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« En 2019, plus de 350 000 étrangers sont entrés en France, plus que la population de Nice »

Très exagéré

La dénonciation des flux d’immigration, qu’elle soit légale ou illégale, est au coeur du programme d’Eric Zemmour. Il avance un nombre d’entrées d’immigrés qui ne correspond pas à celui de l’Insee car il additionne des sources disparates. Ce mélange incohérent aboutit à un chiffre très supérieur au solde migratoire qui fait référence.

C’est la cause de son engagement politique, son leitmotiv. Eric Zemmour l’a clairement énoncée sur Europe 1, en octobre dernier : en France, « une civilisation islamique » tend à remplacer « un peuple issu d’une civilisation chrétienne gréco-romaine ». C’est la théorie du « grand remplacement » par des populations venues du Maghreb et d’Afrique subsaharienne.

A l’appui de cette théorie très contestée, le candidat du parti Reconquête! met en avant des chiffres alarmistes censés justifier la nécessité de couper le robinet de l’immigration. « C’est le plus important parce qu’on a des chiffres astronomiques. Il y a, chaque année, à peu près entre 350 000 et 400 000 entrées légales », affirmait-il ainsi sur CNews, dès le mois de juin 2021.

Son site officiel de campagne se montre un peu plus prudent dans son estimation mais tout aussi catégorique sur la nécessité de « couper les flux ». « En 2019, plus de 350 000 étrangers sont entrés en France, plus que la population de Nice », est-il en effet écrit au chapitre Immigration de son programme.

Ces chiffres ont été décriés à plusieurs reprises et notamment, le 7 janvier, dans une note du think-tank de centre-gauche Terra Nova intitulée « L’imposture du grand remplacement ». Un article qualifié de « grossière manipulation » par le compte Twitter de contre-fact-checking « Zemmour décodage », qui affirme que certains arguments ont été prêtés à tort au candidat d’extrême droite.

Avant de procéder à la vérification du chiffre du site Reconquête! et de risquer, à notre tour, de susciter la polémique, il nous a paru important de regarder ce que nous apprennent les sources officielles sur les flux d’immigration, en insistant sur la façon dont sont bâtis les indicateurs, seul moyen de juger de leur pertinence et de leurs limites éventuelles.

Hausse régulière des entrées d’immigrés

C’est une tendance incontestable : depuis le début du siècle, de plus en plus d’immigrés entrent en France. Selon la définition de l’Institut national de la statistique (Insee), un immigré « est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France ». En 1999, selon l’Insee, ils étaient 43 740 à arriver sur le territoire national et un peu plus de 272 000 en 2019.

Pour produire ces chiffres, l’Institut s’appuie sur ses enquêtes annuelles de recensement. « On compte le nombre d’étrangers qui s’installent en France pour un an ou plus et ceux qui disent qu’ils vont le faire », explique Odile Rouhban, chargée d’étude à l’Insee.

Avec cette méthode, l’Institut fait sortir de son calcul les étudiants immigrés qui quittent la France dès leur première année ou les travailleurs saisonniers étrangers qui ne restent que quelques mois sur le territoire. « Nous prenons aussi en compte les personnes entrées irrégulièrement sur le territoire, ce que peu de gens savent », ajoute la chargée d’études.

Elle reconnaît, malgré tout, la difficulté d’obtenir des chiffres précis sur cette dernière catégorie : « On sait par exemple qu’une personne en situation irrégulière va avoir plus de mal à déclarer, dans nos questionnaires, qu’elle compte rester plus d’un an en France ». D’autant que les immigrés entrés clandestinement sur le territoire français ne sont pas toujours interrogés par l’Insee. « Mais nous allons sur le terrain pour obtenir ces estimations, nous sommes allés à Calais par exemple et nous allons voir les collectivités », défend Odile Rouhban.

En l’état, le chiffre produit par l’Insee est le plus fiable pour estimer les entrées annuelles d’immigrés de longue durée, c’est-à-dire supérieure à un an. Mais les entrées sur le territoire ne reflètent qu’une partie du phénomène migratoire. Il faut aussi tenir compte des sorties.

Le solde migratoire, indicateur clé

Depuis 2006, le chiffre des sorties fluctue sans tendance précise entre 38 000, l’année la plus basse (2016), et 73 000, l’année la plus haute (2009). Cette donnée ne procède pas d’un comptage direct de l’Insee mais d’une déduction à partir d’un autre indicateur : le solde migratoire. A savoir la différence entre deux recensements de la population immigrée.

 

solde migratoire

« C’est sans doute le chiffre le plus pertinent si on veut savoir le nombre d’immigrés supplémentaires qui entrent sur le territoire durant une année », indique Odile Rouhban. A noter que le solde migratoire prend en compte les décès et les naissances d’immigrés, ce qu’on appelle le solde naturel des immigrés.

Pour l’heure, les données 2018, 2019 et 2020 sont encore indisponibles. Pour quelle raison ? « L’Insee est soumis à une période de réserve à l’approche de l’élection présidentielle », nous a indiqué l’Institut par mail. Nous avons pour objectif de publier les chiffres de solde migratoire avec une estimation définitive pour 2018 et des estimations provisoires pour 2019 et 2020 au plus tard en juin 2022. »

En 2017, dernier chiffre disponible, le solde migratoire s’est établi à 198 000 étrangers de plus. Sachant que 261 000 immigrés sont entrés en France cette année, l’Insee estime le nombre des sorties à 63 000.

En proportion, ces 198 000 immigrés supplémentaires représentent 0,29 % de la population française. Mais une fois pris en compte les 59 000 décès enregistrés cette année, la contribution des immigrés à l’accroissement démographique du pays est encore moindre. Elle tombe à 0,21 % de la population. Le chiffre paraît très faible à l’aune d’un supposé « grand remplacement » en cours. Mais il représente 44 % de la hausse de la population en 2017, 56 % provenant du surcroît des naissances sur les décès des non-immigrés.

Les titres de séjour, une photo imparfaite des entrées 

Dans son argumentaire, Éric Zemmour fait abstraction du solde migratoire – pourtant fondamental en démographie -, pour se concentrer sur les entrées. Mais comment parvient-il à affirmer qu’il y en aurait plus de 350 000 en 2019 alors que l’Insee n’en compte que 272 000 ?

Le candidat du parti Reconquête! l’explique très clairement dans son programme disponible en ligne. Son calcul s’appuie sur les « 277 000 premiers titres de séjour délivrés en France en 2019 » auquel il ajoute « 75 000 déboutés du droit d’asile qui ne respectent pas leur obligation de quitter le territoire français (OQTF) ».

Premier constat : l’ancien journaliste du Figaro choisit d’évaluer les arrivées d’immigrés à partir des titres de séjour dont le décompte est tenu par le ministère de l’Intérieur. Ne sont concernés ici que les visas longue durée, de trois à douze mois. Cette donnée est-elle plus fiable que les chiffres de l’Insee ?

 

cartes de sejour

Cela n’a rien d’évident, bien au contraire. Les titres de séjour sont loin de concerner uniquement des personnes ayant vocation à rester durablement dans le pays. Ils sont attribués aussi bien à des demandeurs d’asile qu’à des étudiants étrangers qui viennent faire leurs études en France mais repartent dès la première année ou encore à des travailleurs saisonniers qui retournent dans leur pays à la fin de leur contrat.

À l’inverse, « les immigrés venus de l’Union européenne ne sont pas comptés puisqu’ils n’ont pas besoin de titres de séjour », ajoute Odile Rouhban, la chargée d’étude de l’Insee. L’estimation de l’institut apparaît beaucoup plus complète et cohérente.

Les déboutés du droit d’asile, un chiffre piège

Par ailleurs, les 75 000 déboutés du droit d’asile qu’ajoute Éric Zemmour posent aussi question. Le candidat d’extrême droite s’appuie cette fois sur les statistiques de l’Ofpra (Office français des réfugiés et des apatrides), en charge du traitement des demandes d’asile. En 2019, cet organisme a rendu 120 800 décisions, 46 400 positives, accordant la protection, et 74 200 refus correspondant à autant de « déboutés du droit d’asile ». Un chiffre qu’Eric Zemmour a manifestement arrondi au millier supérieur.

Cette approximation n’est toutefois pas très grave par rapport à des critiques plus fondamentales. En effet, les décisions prises par l’Ofpra ne concernent pas que des personnes arrivées dans l’année mais également des immigrés présents depuis plus longtemps sur le territoire. Or Eric Zemmour les assimile automatiquement au flux des nouveaux arrivants.

deboutes

De plus, il part du principe que toutes ces personnes ne respectent pas l’obligation de quitter la France qui leur a été faite après avoir essuyé un refus de l’Ofpra. Or il est difficile de dire combien de déboutés restent sur le territoire en situation illégale. Certains font appel de la décision de l’administration et sont alors autorisés à rester le temps qu’une seconde décision soit rendue. D’autres repartent ou sont expulsés.

En 2019, le ministère de l’Intérieur fait état de 18 906 éloignements forcés d’immigrés en situation irrégulière, 7 231 départs spontanés et 5 267 départs aidés. Mais ces chiffres ne concernent pas que les personnes ayant fait une demande d’asile dans l’année, et ne peuvent donc être utilisés pour connaître le nombre de déboutés restant en France. Seule certitude : le chiffre de 75 000 n’est pas fondé.

Une addition de choux et de carottes

Le calcul d’Éric Zemmour est donc très discutable. Il mélange deux types de données. Des chiffres de flux peu pertinents pour mesurer précisément les entrées (les titres de séjours) et des chiffres correspondant en partie à un stock d’immigrés d’années précédentes dont on ne sait pas dans quelle proportion ils demeurent sur le territoire national (les déboutés du droit d’asile).

addition

« C’est une erreur courante qui ne concerne pas qu’Éric Zemmour, analyse Odile Rouhban. Sur l’immigration, on a l’habitude de voir des personnes ou des médias ajouter des chiffres de stocks et des chiffres de flux alors que ce n’est pas pertinent. Ça entraîne des omissions ou des doubles comptages. » Autrement dit, une addition de choux et de carottes qui n’éclaire pas vraiment le débat.

En résumé 

Les chiffres de l’Insee sur les arrivées d’immigrés sont des estimations réalisées à partir des recensements annuels. On lira avec profit cet encadré sur la mesure des flux migratoires où l’institut présente sa méthodologie, définit ses différents indicateurs et expose les limites de ses calculs.

Plus que le chiffre brut des arrivées, le solde migratoire constitue l’indicateur le plus pertinent car le plus complet. Il prend en compte les immigrés clandestins (avec toutes les incertitudes de ce recensement), les départs, les décès et les naissances…

Le calcul d’Eric Zemmour sur les entrées d’étrangers est critiquable tant sur la méthodologie que sur la signification et la précision des chiffres additionnés. Le chiffre de « plus de 350 000 » en 2019 est très supérieur aux 272 000 de l’Insee. Et carrément exagéré par rapport aux 198 000 immigrés supplémentaires comptabilisés par l’Institut une fois déduits les départs.

Etienne Merle

J'enquête en région sur des sujets de corruptions locales et fact-check les déclarations hâtives des candidats à l'élection présidentielle.

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