Des arrestations spectaculaires. Des gros titres dans les journaux. En matière de drogue, Lille et ses quartiers continuent de défrayer la chronique. Pas plus tard que ce 17 avril, La Voix du Nord faisait état d’une importante opération de police dans le quartier de Moulins. Quelques jours plus tôt, c’est le 20h de TF1 qui qualifiait le Nord de « plaque tournante du trafic de drogue ». Soit la même expression que celle employée par Martine Aubry, l’année dernière, dans une lettre ouverte au ministre de l’intérieur, Gérard Collomb. Mediacités s’était alors penché sur les spécificités du trafic local en pointant la grande disponibilité de produits à des prix abordables et le « sens du commerce » des revendeurs lillois. Un an après, la situation ne semble pas avoir vraiment changé. En tout cas, pas en bien… C’est ce qui ressort de la traditionnelle synthèse TREND, parue en décembre dernier, de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). Gros plan sur les tendances récentes – et inquiétantes – qui orientent le marché lillois de la drogue.

Une industrialisation de la culture de cannabis

C’est une des évolutions les plus frappantes de ces dernières années : la culture du cannabis est « en constant essor » dans le Nord, « premier département de France pour les quantités de plants saisis par les forces de l’ordre, relève la note lilloise de l’OFDT. Cela va du simple consommateur lassé de devoir financer des réseaux “mafieux” et qui désire faire pousser sa propre herbe pour avoir un produit plus sûr et dosé, à la grande organisation criminelle, soucieuse de profits, qui met en œuvre des moyens importants pour arriver à ses fins. » Résultat, les saisies illustrent la variété de ces motivations. Elles vont « de quelques pieds de cannabis à plus de 21 000 », précise Sébastien Lose, sociologue à l’association CédrAgir et référent local pour TREND.  A ce niveau, il ne s’agit évidemment plus d’auto-consommation. Et le phénomène s’est encore accéléré par rapport à 2016 où les plus grosses affaires représentaient de 1800 à 4000 pieds, selon la note de l’OFDT.

« La cannabiculture a explosé l’année dernière, nous confirme-t-on à la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP). Ces trois derniers mois, le nombre d’interpellations pour des cultures dans des appartements, des usines ou des maisons est déjà très élevé ». Et cette source policière de nous raconter que dans la périphérie de Roubaix, des usines désaffectées sont louées ou squattées dans ce but. « On sait que des industriels néerlandais viennent installer des cultures clés en main avec des chambres de ventilation et tout le matériel nécessaire. C’est pourquoi nous sommes deux fois moins chers que le reste de la France », affirme encore notre source qui « voit se développer un narcotourisme du cannabis dans la région ». Une attractivité nouvelle dont la métropole lilloise se serait bien passée, elle qui est déjà tristement réputée pour son marché trop abordable de l’héroïne.             

Un narcotourisme qui se développe

A 20 euros le gramme en moyenne, l’héroïne locale affiche en effet un tarif qui défie toute concurrence sur le plan national. A tel point que des dealers et des consommateurs viennent de toute la France pour s’approvisionner dans la région, et plus précisément à Lille. « Cela fait plus de 20 ans que le trafic d’héroïne est attractif sur notre territoire. On peut même parler d’un tourisme de la drogue », confie-t-on à la DDSP. La proximité du port d’Anvers ou encore de Rotterdam explique en partie ce tarif. Mais ce n’est pas la seule raison. « Historiquement, l’héroïne a toujours été disponible en marché de rue  à Lille, explique Sébastien Lose. La précarisation et la marginalisation sont plus fortes dans notre région. On observe depuis de nombreuses années de plus en plus de personnes intégrées socialement qui se retrouvent à la rue et pour qui la consommation d’héroïne est une sorte d’aide à la survie. »

Des conditionnements plus petits tendent d’ailleurs à se banaliser. « Les vendeurs n’hésitent plus à proposer des demi-grammes à leurs clients les plus précaires, observe notre sociologue. C’est une manière de consommer très rapidement pour des personnes fortement dépendantes. Et ce d’autant plus lorsqu’il suffit de 10 euros peut se procurer un demi-gramme d’héroïne. » Mais si cette politique tarifaire a l’inconvénient d’attirer des gens de l’extérieur de la région, elle a surtout des conséquences catastrophiques au sein de la métropole.

Une stratégie marketing qui vise les plus fragiles

« Pour les personnes marginalisées, il devient possible de se procurer sa dose en mendiant dans la rue, s’alarme ainsi Sébastien Lose. C’est une des grosses tendances qu’on observe aujourd’hui à Lille. » Voir des dealers se soumettre en apparence aux lois de l’offre et de la demande et appliquer les règles les plus classiques du marché a un côté étonnant. Sauf que l’objectif poursuivi n’a rien de neutre : il vise à entretenir la dépendance des clients. Pour le Professeur Olivier Cottencin, chef du service addictologie au CHRU de Lille, « ces attitudes très commerciales de nos dealers sont sans équivoque. J’ai même entendu dire qu’à Lille-Sud, certains d’entre eux distribuent gratuitement de l’héroïne à la cuillère pour se fabriquer une clientèle. »

Cette stratégie marketing tend à s’étendre aux drogues plus chères, comme la cocaïne, qui n’est plus confinée aux milieux festifs, étudiants ou liée à la musique électronique. Elle « devient de plus en plus disponible à Lille et dans la région du fait d’une offre qui s’adapte en fonction des milieux sociaux », relève l’étude de l’OFDT. Si le tarif peut atteindre 120 euros le gramme, il peut aussi descendre à 40 euros. Sans qu’un prix plus élevé soit d’ailleurs une garantie de qualité. « Le milieu festif pense que parce qu’il l’achète plus cher, elle serait forcément meilleure que la cocaïne de rue. Or, nous n’avons pas observé de corrélation entre le tarif payé et la qualité de la drogue », note Sébastien Lose. Quoi qu’il en soit, cette démocratisation rend la cocaïne accessible à une population plus précaire qui la consomme différemment. « Ces gens vont rechercher des effets plus rapides et plus forts, ou essayer d’économiser le produit. Pour ce faire, ils vont la fumer dans des pipes à crack ou se l’injecter ou encore l’inhaler. »

Un dealer mobile et joignable au téléphone

La propension des dealers à recourir aux techniques commerciales en vigueur dans l’économie légale ne s’arrête pas à la tarification, comme Mediacités l’évoquait déjà dans son précédent article. La relation-client, elle aussi, évolue. « A Lille, les quartiers de Wazemmes, Lille-Sud et Moulins restent les points de vente les plus connus. Mais en 2016, le phénomène de déplacement du dealer est notable. En tout cas, pour la cocaïne, le dealer ne reste plus en fixe en bas des immeubles mais se rend directement sur le lieu de la fête, ou à proximité, comme un VRP de la drogue », indique le référent lillois du réseau TREND. Le marketing semble poussé à son paroxysme lorsque l’existence d’un centre d’appels, reliant directement drogués à dealers, est évoquée par des représentants d’associations d’aide aux toxicomanes. « De nombreux entretiens menés auprès de consommateurs corroborent cette information. Il y aurait un numéro pour joindre plusieurs revendeurs locaux », affirme l’un d’entre eux à Mediacités, sous couvert d’anonymat. « Rumeur voire foutaises, rétorque en riant une source à la DDSP. Impossible dans ce cas qu’on ne le sache pas. »

D’autres policiers nuancent quelque peu le propos. « Les toxicomanes ont le numéro de téléphone de leurs dealers, surtout si ce sont de gros consommateurs. On l’observe beaucoup pour le cannabis, avec des commandes qui se font par SMS. D’ailleurs, les dealers inscrivent parfois eux-mêmes leur numéro dans les cages d’escalier des immeubles qu’ils squattent. De là à parler d’un centre d’appels comme on l’entend, avec plusieurs personnes qui répondraient pour assurer cette mise en relation, je n’y crois pas », confie un membre de la brigade des stups à Lille.

Le gaz hilarant, désormais au su et au vu de tous

C’est loin d’être une blague. Parmi les grandes tendances lilloises, l’OFDT tire la sonnette d’alarme sur une augmentation de la consommation de protoxyde d’azote, plus communément appelé gaz hilarant, dans les espaces publics. Un indice révélateur : la présence de nombreuses cartouches grises, habituellement utilisées pour faire de la chantilly, gisant dans les rues de Wazemmes, Moulins ou encore en centre-ville. Une pratique qui n’a rien d’illégal mais qui interroge les associations spécialisées dans l’addictologie et la prévention des toxicomanies. « Cette consommation se fait désormais en pleine rue. J’ai même vu un jeune s’envoyer un ballon dans une boîte de nuit à Lille. Sur d’autres régions, mes collègues n’ont pas observé ce phénomène, s’inquiète Sébastien Lose. On est passé, en à peine un an, d’un usage quasi essentiellement en free party ou dans la sphère privée à une consommation désinhibée. » Connu pour procurer un effet euphorique et faire perdre la notion du temps, il serait consommé par des jeunes lycéens, voire collégiens, des habitués des bars à chicha, des prostituées dans le Vieux-Lille ou encore des « chouffeurs »,  ces guetteurs des réseaux de drogue dans les cités.

« Ce n’est pas un produit pharmaceutique mais un produit de consommation courante détourné de son usage premier. A faible dose, il n’est pas toxique. Mais des conséquences cérébrales ou cardio-vasculaires ne sont pas impossibles. Il ne faut pas oublier qu’on l’utilise en anesthésie pour réaliser des gestes chirurgicaux douloureux, rappelle le Pr. Olivier Cottencin. Par ailleurs, les risques de brûlures sont réels puisqu’il s’agit d’un gaz inflammable. Une évaluation et une surveillance me paraissent nécessaires pour empêcher les excès et surtout la vente aux mineurs. » Pour l’heure, aucun incident ne semble avoir été répertorié à Lille suite à une telle consommation. « On n’en parle jamais, nous dit-on à la DDSP. On n’a pas relevé de troubles à l’ordre public ou d’accidents liés. » Sans doute. Mais faut-il attendre une catastrophe avant de chercher à la prévenir ?

Point final.