On a deja essaye - Double jeu

Extrême droite au pouvoir : ces maires qui avancent masqués (ou presque)


Cet article est proposé par :
Le Poulpe
Made In Perpignan
Marsactu
Mediacités
Rue89 Strasbourg
Rue89Bordeaux
Rue89Lyon

Sept médias ont enquêté sur des dizaines d’élus de leurs départements qui n’affichent pas leur appartenance ou leur proximité avec l’extrême droite.

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Ces maires-là ne sont pas RN. Enfin, pas officiellement. Ils ont été élus « sans étiquette », se disent « apolitiques », éventuellement « divers droite ». Bref, des élus de terrain, vous diront-ils. Des maires avant tout. Néanmoins, lorsque l’on regarde derrière l’étiquette, ou justement derrière son absence, le tableau change.

Dans le détail, le RN n’a pas seulement gagné plus de 70 mairies en mars dernier. En réalité, il bénéficie d’une deuxième armée d’élus, moins visible. Une manne puisée parmi ces maires « sans étiquette ». Des édiles qui ne portent ni son logo ni ses couleurs, mais qui votent pour lui, le parrainent, s’allient à lui et appliquent tout ou une partie de son programme politique. Autant de réseaux et de soutiens essentiels, qui permettent au RN de tisser sa toile à quelques mois de l’élection présidentielle.

Depuis le mois de septembre 2026, sept médias locaux indépendants (Mediacités, Rue89 Bordeaux, Rue89 Lyon, Rue89 Strasbourg, Made in Perpignan, Le Poulpe et Marsactu) documentent cette bascule politique et enquêtent de façon synchronisée sur les élus d’extrême droite de leur territoire.

Entrée fracassante du RN au Sénat

Pour la première fois, le Rassemblement national et ses alliés disposent désormais d’un groupe au Sénat. Et derrière cette percée historique, il n’y a pas seulement les élus qui portent ouvertement la flamme. Il y a aussi tous les autres. Ces maires et élus « sans étiquette ». Précisons que des milliers de communes sont sans étiquette, souvent classées “divers droite” ou “divers gauche” surtout pour les communes de moins de 3 500 habitants. Mais au Sénat, le vote caché des maires « sans étiquette » pour l’extrême droite est devenu visible.

Direction d’abord la Gironde [Lire l’enquête de Rue89 Bordeaux]. Pour les élections sénatoriales, la députée RN Edwige Diaz est partie chercher des élus bien au-delà des seuls rangs de son parti. Pour cette figure mariniste locale, bien décidée à troquer sa place au Palais Bourbon pour une autre au Palais du Luxembourg, la stratégie passait par le recrutement de partisans non-alignés. Sans doute que son premier argument était les scores élevés du RN dans ces communes aux élections européennes de 2024, mais, autoproclamée « candidate de la ruralité », elle a aussi distribué les promesses d’apporter des solutions aux problèmes de ces territoires en pleine crise viticole. Edwige Diaz a ainsi convaincu trois maires ruraux sans étiquette de figurer sur sa liste… mais finalement, et après enquête, sans trop forcer.

Le premier, Denis Chaussié, maire de Saint-Germain-de-Grave, assure pourtant ne pas partager toutes les idées du Rassemblement national. Son ralliement serait personnel et n’engagerait pas son équipe municipale. Pourquoi le RN, alors ? D’après lui, Edwige Diaz est la seule à être venue solliciter, voir, écouter et parler avec ces élus ruraux. Comme lui, Philippe Buggin, maire de Saint-Germain-d’Esteuil, a également apporté son soutien à l’élue lepéniste sans faire de vague.

Chez Sophie Delcourt, maire des Artigues-de-Lussac, le rapprochement a été plus brutal. Ses élus découvrent dans la presse qu’elle figure sur la liste RN et crient à la trahison alors qu’un conseil municipal se tenait la veille. Quatorze conseillers municipaux sur quinze se désolidarisent alors de leur maire et engagent leur démission. L’édile se pose depuis en victime et cherche une nouvelle équipe.

Des apolitiques qui labourent le terrain de l’extrême droite

Même schéma en Seine-Maritime [Lire l’enquête du Poulpe], avec l’élection surprise de Léon Levasseur, dont le succès marque un virage spectaculaire dans l’implantation locale du parti nationaliste. « Je pense que j’ai été chercher des voix auprès des maires sans étiquette », explique là aussi le néo-sénateur.

Dans le Tarn, même dynamique, et cette fois des chiffres qui donnent le vertige. Mediacités Toulouse a comparé les deux dernières élections sénatoriales [Lire l’enquête de Mediacités Toulouse]. En 2020, l’extrême droite réunissait 3,71 % des voix au premier tour. Six ans plus tard : 33 %. D’après David Gouard, politiste, et Rémi Benos, géographe, une partie de cette explosion vient précisément des élus ruraux et sans étiquette. Leur conclusion est cinglante : « C’est un barrage qui a sauté. » 

Finalement, les municipales de mars dernier semblent avoir donné une photographie incomplète du rapport de force. Les sénatoriales viennent de révéler ce qui se cachait hors champ. Le RN dispose désormais d’un réservoir d’élus qui n’ont pas besoin d’être encartés pour s’allier avec lui, transformer ses idées en actions et lui ouvrir de nouveaux territoires.

La course aux 500 signatures

Ce vaste réseau pourrait bientôt servir à autre chose. Car après les sénatoriales arrive la présidentielle. Et avec elle, l’éternelle bataille des 500 parrainages. Dans le Nord, Mediacités a retrouvé un document particulièrement révélateur [Lire l’enquête de Médiacités]. Son article raconte la trajectoire d’Anthony Mériaux, qui a gagné la mairie d’Hergnies en mars à la tête d’une « liste citoyenne sans étiquette ». Aucun logo RN sur son affiche, donc.

Pourtant, pendant la campagne, il reçoit le soutien public du député RN Guillaume Florquin. Mais surtout, selon La Voix du Nord, il aurait signé une charte élaborée par le parti à destination des candidats souhaitant travailler avec lui « sans pour autant estampiller leur liste ». Cette charte reprend plusieurs priorités programmatiques du RN : sécurité, immigration, fiscalité locale. Elle contient surtout une dernière contrepartie : le signataire s’engage à parrainer le candidat soutenu par le Rassemblement national à la présidentielle de 2027. Anthony Mériaux n’a jamais confirmé avoir signé le document. Interrogé, il répond simplement n’avoir « rien à déclarer à ce sujet ». Pas de logo aux municipales, donc, mais potentiellement une signature pour l’Élysée.

Le Poulpe montre que le phénomène est loin d’être anecdotique [Lire l’enquête du Poulpe]. En Normandie, près de 70 maires réélus en mars avaient déjà parrainé Marine Le Pen, Éric Zemmour ou Nicolas Dupont-Aignan en 2022. Le parrainage est souvent justifié au nom de la démocratie, avec l’idée selon laquelle permettre à un candidat de concourir ne signifierait pas voter pour lui.

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Clémentine Belle Grenier, docteure en sciences politiques et spécialiste des 500 signatures, interviewée pour les médias de la plateforme “On a déjà essayé”, nuance sérieusement l’argument. « En général, quand un élu parraine un candidat, il ne parraine pas un candidat dont il est fondamentalement éloigné », explique-t-elle. Surtout, ajoute-t-elle, parrainer quelqu’un signifie aussi que ce candidat est devenu « acceptable dans le spectre politique ». Une rupture par rapport à l’époque où le cordon sanitaire autour du Front national était beaucoup plus solide. Et le RN travaille précisément à cette acceptabilité. Pas seulement à Paris, dans les médias. Mais aussi dans les villages.

Clémentine Belle Grenier décrit un véritable « travail de ratissage » : rencontres avec les élus, liens entretenus, présence quand les autres partis ont déserté. L’enjeu est simple : construire « le maillage le plus dense, le plus solide, le plus pérenne » possible. Le même réseau peut donc servir deux fois : élire des sénateurs aujourd’hui, fournir des signatures demain… et des candidats aux législatives après-demain ?

Sans étiquette à la mairie, RN dans la vie

Il reste pourtant un paradoxe. Pourquoi continuer à cacher l’étiquette si la proximité avec le RN est devenue suffisamment acceptable pour l’aider à entrer au Sénat ou à concourir à la présidentielle ? Mediacités Nantes offre un cas d’école [Lire l’enquête sur Mediacités Nantes]. En mars, Olivier Dalmasso est réélu maire de Saint-Vincent-sur-Jard avec 68 % des voix, à la tête d’une liste sans étiquette.

Trois mois plus tard, il devient tête de liste du RN aux sénatoriales. Il ne nie même pas sa proximité idéologique : « Je suis en adéquation avec les idées du RN. » Pourtant, il déclare en parallèle : « Dans ma fonction de maire, je reste sans étiquette. » Un homme, deux casquettes. Et même deux comptes Facebook. Le premier est celui du maire, consacré à la vie communale, aux travaux et aux dossiers locaux. Le second, en revanche, s’habille aux couleurs du Rassemblement national et multiplie les posts à la gloire de Jordan Bardella et Marine Le Pen. Tout est soigneusement compartimenté.

Le responsable adjoint du RN en Vendée le reconnaît d’ailleurs assez franchement après les sénatoriales : « Les grands électeurs ne veulent pas s’afficher officiellement RN, même s’ils viennent parfois à nos réunions. » Là encore l’étiquette « sans étiquette » se révèle utile. Elle permet de se rapprocher sans encore totalement se déclarer.

Dans l’Aude où le RN est bien implanté, le député d’extrême droite Julien Rancoule a deux de ses collaborateurs qui ont rejoint l’équipe ou la majorité de mairies sans étiquette ou «divers droite », raconte encore Mediacités.

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Une fois élus, les idées restent

Il arrive aussi que des élus tentent de décoller à tout prix cette très chère étiquette. À Elne, dans les Pyrénées-Orientales, Made in Perpignan s’est penché sur Steve Fortel, ancien militant de l’ultradroite nationaliste, encore photographié en 2022 aux côtés d’Yvan Benedetti, figure de cette mouvance [Lire l’enquête de Made in Perpignan]. Aujourd’hui, le maire se présente lui aussi comme « sans étiquette ». Il se dit pragmatique et surtout décidé à « dépolitiser » sa commune.

Quelques années plus tôt, lorsqu’il ne cachait pas son appartenance à la mouvance nationaliste radicale, il apparaissait pourtant face caméra en lançant : « Nous abattrons leur République. » Depuis son arrivée à la mairie, la communication a changé. Mais les choix politiques sont là, comme le documente Made in Perpignan. Le drapeau LGBT a disparu du fronton de l’hôtel de ville. Le passage piéton arc-en-ciel a été repeint. La sécurité est devenue prioritaire. Plusieurs projets sociaux ou écologiques hérités de l’ancienne municipalité sont abandonnés ou remis en cause. Un cinéma portant le nom du réalisateur communiste René Vautier a été débaptisé. Et Steve Fortel a recruté à la tête de sa communication un ancien candidat RN, également ancien collaborateur parlementaire d’une députée du parti. Une certaine idée de la dépolitisation…

En Alsace, Rue89 Strasbourg raconte une normalisation plus silencieuse encore [Lire l’enquête de Rue 89 Strasbourg]. Kévin Diebold était candidat RN. Il est désormais maire d’Erstein, sans étiquette, encore. Après six mois, pas de révolution spectaculaire. Mais davantage de moyens pour la police municipale, une communication très personnalisée autour du maire et un mandat qui ne fait pas vraiment de vagues. Au point que beaucoup d’habitants interrogés ignorent tout simplement son ancienne appartenance au Rassemblement national.

La frontière devient de plus en plus floue

De son côté, Marsactu s’est rendu à Lançon-Provence [Lire l’enquête de Marsactu]. Julie Arias y est maire, dépourvue d’étiquette, elle aussi. L’édile conteste d’ailleurs le classement à l’extrême droite que lui attribue la préfecture.

Sa majorité rassemble des élus allant d’Horizons jusqu’à Reconquête. Elle siège parallèlement au Département dans la majorité divers droite de Martine Vassal. Et dans l’entourage de la collectivité, certains considèrent désormais que l’union des droites, jusqu’à l’extrême droite, va tout simplement « dans le sens de l’histoire ». Autrement dit, l’union des droites, si elle n’est pas une réalité des partis, est désormais une réalité chez les élus.

Même prudence dans le Rhône. Rue89 Lyon s’est intéressé à Patrice Verchère, figure de la droite locale qui se définit comme « bien à droite » et qui pourrait bientôt prendre la tête du Département  [Lire l’enquête de Rue89 Lyon]. Sans être ouvertement affilié au RN, l’élu évite soigneusement de s’en prendre au parti de Jordan Bardella et appartient à un micro-parti qui invite des personnalités d’extrême droite. Un silence à la fois idéologique, local et stratégique.

Dans la Loire, Mediacités Lyon raconte de son côté le parcours de Gérard Tardy [Lire l’enquête de Médiacités Lyon]. Sept mandats, aucun parti. Mais un parrainage accordé à Éric Zemmour en 2022, un ancien soutien à Nicolas Dupont-Aignan, une admiration exprimée pour Jordan Bardella et plusieurs arrêtés ou décisions visant notamment les femmes voilées. Là encore : sans étiquette ne signifie pas sans idéologie.

Derrière le masque

Voilà peut-être le paradoxe de cette rentrée politique. Jamais le Rassemblement national n’avait paru aussi installé dans les institutions. Quinze sénateurs, un groupe au Palais du Luxembourg, des maires sans étiquette qui votent pour ses candidats, d’autres qui pourraient demain leur apporter les précieuses signatures nécessaires à la présidentielle.

Dans le même temps, l’enquête de Mediapart sur des écrits antisémites attribués au jeune Jordan Bardella est venue rappeler ce que cette longue entreprise de normalisation tend parfois à faire oublier. Le président du RN conteste ces révélations et dénonce des faux. Des municipales au Sénat, le logo peut disparaître. Les réseaux, les idées et l’histoire politique, eux, ne s’effacent pas aussi facilement.

Maïté Torres & Sébastien Leurquin de Made In Perpignan