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« Nous avons suffisamment de gaz jusqu’à l’hiver prochain »

C’est plus compliqué

Partisan d’un embargo sur les hydrocarbures russes, le candidat EELV se montre rassurant sur la capacité de la France à s’approvisionner en gaz à court terme. Peut-être. Mais des mesures de réduction de la consommation, voire des coupures, ne sont pas à exclure.

En résumé :

  • La France ne manquera pas de gaz dans les prochains mois.
  • Son niveau de dépendance au gaz russe lui permettrait théoriquement de s’en passer.
  • Mais le problème est ailleurs : l’Europe dans son ensemble n’y est pas prête.
  • Elle manque de terminaux pour importer du gaz naturel liquéfié non-russe.
  • Toute pénurie de gaz serait gérée au niveau européen. La France ne serait pas épargnée par les coupures.

L’arrivée de gaz russe va-t-elle être coupée en Europe ? Et si oui, qui osera fermer le robinet ? Avant l’invasion de l’Ukraine, la question revenait essentiellement à sonder les intentions de Vladimir Poutine. Depuis, c’est l’hypothèse d’un embargo de l’UE sur les importations d’hydrocarbures russes qui est aussi mise sur la table. Celles-ci rapportaient à la Russie quelque 700 millions de dollars par jour avant les hostilités. Les appels se multiplient donc pour la priver de cette rente essentielle au financement de la guerre.

De tous les candidats à la présidentielle, Yannick Jadot est le seul qui défende ouvertement un tel embargo. Conscient des difficultés de sa mise en œuvre, le dirigeant EELV entend profiter d’une fenêtre de tir pour la préparer. « Vous le savez, nous avons suffisamment de gaz jusqu’à l’hiver prochain. C’est ce que nous dit la Commission européenne, c’est ce que nous disent les Etats européens, a-t-il affirmé le 10 mars sur Europe 1. D’ici là, il faut s’organiser. » Il a détaillé dans une tribune au journal Le Monde les grandes lignes d’un plan qui permettrait d’ y arriver.

Les approvisionnements de la France en gaz sont-ils vraiment assurés ? Peut-elle vraiment se passer des importations russes, et ce dès l’hiver prochain ? L’équation est en fait beaucoup plus compliquée.

La France pourrait théoriquement se passer du gaz russe…

À court terme, l’optimisme de Yannick Jadot est confirmé par tous les spécialistes. Pour l’heure, les stocks de gaz sont à hauteur de 26 % en Europe et 20 % en France. « Rien qui ne nous permette pas d’être sereins pour l’hiver qui s’achève », assure Gilles Doyhambour, directeur commerce et régulation de Teréga, l’une des deux entreprises gestionnaires du transport et du stockage de gaz en France. Reste maintenant à reconstituer les stocks, ce qui se fait au printemps et à l’été, quand les prix – normalement – sont bas.

Problème, en 2022, ceux-ci sont particulièrement élevés. Et la menace d’une fermeture du robinet russe augmente l’incertitude. « Si demain il y a un verrou qui se met en place, ce sera compliqué », admet Gilles Doyhambour. Compliqué… mais pas impossible. « La France est l’un des pays européens qui a le plus diversifié ses approvisionnements, de longue date », se félicite Thierry Trouvé, directeur général de GRTgaz, le principal opérateur du réseau de gazoducs français, interrogé par Les Echos.

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Réalisation : Wedodata

Les importations de gaz russe ne représentent que 17 % de la totalité du gaz consommé dans l’hexagone en 2020, soit deux fois moins que la Norvège (36 %) et deux fois plus que les Pays-Bas (8,4 %). Ces trois pays approvisionnent la France essentiellement par gazoduc. Mais l’hexagone fait aussi venir l’hydrocarbure par bateau, sous forme liquide : le fameux gaz naturel liquéfié (GNL). Les principaux fournisseurs sont le Nigeria, l’Algérie, les Etats-Unis et le Qatar.

Au total, la dépendance de la France au gaz russe est donc bien moindre que celle de la plupart de ses voisins. L’addiction de l’Allemagne s’élève à 65 % et atteint même 100 % pour la République Tchèque ou la Lettonie.

L’importance du GNL – 43 % des approvisionnements de l’hexagone se font par méthanier – est aussi un facteur de souplesse. Fort de quatre terminaux d’importation, ses capacités de regazéification sont les plus importantes de l’UE derrière l’Espagne. Or elles n’étaient utilisées avant crise qu’à 50 %. Une marge qui permettrait de compenser les volumes qui arrivent aujourd’hui de Russie par pipeline. Le problème, c’est que la France ne peut pas jouer en solitaire.

Mais elle doit faire preuve de solidarité européenne

L’Europe, dans son ensemble, est excessivement dépendante du gaz russe – à hauteur de 40 % de ses approvisionnements. Face à la nécessité de mettre fin à cette dépendance, tous les États membres sont invités à faire preuve de solidarité.

En matière énergétique, le cadre de cette coordination est déjà posé. « Une gouvernance commune est en place depuis 2009 et le conflit gazier entre la Russie et l’Ukraine », rappelle Carole Mathieu, spécialiste des politiques européennes de l’énergie à l’Institut français des relations internationales (IFRI). De plus, un règlement européen de 2010, révisé en 2017, vise à garantir la sécurité de l’approvisionnement en gaz en établissant les bases de plans et de mesures d’urgence.

Au sommet de Versailles des 10 et 11 mars, les chefs d’Etat et de gouvernement ont annoncé travailler sur un plan d’indépendance vis à vis de la Russie à l’horizon 2027. Mais la proposition de la Commission européenne de parvenir « dès l’année prochaine » à se passer des deux tiers des approvisionnements russes n’a pas été retenue.

Les pays les plus dépendants du gaz russe, comme l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande et la Hongrie, ont prévenu qu’il était inenvisageable de fermer les robinets du jour au lendemain. « Attention à ne pas nous faire plus de mal que nous n’en faisons à Poutine », a aussi tempéré Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne, en charge du Pacte vert.

Les 27 sont tombés d’accord pour « diversifier les approvisionnements » en GNL, « optimiser la gestion et le stockage du gaz », « développer les biogazs et l’hydrogène » et accélérer le développement des énergies renouvelables. Problème, la plupart de ces mesures n’ont pas de portée à court terme.

Le biométhane, par exemple, « gaz vert » produit localement à partir des déchets agricoles et agro-alimentaires, est certes « la solution qui coche toutes les cases », selon Gilles Doyhambour, car son prix est désormais concurrentiel. Mais si la production a doublé en France l’année dernière, elle ne représente encore que 0,5 % de la consommation hexagonale.

Quelles sont donc les options disponibles rapidement pour réduire, à défaut de supprimer, toute dépendance à l’égard de la Russie ? Le GNL a été cité par la Commission européenne comme une de ses pistes prioritaires. Qu’en est-il exactement ?

Le GNL ne suffira pas

En théorie, l’Europe dispose des infrastructures qui lui permettraient d’augmenter sensiblement ses importations de GNL. Celles-ci ont d’ailleurs explosé au mois de janvier. 

Importations LNG ICIS
Au mois de janvier, les importations de gaz naturel liquéfié (acronyme LNG en anglais) en Europe ont dépassé les importations de gaz russe. Source : Webinar ICIS

Ses capacités de regazéification s’élèvent au total à 19 milliards de mètres cubes par mois. Mais elles ne sont utilisées qu’à hauteur de 8 milliards de mètres cubes. Il reste donc 11 milliards de mètres cubes potentiels pour compenser les 14 milliards de mètres cubes russes qui arrivent chaque mois sur le vieux continent.

« Le GNL ne pourrait combler que 78 % de ce qu’apporte le gaz russe », relativise Thierry Bros, spécialiste de l’énergie et professeur à Sciences Po. L’expert n’y voit pas une « solution miracle ». L’Espagne dispose certes de nombreux terminaux méthaniers en sous-capacité mais elle ne serait pas en mesure d’acheminer ce gaz supplémentaire vers le reste de l’Europe. « Le réseau de pipelines est déjà congestionné entre la France et l’Espagne », confirme Gilles Doyhambour.

Le GNL ne pourrait combler que 78 % de ce qu’apporte le gaz russe

De son côté, l’Allemagne ne possède pas de telles installations. Elle a bien lancé en urgence deux projets de terminaux méthaniers mais il faut au minimum trois ou quatre ans pour les construire.

Enfin, il n’est pas dit que l’Europe puisse acheter aisément des volumes supplémentaires conséquents. La Norvège a indiqué qu’elle ne pourrait pas augmenter ses livraisons. Et l’Algérie a des marges de progression limitées par ses infrastructures d’exportation.

Quant aux autres pays producteurs, ils sont très sollicités. L’Europe se retrouve notamment en concurrence avec l’Asie qui aspire 70 % de la production mondiale de GNL. Concrètement, il lui faudra donc convaincre des pays comme le Japon ou la Corée du Sud de lui abandonner par solidarité une partie de leurs approvisionnements. Ce qui supposera également de mettre la main à la poche.

Les deux tiers du marché sont en effet régis par des contrats à long terme de 20 à 25 ans, contrats qu’il faudra racheter au prix fort. Quant aux achats dits « spot » – pour des livraisons à court terme – effectués sur le marché du gaz, ils ne pourront être obtenus qu’en renchérissant sur des cours appelés à rester très élevés. Mais même à supposer que l’Europe parvienne à « détourner » du gaz, cela ne résoudra pas son problème à court terme.

« Au cours des douze prochains mois, il y a peu de choses à faire pour éliminer les goulots d’étranglement matériels [comme le manque de terminaux méthaniers, ndlr], estime le think tank européen Bruegel dans une étude sur la possibilité de l’Europe de se passer du gaz russe. Même des importations non-russes record ne suffiraient pas à remplir les stocks en prévision de l’hiver. L’Europe devrait réduire sa demande annuelle de 10 à 15 %. »

Comment ? Des efforts de sobriété pourraient être demandés aux ménages. Cela passe par une meilleure isolation des logements. Mais l’institut évoque aussi « des mesures exceptionnelles » plus contraignantes.

Vers une pénurie organisée ?

Cette analyse est partagée par de nombreux experts. Selon Thierry Bros, « 10 % de la demande ne sera pas comblée. Elle doit donc cesser. Ce ne sera pas pour les particuliers car il y a une obligation de service public mais pour les industries qui fonctionnent au gaz. On va répartir la pénurie. »

Une possibilité également envisagée par Carole Mathieu. « On ne peut pas exclure de potentiels délestages ciblés, c’est-à-dire qu’on coupe le gaz régionalement pour un temps défini », alerte-t-elle.

On ne peut pas exclure de potentiels délestages ciblés, c’est-à-dire qu’on coupe le gaz régionalement pour un temps défini 

Même appel au réalisme du côté des acteurs de l’énergie. « Dans une situation extrême, si nous ne recevions plus de gaz de Russie, il n’est pas inimaginable que les pouvoirs publics mettent en place des mesures de limitation de la demande, mesures qui sont déjà prévues par des dispositifs gouvernementaux », estime ainsi Catherine MacGregor, la directrice générale d’Engie, dans une interview aux Echos.

Concrètement, « des utilisateurs industriels pourraient réduire temporairement leur consommation de gaz, détaille encore Catherine MacGregor. On pourrait aussi demander aux Français de baisser leur consommation, leur chauffage. Un degré en moins sur une durée de douze mois, cela représente 10 à 15 térawattheures de gaz économisé ».
Cette dernière mesure est également suggérée par la Commission européenne et par l’Agence internationale de l’énergie. Mais sa portée dépendra de la dureté de l’hiver. Selon la météo, la demande de gaz peut varier de 10 à 30 %, souligne l’Institut Bruegel.

La facture sera élevée pour tout le monde

Que le robinet du gaz russe soit coupé ou non, le coût pour les pays européens sera de toute façon très élevé. Le contrat de référence en Europe (le TTF livré aux Pays-Bas) cotait encore à près de 100 euros le 21 mars, soit cinq à six fois plus cher qu’il y a un an. Or la situation n’est pas près de se calmer…

Evolution prix gaz

« Dans la perspective de l’hiver 2022, les prix vont flamber », affirme Carole Mathieu. Sans se risquer à un pronostic précis, Gilles Doyhambour constate pour sa part qu’« il n’y a aucun signal qui laisse à penser que ça va baisser ». « Le remplissage des stockages se fera à des prix élevés »,annonce-t-il. Selon l’Institut Bruegel, la facture de l’opération pourrait s’élever pour l’ensemble de l’UE à 70 milliards d’euros contre 12 milliards d’euros les années précédentes.

Au vu de cette nouvelle augmentation à venir pour la facture des consommateurs, la dirigeante d’Engie appelait le 7 mars sur France Inter à « plafonner les prix de gros du gaz en Europe ». Bruxelles serait, par ailleurs, disposée à élargir la « boîte à outils » des mesures autorisées pour limiter la facture des consommateurs (aides directes, baisses de la TVA…). En France, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire a déjà annoncé qu’il réfléchissait à prolonger le bouclier tarifaire déjà en place « jusqu’à la fin de l’année ».

Emmanuel Macron a toutefois insisté en clôture du sommet de Versailles sur l’idée que « défendre la démocratie et la paix à un coût, défendre notre indépendance à un coût. » Le président de la République demande ainsi clairement aux Français de prendre leur part de l’effort. « Les gouvernements ne sont pas là non plus pour absorber tous ces effets inflationnistes », a-t-il prévenu. Le spécialiste en énergies, Thierry Bros, en est lui-même convaincu : « C’est surtout une question d’éthique politique. À combien estime-t-on la vie d’un Ukrainien ? »

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