«Bonjour, le déménagement a pris du retard ! Nous vous tenons au courant dès que possible... En raison du contexte sanitaire les activités restent malheureusement suspendues ». Scotché sur la porte vitrée de l’Escale, un mot confirme ce que Christine, Sylvie, Annie et les autres avaient déjà appris de l’équipe du C.C.A.S (Centre communal d’action sociale) : prévu pour les premiers jours de janvier, le déménagement de ce lieu d’accueil et d’activités fréquenté par les personnes isolées de La Boissière est reporté. En cause : le retard pris dans les travaux d’aménagement du nouvel espace qui doit l’accueillir.              

Les cartons attendront. Ceux de l’Escale, qui doit rejoindre le centre socio-culturel du quartier situé à quelques centaines de mètres de là. Ceux de la ludothèque aussi, qui lui cède la place pour emménager dans une pièce précédemment occupée par le multi-accueil petite enfance. Bref, en ce début du mois de janvier, alors que l’incertitude règne sur le calendrier de l’opération de rénovation urbaine qui doit transformer le quartier, il y a des cartons partout à la Boissière. 

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Au centre socio-culturel, l'ancienne ludothèque doit bientôt accueillir l'Escale, le lieu géré par le CCAS, déjà fermé depuis quelques semaines. / Photo : Armandine Penna

La peur d'une cohabitation imposée

Et la question est moins futile qu’il n’y paraît. Car derrière ces parallélépipèdes bruns bardés de ruban adhésif se cachent des enjeux importants. Après le déménagement, les personnes isolées, plutôt âgées, qui fréquentent les activités de l’Escale croiseront les familles qui vont à la ludothèque et les ados qui viennent à l’espace jeunes. De quoi tisser ces fameux liens intergénérationnels tant célébrés par les pouvoirs publics ? Les usagers de l’Escale, voient plutôt ça sous l’angle d’une cohabitation imposée, avec la peur « que ce ne soit plus vraiment un lieu à [eux]».

Cependant, toutes et tous ne partagent pas cette peur. A l’image de Christine : « Moi, mes enfants fréquentaient déjà la ludothèque, donc je connais bien les locaux » Elle est une habituée de l’Escale comme du centre socio-culturel, c’est d’ailleurs là que nous l’avons rencontrée pour la première fois, il y a un presque un an.

En février 2020, Morgane de l’équipe de quartier, réunissait le petit noyau d’habitants et d’habitantes investis dans un jardin collectif situé en pieds d’immeubles au centre du quartier, à côté du centre socio-culturel et de la pataugeoire. Parmi les personnes présentes ce jour-là, il y a donc Christine qui pousse un caddie rempli d’objets qu’elle veut donner… Elle les dépose dans les deux grands cartons posés à l’entrée du centre, un système de dons qui profite à tous les habitants du quartier. Elle propose aussi une armoire à Sylvie, venue au centre en voisine. Et promet du fil à poulailler à Yoan. Le médiateur d’Empowernantes, une association très active qui favorise l’implication des habitants dans la vie du quartier, espère pouvoir s’en servir pour protéger le balcon d’un vieux monsieur ayant très peur des pigeons.            

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Christine, ancienne habitante de la Boissière, est aujourd'hui installée en résidence autonomie à Port-Boyer. Elle voulait anticiper la perte d’autonomie liée à la maladie neuro-dégénérative dont elle est atteinte. / Photo : Armandine Penna

Fragilités

A l’époque, si Christine profite de la fin de l'hiver pour faire le vide dans son appartement, c’est qu’elle doit déménager dans quelques jours. Après des mois d’attente, elle vient en effet d’obtenir une place dans une résidence-autonomie située à l’Est de Nantes. A 65 ans, Christine est atteinte d’une maladie neurodégénérative qui progressivement réduit sa mobilité. Elle avait très peur de vieillir dans son immeuble sans ascenseur, alors ce déménagement est pour elle une grande et très bonne nouvelle… Ce qu’elle ignore encore, c’est que le confinement sera décrété le jour de son emménagement. Et qu’elle passera les premiers mois de sa nouvelle vie dans ses cartons, sans connaître ses voisins ni pouvoir profiter des espaces communs et du restaurant collectif de la résidence. Ses rares sorties seront pour aller nourrir les poules de la résidence, « mes cocottes » comme elle les appelle.

Les premiers moments de sidération passés, Christine est vite revenue à la Boissière. Parce qu’elle y a ses habitudes, ses repères, ses connaissances. Elle y retrouve notamment Annie , qu’elle connaît depuis que sa fille « a marié son gars ». C’est elle qui « l’a fait entrer à l’Escale » pour animer les ateliers bricolage. Sous la houlette d’Annie, les habitants ont, pendant des années, fabriqué des décorations de Noël et des chandeliers à partir de calendriers cartonnés, afin de décorer les tables de l’Escale lors des repas festifs. De son côté, Christine a fait découvrir à Annie le CAPS (Comité d’action de la Petite Sensive), un restaurant créé et tenu par des habitants. Annie s’y est immédiatement investie, donnant un coup de main pour la préparation des repas et animant un atelier bricolage après le déjeuner le mercredi.            

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Au Centre d’Action de la Petite Sensive (CAPS) , restaurant solidaire bénévole fréquenté par des personnes âgées du quartier, Annie vient avec son mari Michel, atteint de la maladie d'Alzheimer. / Photo : Armandine Penna

Puis la maladie est arrivée. Les problèmes de santé d’Annie l’empêchent de se déplacer comme elle le souhaite. Pour sortir de chez elle, elle peut compter sur ProxiTan, le service de transport en commun à la demande pour les personnes à mobilité réduite. Mais c’est surtout la dégradation de l'état de santé de Michel, son mari, qui a changé sa vie. Atteint de la maladie d’Alzheimer, « il s’est enfermé dans sa bulle », décrit-elle, un peu fataliste. Le CAPS est un lieu connu, rassurant, où ils peuvent continuer à venir ensemble : « Mon mari accepte encore de me suivre là-bas. Il lit le journal, il s’y sent bien accepté, il trouve une occupation ». Elle nous prévient : « A partir de 11h30, il se lève et met de l’eau dans les carafes ». Et en effet, alors que nous discutons, assises à une table, Michel se lève. Annie regarde la pendule et confirme : il est 11H30. Il a oublié ses enfants et petits-enfants, se trompe parfois de prénom lorsqu’il interpelle sa femme, mais sans que personne ne le lui rappelle, il continue de remplir les carafes.

Bricolage et solidarités

Avant la pandémie, une cinquantaine d’habitants se retrouvaient tous les jours au CAPS. Ils sont un peu plus d’une vingtaine à pouvoir y manger aujourd'hui, grâce à une dérogation obtenue de la préfecture au prix d’un respect strict des mesures de distanciation : port du masque pour les déplacements, une personne par table... C’est Olga, la mère de Christine (une autre !) qui a lancé ce projet en 1971 alors que le quartier était tout juste sorti de terre. La première cuisine a été installée dans une cave puis le projet a occupé plusieurs locaux mais toujours en respectant trois principes : rester sur le quartier, se débrouiller sans les institutions et servir du steak de cheval et des frites le jeudi midi. Les repas, proposés à prix très modique aux ouvriers et aux « anciens » sont préparés et servis par des bénévoles. La famille d’Olga joue toujours un rôle prépondérant grâce à l’investissement de « tante Simone », 94 ans, et des deux sœurs, Christine et Claude.

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Dans la salle du CAPS, le restaurant solidaire bénévole fréquenté par des personnes âgées de La Boissière. / Photo : Armandine Penna

Ces solidarités de proximité ont résisté au confinement. Les habitants ont fait comme d’habitude : ils ont bricolé. Même si les mesures sanitaires ont eu raison des vieux cartons qui permettaient d’échanger vêtements, livres et objets, la débrouille et l’entraide continuent de jouer un grand rôle à la Boissière. De nouvelles initiatives sont mêmes apparues, comme celle portée par Sokhna, une jeune habitante, âgée de 29 ans, qui a découvert son quartier au moment du confinement. Auparavant, elle y dormait sans vraiment l’habiter : « Pendant le premier confinement, je me sentais inutile, j’avais envie d’aider les autres… et puis par hasard, j’ai entendu parler de l’association « féminité sans abri » et je me suis dit que c’était l’occasion de me lancer ». Depuis, Sokhna récupère des produits d’hygiène directement auprès des habitants ou dans les structures du quartier, comme à l’Escale. Les dons dans des sacs individuels ont remplacé les cartons.

Sur la porte de l’Escale, à côté de celle annonçant que le déménagement est repoussé, on trouve d’ailleurs son affichette. En cette fin janvier, encore une fois, à la Boissière, le temps semble suspendu. Les espaces extérieurs sont de plus en plus délaissés. Le sol est jonché de feuilles, de saletés et de bouts de cartons. Des cartons qui, finalement, symbolisent ces vies incertaines.

Le coin du sociologue : triomphe du bricolage

A la Boissière, le bricolage n’est pas un hobby. C’est une activité qui s’inscrit à la marge du fonctionnement de notre société industrielle dans une volonté de se réapproprier les moyens de production. Ce sont des bricolages matériels fonctionnant sur le don, la réutilisation et le détournement de matières premières et d’objets, à l’image de ce que propose Annie. Ce sont aussi des bricolages institutionnels investissant des espaces pour en détourner l’usage comme l’a fait le CAPS dans une cave d’immeuble. Le tout, dans une volonté de lutter contre les inégalités.

Levi-Strauss
Claude Lévi-Strauss. / CC

L’historien et syndicaliste Robert Kosmann, rappelle que l’ethnologue Claude Levi-Strauss inscrivait le bricolage dans ce qu’il nommait la pensée sauvage. L’adjectif sauvage qualifie un phénomène qui échappe aux règles institutionnelles et qui a un caractère incontrôlé.

Ces caractéristiques sont aussi celles du Do it yourself. Ce mouvement, étudié par Fabien Hein, a émergé de la contre-culture punk. A l’époque comme aujourd’hui, la débrouille est un moyen permettant d’échapper au contrôle social et porte une revendication d’auto-détermination.

Invitation à la lecture :

  • Claude Levi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962. Disponible également en poche chez Pocket, dans la collection Agora.
  • Fabien Hein, Do It Yourself : autodétermination et culture punk, Congé-sur-Orne, Le Passager Clandestin, 2012.


Retrouvez l'intégralité des épisodes de notre série consacrée au chantier du quartier de La Boissière et à ses habitants :

Image page Boissiere

B_AEn janvier 2020, nous débutions une enquête ethnographique sur le territoire de la Boissière à laquelle nous avons donné très rapidement la forme d’un podcast, La bonne cage, dont le développement a été soutenu dans le cadre du Contrat de ville Nantes Métropole. Notre intention est de sortir des clichés sur les quartiers populaires en racontant le quotidien des habitants en faisant entendre leurs propres voix. Notre fil directeur tout au long de l’année 2020 a été celui des saisons. Cet été une opération sur les réseaux de chaleur a inauguré le début d’un chantier de grande ampleur sur la Boissière. L’envie de le raconter nous a poussé à réfléchir à d’autres espaces de narration que Mediacités nous a donné l’occasion de concrétiser. Nous nous inscrivons dans une tradition de l’enquête sociologique-journalistique, dans le souci de tenir ensemble la portée critique de la sociologie et la capacité à faire connaître du journalisme.

Sur le quartier, on nous appelle “les filles”. Depuis l’hiver 2020, on sillonne le quartier. On est connues et reconnues. L’enregistreur avec sa bonnette à poils, le carnet de notes et les sweat siglés “sociologues” nous ont aidé à faire notre place. Sociologues, nous avons construit notre carrière à la marge du monde académique. Enseignantes dans des formations de l’enseignement supérieur destinées à des non-sociologues. Engagées dans des recherches portées par des structures associatives. Prestataires pour des recherches actions auprès de commanditaires publics. Ce projet d’enquête ethnographique à la Boissière poursuit cette envie commune de faire de la sociologie autrement et plus collectivement.

Pour ce projet documentaire, nous travaillons aussi avec la photographe Armandine Penna, qui écrit régulièrement dans Mediacités. Ainsi, en parallèle de nos photos prises au fil de notre immersion sur le terrain, vous pourrez découvrir son travail. Cette démarche rompt avec l’anonymat qui est habituellement la règle dans toute enquête sociologique, mais on espère qu’elle contribuera à donner un visage aux habitants et habitantes à qui nous donnons la parole.