Après les clubs de Lille et Lens, Mediacités et France 3 Hauts-de-France ont enquêté sur le Valenciennes Football Club, à partir des documents Football Leaks, obtenus par l’EIC (European Investigative Collaborations).

Printemps 2013. Aux abois, le Valenciennes Football Club (VAFC) doit trouver des fonds pour équilibrer ses comptes avant un rendez-vous crucial avec la Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG), le gendarme financier du foot français, programmé le 18 juin. Le club du Hainaut va devoir se séparer d’un de ses meilleurs joueurs. « Avec une vente aux alentours des 4 millions d’euros, on devrait être à l’équilibre », assure à l’époque Jean-Raymond Legrand, patron du club, à l’AFP. Le VAFC compte dans son effectif Nicolas Isimat-Mirin, 22 ans, défenseur aussi solide physiquement qu’habile techniquement. Le joueur a effectué trois matchs en équipe de France Espoirs et semble promis à une belle carrière.

Le 21 mars 2013, Nicolas Isimat-Mirin signe un contrat avec Jess Group, une société de gestion de contrats sportifs implantée à Monaco dont le fondateur est Jean-Marc Goiran, un intime du Prince Albert. Jean-Marc Goiran va tout faire pour attirer Isimat-Mirin sur le Rocher. Le 25 mars, il écrit à Vadim Vasilyev, vice-président de l’AS Monaco (ASM), pour lui signaler que le joueur est aussi une cible prioritaire pour les clubs de Lyon et Lille.


Le club monégasque observe avec intérêt les performances du défenseur valenciennois mais tarde à se décider. Le 9 mai, Jean-Marc Goiran relance Vadim Vasilyev avec d’autres arguments. Il ne s’agit plus de vanter les qualités de Nicolas Isimat-Mirin, mais d’insister sur l’intérêt stratégique d’une telle vente. En effet, le club du paradis fiscal monégasque est de plus en plus critiqué. La Ligue de football professionnel (LFP) veut forcer tous les clubs évoluant dans un championnat français à s’installer sur le territoire hexagonal pour rétablir l’équité fiscale. Ce qui pourrait coûter cher à l’ASM. Alors, il n’est pas inutile d’avoir quelques alliés…

«  Je connais la situation et il n’est pas facile de parler d’avenir mais j’ai beaucoup de pression, en particulier de Valenciennes, à propos d’Isimat, écrit Jean-Marc Goiran à Vasilyev. Ils doivent se présenter devant la DNCG pour exposer leur situation financière et leur montrer qu’ils disposent de revenus concrets pour l’avenir ; ils ont actuellement 4 ou 5 possibilités minimum pour ce joueur (Lille, Fulham, Dortmund, Lyon, un autre club allemand et une grosse offre concrète d’un club russe) (…) Le président parle dans les médias en faveur de Monaco au sujet des problèmes avec la ligue. J’ai dit que les gens du club et du palais l’ont apprécié. Nous devons être honnêtes et clairs avec lui pour conserver cette très bonne relation à l’avenir. »

Un accord de principe est trouvé le 1er juin. Nicolas Isimat-Mirin va filer à Monaco et Valenciennes récupérer 4 millions d’euros, auxquels s’ajoutent 250 000 euros de bonus si le joueur participe en tant que titulaire à au moins 20 matchs de compétitions officielles durant la saison sportive 2013-2014, et 250 000 euros supplémentaires si l’AS Monaco se qualifie pour la phase de groupe de la Ligue des Champions 2014-2015 (à condition que le joueur participe en tant que titulaire à au moins 20 matchs de compétitions officielles durant la saison sportive 2013-2014).

Le 11 juin 2013, Jean-Raymond Legrand, dans un courrier adressé au richissime patron monégasque Dmitri Rybolovlev, rappelle l’urgence financière dans laquelle se trouve son équipe : « Comme vous le savez, notre club doit présenter sa situation, notamment financière, à la DNCG le 18 juin prochain. Il serait donc particulièrement utile que nous puissions disposer à cette date d’un engagement ferme de votre part pour la réalisation de cette opération ». Deux jours plus tard, Rybolovlev répond à Legrand : « Je vous confirme notre accord pour opérer le transfert (…), étant précisé que nous avons trouvé un accord avec le joueur, sous réserve cependant de l’homologation du contrat de joueur et de la convention de mutation définitive entre notre deux Clubs par les services compétents de la LFP. » Une première étape est franchie par le VAFC : la DNCG décide de mettre sa décision en délibéré au 1er juillet.

Si la stratégie de l’AS Monaco était bien, comme l’expliquait Jean-Marc Goiran à Vadim Vasilyev, de soigner les relations du club avec un allié potentiel, celle-ci a porté ses fruits. Alors qu’il boucle le transfert de Nicolas Isimat-Mirin, Jean-Raymond Legrand transfère à Tetiana Bersheda, conseillère du président de l’AS Monaco, des échanges entre plusieurs dirigeants de Ligue 1 envisageant de boycotter des matchs contre Monaco pour dénoncer les avantages fiscaux de club du Rocher. « Je pense que nous devons unir nos clubs pour signer un doc disant que nous n’irons pas jouer a l’ASM, écrit l’un deux, le 11 juin, après avoir été sollicité par Legrand. Au minimum VA (Valenciennes, NDLR), FCL (Lorient), Bordeaux, Reims, ASSE (Saint-Etienne), OM (Marseille)… » Message transmis le 16 juin par le patron du VAFC aux dirigeants de l’ASM. Interrogé avant la parution de cet article par Mediacités, Jean-Raymond Legrand répond : « Je ne me souviens pas avoir fait cela. Je ne suis pas quelqu’un de malhonnête ! »

Le 24 juin 2013, Jean-Raymond Legrand écrit encore à la conseillère du président, cette fois pour accélérer le transfert de Nicolas Isimat-Mirin : « Je me permet de revenir vers vous concernant le dossier de notre joueur (…) si je veux survivre nous devons clôturer avant le 30 juin (date enregistrement )? Je suis en délibéré au 01 juillet. Je comprends que je suis insistant mais ce dossier est la survie de mon club et de moi ! » Le 26 juin, le responsable juridique de l’AS Monaco, Daniel Bique, envoie à Jean-Raymond Legrand l’avis de mutation définitive de Nicolas Isimat-Mirin. Le VAFC est sauvé.

Le jeune défenseur s’engage pour quatre saisons sur le club du Rocher. Le fait que Jean-Raymond Legrand soit l’un des fervents défenseurs de l’AS Monaco dans le conflit qui oppose le club à la Ligue a-t-il eu une influence sur ce transfert ? « Je ne pense pas, estime Jean-Raymond Legrand. L’AS Monaco espérait surtout faire une belle plus-value à la revente du joueur. » C’est raté : Isimat-Mirin ne fera que 11 apparitions sous le maillot monégasque avant d’être revendu au PSV Eindhoven en échange de 2,5 millions d’euros (+ 500 000 euros de bonus) et un pourcentage sur la plus-value d’un futur transfert (20% jusqu’à 7 millions d’euros, 25% si plus de 7 millions). 

Ce transfert vaut également au club d’être épinglé par Mediapart le 19 novembre dernier. En effet, le 22 janvier 2014, Daniel Bique écrit à Vadim Vasilyev pour s’émouvoir de l’existence de plusieurs contrats douteux passés par le club avec des agents : « Comme tu le sais, la règle impose un maximum de 10 % sur le contrat du joueur ou le montant du transfert. Depuis le dernier mercato d’été, de nombreux contrats sous seing privé ont été conclus avec plusieurs agents parce que leurs commissions dépassaient les 10 %. Selon ces accords, ils doivent rechercher des joueurs, des équipes, des sponsors à travers le monde […] Ce serait mieux si on en utilisait le moins possible ; parce que plus on en aura, plus il sera difficile de les justifier. »

Dans cette liste de contrats qui posent problème au responsable juridique du club figure le nom de Jean-Marc Goiran, officiellement payé pour « identifier des joueurs » des championnats européens et d’Afrique francophone. Ces contrats couvrent en réalité le rôle de Goiran dans le recrutement du défenseur Nicolas Isimat-Mirin, pour lequel l’agent touchera 480 000 euros. « Les deux factures pour un total de 480 000 euros correspondent bien à l’opération Isimat », a confirmé Goiran, interrogé par Mediapart, en assurant ne pas avoir contourné la règle des 10 %. Quant à l’AS Monaco, il a adressé cette réponse au site d’information : « Concernant les contrats de scouting, vos suspicions à cet égard sont totalement infondées. Il s’agit de contrats de prestation de services qui sont enregistrés dans les comptes du club. Ces contrats ont été conclus principalement dans les premiers mois de la reprise du club lorsque le département scouting n’était pas suffisamment structuré. Aujourd’hui, ces contrats sont utilisés dans des cas précis quand le club a besoin d’un savoir-faire spécifique. »

Les relations privilégiées entre Legrand et Vasilyev ne s’arrêtent pas là. Début 2014, le patron du VAFC est encore en quête d’argent pour sauver le club. Et le 27 janvier, il se tourne de nouveau vers son riche allié : « Vadim mon ami, comme je t’ai dit je suis en grande difficulté à compter du mois de février si je ne vends pas pour 2 000 000 euros un joueur au mercato d’hiver et donc avant le 31 janvier et je risque la faillite. Ce que je te dis c’est vraiment PERSONNEL ET CONFIDENTIEL je sais que je peux te faire confiance et je ne peux le faire qu’à toi dans le foot !!! […] J’ai vraiment besoin que tu m’aides une dernière fois pour sauver mon club et moi ! […] J’espère que tu vas m’aider mon ami. Il n’y a que toi pour m’aider aujourd’hui ! Merci de me donner ta réponse mon ami. »

Legrand tente d’abord de convaincre son milieu de terrain Angelo Fulgini d’effectuer un essai à l’AS Monaco. Refus catégorique du joueur. « Pour rappel, le joueur n’a jamais exprimé un quelconque désir de vouloir quitter le VAFC, répond son agent (…) Cette idée d’essai “forcé” vient de vous même (…) Le joueur n’a rien à prouver car sa valeur technique est connue de tous. » Le 13 février, le patron de Valenciennes va plaider la cause de Monaco chez RMC: « Moi, je pense qu’il faut arrêter de taper toujours sur les mêmes. Qui est le club star aujourd’hui à part le PSG ? Malheureusement pour le football français, c’est Monaco. Qui risque de tirer le football français vers le haut ? C’est Paris et Monaco. Aujourd’hui, on fait du spectacle grâce à ces deux clubs là donc laissons-les travailler, laissons-les faire. »

Puis Jean-Raymond Legrand va jouer, une nouvelle fois, le rôle d’informateur pour Vadim Vasilyev. Alors que la LFP vient d’autoriser l’AS Monaco à participer aux compétitions française sans déplacer son siège sur le territoire français, le 28 février 2014, le dirigeant valenciennois transmet au vice-président monégasque un courrier adressé par plusieurs présidents de clubs de Ligue 1 (Bordeaux, Caen, Lille, Lorient, Marseille, Montpellier et Paris) à la LFP, critiquant l’accord entre Monaco et la ligue et demandant l’équité sportive en Ligue 1.

Cette fidèle amitié va être encore récompensée. L’épisode suivant a été raconté par Mediapart en novembre 2018 dans un article consacré au lobbying de l’AS Monaco pour s’attirer les faveurs des dirigeants du foot français. Le 4 mars 2014, Jean-Raymond Legrand envoie un mail à Vadim Vasilyev, y joignant une lettre qu’il a lui-même rédigée et dans laquelle l’ASM promet d’acheter pour 6 millions d’euros le joueur Lindsay Rose, jeune défenseur central de Valenciennes. 6 millions pour Lindsay Rose ? La valeur marchande du joueur est évaluée à 3 millions d’euros, à l’époque, par le site Transfermarkt. « Peux-tu me faire ce courrier à en-tête de Monaco avec ça la banque me suivra jusque la fin de la saison. […] C’est la seule solution pour pouvoir continuer la saison et ne pas être en faillite », explique le patron du VAFC. Avant d’ajouter : « La banque voulait absolument les 2 millions pour AVRIL mais si tu me fais le document demandé j’espère qu’elle me suivra quand même ! Je ne peux compter que sur un club ami et un ami que je défends toujours pour m’aider. Peux-tu me faire parvenir le document que je t’ai envoyé par mail ? Merci de bien vouloir me répondre mon AMI !!! »

Vadim Vasilyev renvoie dans la soirée la promesse d’achat. Le joueur ne sera jamais transféré à Monaco. Il signe à Lyon en juillet pour… 2 millions d’euros.

Monaco a-t-il eu réellement l’intention de le recruter? « Oui, mais le joueur s’est blessé au genou…  », justifie Jean-Raymond Legrand. Vérification faite, Lindsay Rose a bien subi une rupture du ligament croisé antérieur, mais en octobre 2013, donc bien avant la promesse d’achat signée par L’ASM. Le club de Monaco ne nous a pas répondu.

Le club de Valenciennes s’est offert avec cet épisode un répit de bien courte durée. En mai 2014, le club est relégué sportivement en Ligue 2, avant d’être rétrogradé administrativement en juin d’un échelon supplémentaire, en National, en raison de ses difficultés financières. En juillet, Jean-Raymond Legrand démissionne et laisse place à l’ancien ministre et maire de Valenciennes Jean-Louis Borloo, qui investit 500 000 euros de sa poche. Le club est finalement réintégré en Ligue 2. 

Vadim Vasilyev, lui, a été évincé de Monaco le 14 février dernier par le propriétaire du club en raison des mauvais résultats sportifs du club. « Nous avons très peu de contact, mais je lui ai écrit pour lui redire toute mon estime et mon amitié dans ce moment difficile », confie Jean-Raymond Legrand, toujours reconnaissant.

fl-logoAprès une première saison en 2016, quinze journaux européens regroupés au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart en France, ont révélé en novembre 2018 la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données, ont été analysés pendant huit mois par près de 80 journalistes, infographistes et informaticiens. Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football.

Comme pour la première saison des Football Leaks, Mediapart et l’EIC ont choisi de partager les documents avec France 3 Hauts-de-France et Mediacités. Nous avons aussi recueilli des documents et des témoignages inédits qui ne figurent pas dans les Football Leaks.

Le lanceur d’alerte Rui Pinto, principale source des Football Leaks, a été arrêté mi-janvier en Hongrie et se bat pour éviter une extradition vers le Portugal, son pays, qui le soupçonne de vol de données et de « tentative d’extorsion ».

Deux mois avant son arrestation, Rui Pinto avait commencé à collaborer avec le parquet national financier (PNF), à qui il a remis 12 millions de fichiers informatiques issus des Football Leaks.

Le PNF a lancé le 19 février une procédure de coopération judiciaire européenne pour partager ces documents, lors d’une réunion d’Eurojust qui a rassemblé neuf pays.

Si vous souhaitez nous adresser des documents en passant par une plateforme sécurisée et anonymisée, connectez-vous à pals.mediacites.fr

Point final.

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