompagne ce mouvement depuis son origine. Les appels à la démission du président Macron, à l’organisation de référendum révocatoire, à la création d’une assemblée citoyenne… Tout rapporte à la période qui a précédé la Révolution française de 1789. Seule différence notable : nous ne vivons plus sous l’Ancien Régime et la monarchie mais en République et en démocratie. Enfin, est-ce si sûr ?

Ce questionnement a traversé tous les échanges lors du débat co-organisé par Mediapart et Mediacités le 11 décembre à Lille, intitulé de façon un peu provocatrice « Peut-on encore sauver la démocratie ? » Aucun de nos invités s’est dit surpris par l’irruption de la révolte des gilets jaunes. Cette actualité était prévisible à leurs yeux tant nos institutions dysfonctionnent, tant notre système tient à l’écart une partie importante de la population. Défaut de représentativité, illisibilité, obsolescence… Le diagnostic clinique de notre grand malade – la démocratie – fut sévère. A la mesure des remèdes esquissés pour la revivifier.

Ces thèmes centraux furent pourtant les grands absents de l’intervention télévisée du président de la République, dont les réponses axées sur le pouvoir d’achat furent finalement très… ancien monde. Emmanuel Macron est resté flou sur les enjeux institutionnels. Il a notamment évoqué « la prise en compte du vote blanc », une « loi électorale plus juste », son souci « de voir les courants d’opinion mieux entendus dans leur diversité » et de veiller à « la participation au débat de citoyens n’appartenant pas à des partis politiques ». Autant de pistes très insuffisantes pour les participants à notre débat.

La vidéo complète de cette conférence est à retrouver ici.

Pour voir ou revoir la conférence sur le thème de : peut-on sauver la démocratie c’est ici !Merci à tous les participants, vous étiez près de 200.L’intervention de reGénération est à la 24eme minute environ pour les constats, 59eme pour les pistes de solutions sur les 4 axes que sont le renouvellement, la représentativité, le contrôle citoyen et la démocratie participative.Enfin il y a une petite remarque à 4’ de la fin sur la dette qui pourrait faire l’objet d’un long débat

Publiée par reGénération sur Mardi 11 décembre 2018

Voici quelques extraits des interventions de nos invités.

René Dosière, ancien député, président de l’Observatoire d’éthique publique :

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« Nous assistons avec les gilets jaunes à une sorte d’effet boomerang de l’écroulement des partis de gouvernement et de l’apparition en politique de l’OVNI Macron (…) La colère grandit à propos de problèmes qui, pour la plupart, dépassent le seul cadre de la nation. Or il manque des régulations au-delà du cadre national. »

« Le mouvement montre l’ampleur de la rupture avec les élites mais aussi une inculture générale, politique, civique sur l’histoire et le fonctionnement de nos institutions. Cette inculture menace aussi la démocratie. »

« Je ne pense pas que la démocratie directe soit l’avenir. L’alternative à la démocratie représentative, c’est la dictature ! On n’a pas beaucoup de choix. Il faut donc améliorer notre démocratie représentative. Au niveau local, par exemple, il est ahurissant de constater qu’un maire dispose de plus de pouvoirs que le président de la République car il cumule, sur son territoire, le pouvoir exécutif et délibératif. Ses adjoints n’ont pas d’existence propre, ils ne dépendent que de lui. »

Aurore Bimont, co-fondatrice de Système D, accélérateur d’innovations démocratiques du collectif Démocratie Ouverte

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« Une enquête toute récente conduite par des chercheurs montrent que plus de 35 % des gilets jaunes souhaitent avant tout une meilleure écoute des citoyens et des changements institutionnels. C’est une nouveauté inédite que ce type de revendications. »

« Nos institutions ont été créées il y a 60 ans dans un monde vertical et centralisé. Depuis, le monde a changé. Il y a une aspiration beaucoup plus forte à participer. Nos institutions sont devenues totalement inadaptées (…) Le président avait promis un mode de fonctionnement plus participatif. Or il a renforcé la présidentialisation de la vie politique. »

« La société civile peut inventer de nouvelles formes démocratiques. Les exemples islandais et estoniens l’ont montré (…) Sur les gilets jaunes, le collectif Démocratie ouverte a proposé un plan de sortie de crise très précis. De façon plus générale, nous plaidons pour plus de transparence, de participation, de collaboration. »

Fabien Desage, maître de conférences en Sciences Politiques, spécialiste des institutions politiques

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« Derrière les revendications des gilets jaunes, il y a la colère vis-à-vis de politiques publiques peu représentatives, peu redistributives, inégalitaires et, en quelque sorte, méchantes. »

« Les gilets jaunes marquent l’intrusion dans l’espace public de classes sociales qu’on entendait plus. Leur mode d’action montre une réelle compétence politique. »

« Sans représentation des classes populaires, il n’y aura jamais de réelle politique redistributive. Je plaide pour une « démocratie de l’intranquillité ». Il faut pousser les élus à faire des choses qu’ils ne feraient jamais seuls, empêcher l’autonomie représentative des élus. »

Julien O’Miel, maître de conférences en Sciences Politiques, spécialiste de la démocratie participative

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« Le mouvement marque en creux l’échec de trente ans de démocratie participative. Qui décide de quoi on débat, de comment on débat, d’avec qui on débat : les élus locaux. Ils ont le monopole de la démocratie participative et l’utilisent pour rendre acceptable leurs projets ou dans une logique d’amélioration des services publics. Mais ils évitent tous les sujets conflictuels. A-t-on organisé un débat sur la fiscalité locale, par exemple ? Non. Car les élus n’en veulent pas. »

« Les dispositifs d’initiative citoyenne ne vont pas au bout de leur logique. Ils sont trop contraints, les critères trop stricts. Leur déclenchement dépend souvent des députés et le dernier mot revient souvent au préfet. »

Vincent Béhague, co-fondateur du collectif citoyen lillois reGénération

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« Ce mouvement des gilets jaunes, c’est le résultat d’un accroissement des inégalités depuis trente ans et de l’absence de contre-modèle économique. Rien n’a changé, malgré les promesses. Pour les gilets jaunes, il n’y a pas d’autres solutions que le dégagisme par le vote ou de descendre dans la rue. »

« Pour fonctionner, notre démocratie représentative et élective nécessite deux conditions : une majorité claire et des promesses tenues. Or Emmanuel Macron n’a recueilli qu’un peu plus de 18 % des inscrits au 1er tour de l’élection présidentielle et 40 % au 2nd tour. De plus, avec la mondialisation, un événement majeur intervient systématiquement 1, 2 ou 3 ans après chaque élection, ce qui met à terre le programme et empêche la réalisation des promesses. »

« Il faut refonder un nouveau contrat social et rénover en profondeur nos institutions. On n’a pas le choix. Au sein de reGénération, nous avons défini quatre axes pour y parvenir : renouveler la classe politique (par une limitation encore plus stricte des cumuls, notamment) ; gagner en représentativité (par la proportionnelle intégrale et de nouveaux modes de scrutin) ; assurer un contrôle citoyen ; et intensifier la participation. »

Merci à Jacques Dupont, du collectif citoyen reGénération, pour la captation des images. Et à Christophe Forestier pour les prises de vue.

Pour aller plus loin, retrouvez notre dossier complet “Soigner la démocratie” avec les interviews d’experts de la démocratie, des institutions et de la lutte contre la corruption.

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Point final.

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