Le 11 février dernier, Emmanuel Macron a rencontré des étudiants de l’Institut régional d’administration, installé à Nantes Nord. Le chef de l’État venait y présenter une série de mesures censées promouvoir l’accès des étudiants moins favorisés aux écoles de la haute fonction publique, afin d’y introduire – enfin et un peu – de diversité sociale. Ce n’est pas le premier président à se trouver à quelques encablures du quartier de la Boissière . Il y a un peu plus d’un quart de siècle, en janvier 1994, François Mitterrand y était venu inaugurer la ligne de tramway reliant le quartier au centre-ville. Et lancer un appel à la solidarité nationale afin, expliquait-il aux conseillers municipaux nantais, que « le fort (ne) soit (pas) toujours plus fort, au détriment du faible, du pauvre, du démuni ou de l'abandonné, qui sera toujours le plus faible ». 

Ce qui s’est joué lors de cette visite a laissé peu de traces historiques mais reste très présent dans la mémoire des habitants, une mémoire encore vivante grâce au travail d’archiviste mené sous la houlette de Francis, ancien médecin et militant PS très actif sur le quartier. Francis, nous l’avons rencontré plusieurs fois au cours de notre enquête. En ce mois de février, autour d’un café, il raconte comment il a emmené, en 1989, Jean-Marc Ayrault, alors tout jeune maire de Nantes, à la rencontre des locataires de la cité Abbé Pierre.

Le patrimoine des quartiers populaires

Les habitants sont alors opposés à la destruction de ces petites maisons, construites dans l’urgence, sans wc ni salle de bain, à la suite de l’appel lancé par le célèbre abbé, fondateur d’Emmaüs, à l’hiver 1954. Selon Francis, cette rencontre a fait évoluer le projet municipal vers une destruction et une reconstruction à l’identique, le confort moderne en plus, plutôt que de construire des logements collectifs. Ce qui reste pour lui une victoire importante : « En ville, quand on parle d’un beau bâtiment c’est du patrimoine, alors qu’ici les petites maisons on pouvait les raser, ce n’était pas grave. Or ces petites maisons font partie de notre histoire ». Et c’est ainsi que le 25 janvier 1994, Jean-Marc Ayrault a organisé avec fierté une rencontre entre François Mitterrand et Jeanine Plassais, une des premières locataires de cette cité, qui existe encore à ce jour à La Boissière, coincée entre des barres et des tours.

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Alors que se construit un quartier flambant neuf à la Boissière, les petites maisons de la vité Abbé Pierre perdurent. / Carte postale ancienne

Qu’est-ce qui fait vraiment patrimoine ? Quelles sont les traces importantes dans un quartier populaire ? Comment faire l’arbitrage entre rénovation, réhabilitation et destruction ? Depuis plusieurs années, les commerçants de la Boissière sont engagés dans d’âpres négociations avec la Ville sur le devenir du petit centre commercial situé au cœur du quartier et aujourd’hui très dégradé.

Au moment de son édification en 1963, ce centre commercial incarne le progrès. On peut y faire ses courses à pied, en descendant de son immeuble flambant neuf. Son devenir, au fil des décennies, reflète aussi bien l’histoire du commerce que celle du peuplement des grands ensembles HLM. Dès la fin des années 1970, la construction du supermarché Leclerc Orvault Grand val, sur 2 600 mètres carrés propose une nouvelle façon de faire ses courses : en voiture, en périphérie, avec une abondance de produits. Face à ce mastodonte moderne, le petit centre commercial de la Boissière n’a plus la cote. Tout comme le quartier d’ailleurs… Une décennie plus tard, les fonctionnaires et les cadres de la classe moyenne commencent à le quitter, tandis que certains commerçants d’origine revendent leur fonds de commerce.

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Le pimpant centre commercial de la Boissière, à son heure de gloire. / Image d'archive

Centre commercial et effet de réputation

Aujourd'hui, lorsqu’on arrive au centre commercial, on est accueilli par un ensemble de vielles enseignes qui gardent la trace des activités passées : crèmerie, laverie, boucherie, pharmacie, boulangerie-confiserie, mercerie, coiffure. Ces commerces n’ont pas tous disparu mais beaucoup ont changé de propriétaires : la boucherie chevaline a été remplacée par des boucheries Halal et le coiffeur homme et femme par un salon de coiffure africain. Il y a quelques années, la pharmacie a aussi déménagé. A moins d’une centaine de mètres, à l’angle de la cité HLM, en entrée de quartier. Le vétérinaire a aussi pris la décision de partir, remplacé par le restaurant africain “Chez Martine”.

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Si les enseignes restent, la plupart des magasins indiqués ont en revanche disparu du centre commercial de La Boissière. / Photo : Elvire Bornand

Ces déménagements illustrent bien les effets de réputation dans les quartiers difficiles. Les commerces changent et s’adaptent à la nouvelle population. Logique, sauf qu’adossé à une dégradation des espaces publics, ce phénomène agit comme un effet-repoussoir pour les habitants qui n’habitent pas les tours voisines. Pour reprendre les mots des clients de la pharmacie désormais implantée en bordure du secteur, désormais, ils n’ont plus à « traverser la Boissière ».

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Dégradé, le centre commercial de la Boissière attend sa démolition. / Photo : Elvire Bornand

Depuis ces départs, le conseil syndical est beaucoup moins dynamique et les conflits d’usages se sont multipliés entre commerçants. Ils se renvoient la responsabilité de l’entretien du terre-plein central et de l’origine des déchets dont il est jonché. Quand on demande à Mohamed, le coiffeur et à Ahmed, le boucher, comment ils vont, ils nous répondent un laconique : « on attend, on attend »... Il faut dire que le démarrage des travaux inscrits au Projet Global Nantes Nord dans le cadre de l’ANRU II tarde à démarrer en raison des mesures sanitaires qui ralentissent tant les démarches administratives de permis de construire que la mobilisation du secteur du BTP.     

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Le salon de coiffure tenu par Mohamed, au centre commercial de la Boissière, à Nantes. / Photo : Armandine Penna

« On attend »

Les travaux débuteront par le parking situé derrière le centre commercial. Il sera remplacé par de petits collectifs. Les commerces seront ensuite détruits pour laisser la place à d’autres petits collectifs disposant de locaux en rez-de-chaussée. C’est au total 100 logements qui seront commercialisés en accession à la propriété dont 60 % à prix libre. Ce changement dans la sociologie du quartier se traduira aussi par des cellules commerciales plus chères qu’elles ne le sont aujourd’hui.

Dire « on attend » est aussi une manière pour les commerçants de signifier que les négociations avec la municipalité peinent à aboutir. Mohamed et Ahmed souhaitent rester à la Boissière. Le premier habite dans la tour d’en face avec sa famille et ne se voit pas aller ailleurs. Le second, qui fait tourner sa boucherie avec 6 salariés, a déjà beaucoup investi dans la rénovation du local et prend la parole dans la presse pour interpeller la Ville.

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Dans sa boucherie du centre commercial de la Boissière, Ahmed attend de savoir ce qu'il adviendra de son commerce après les travaux. / Photo : Armandine Penna

Depuis le deuxième confinement, le CCAS a envoyé aux commerçants le signal du début des travaux, en déménageant l’Escale, dont les activités sont à l’arrêt à l’autre bout du quartier. Cela a un effet direct sur l’espace public. « Depuis quelques semaines, ça squatte de plus en plus. Petit à petit j’avais réussi à parler avec les jeunes, mais maintenant, ce sont des grands qui font du business (de la vente illicite de cigarettes et de produits stupéfiants, Ndlr) Et la police ne fait rien », témoigne ainsi un commerçant préférant rester anonyme. A la vue de ces espaces dégradés et squattés, un sentiment de relégation gagne les riverains.

Sentiment de relégation

De sa fenêtre, Sylvie voit « passer des rats aussi gros que Souris », son chat. Depuis 30 ans, elle vient au centre commercial en voisine : « J’y vais de temps en temps quand je suis en panne de café et je prends mon pain chez le boulanger des fois. Pour moi, l’épicerie asiatique, c’est le dépannage et c’est cher. On est mal renseignés. L’autre jour je voulais du riz pour faire du riz cantonnais et j’ai rien compris à ce que la commerçante m’a dit parce qu’elle ne parle que chinois. » D’autres habitants ont cessé de fréquenter les commerces, exprimant brutalement le fait d’avoir « l’impression d’aller au bled ». 

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Sylvie, depuis la fenêtre de son appartement de la Boissière, voit passer les pigeons et les rats devant le centre commercial du quartier. / Photo : Armandine Penna

Sylvie n’a pas encore rencontré l’équipe de Radar, le prestataire chargé par la Ville de faire du porte-à-porte pour diffuser de l’information sur les travaux à venir. Un travail rendu d’autant plus nécessaire qu’il n’y a pas eu de réunion publique du fait de la situation sanitaire. On vous en dira plus dans le prochain épisode...

Le coin du sociologue : patrimoine populaire

« Parce que l’espace est fini et que tous les espaces ne se valent pas, les stratégies, luttes, conflits pour son appropriation constituent une grille de lecture privilégiée des inégalités sociales et des rapports de pouvoir tels qu’ils se jouent dans la dimension spatiale ». C’est par ces mots que le géographe Vincent Veschambre, débute l’ouvrage qu’il consacre aux mobilisations sociales suscitées par des projets de rénovation urbaine.

L’espace n’a pas qu’une valeur d’usage. Il a aussi une valeur d’estime. C’est ce dont témoigne la mobilisation des locataires de la cité Abbé Pierre. Ces logements de faible qualité du point de vue du bâti sont la trace d’une histoire des solidarités que les habitants considèrent comme faisant partie du patrimoine urbain au même titre que des bâtiments haussmanniens du centre-ville.

L’évolution du centre commercial de la Boissière témoigne aussi des changements intervenus dans le peuplement des cités HLM. L’homogénéité d’hier a été remplacée par une diversité culturelle s’accompagnant d’une paupérisation des habitants. Alors qu’autour des grands ensembles de la Boissière, les petites maisons ouvrières sont rachetées par des classes aisées, qui se battra demain pour conserver cette nouvelle mémoire populaire ?

Invitation à la lecture :

  • Vincent Veschambre, Traces et mémoires urbaines. Enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008.


Retrouvez l'intégralité des épisodes de notre série consacrée au chantier du quartier de La Boissière et à ses habitants :

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B_AEn janvier 2020, nous débutions une enquête ethnographique sur le territoire de la Boissière à laquelle nous avons donné très rapidement la forme d’un podcast, La bonne cage, dont le développement a été soutenu dans le cadre du Contrat de ville Nantes Métropole. Notre intention est de sortir des clichés sur les quartiers populaires en racontant le quotidien des habitants en faisant entendre leurs propres voix. Notre fil directeur tout au long de l’année 2020 a été celui des saisons. Cet été une opération sur les réseaux de chaleur a inauguré le début d’un chantier de grande ampleur sur la Boissière. L’envie de le raconter nous a poussé à réfléchir à d’autres espaces de narration que Mediacités nous a donné l’occasion de concrétiser. Nous nous inscrivons dans une tradition de l’enquête sociologique-journalistique, dans le souci de tenir ensemble la portée critique de la sociologie et la capacité à faire connaître du journalisme.

Sur le quartier, on nous appelle “les filles”. Depuis l’hiver 2020, on sillonne le quartier. On est connues et reconnues. L’enregistreur avec sa bonnette à poils, le carnet de notes et les sweat siglés “sociologues” nous ont aidé à faire notre place. Sociologues, nous avons construit notre carrière à la marge du monde académique. Enseignantes dans des formations de l’enseignement supérieur destinées à des non-sociologues. Engagées dans des recherches portées par des structures associatives. Prestataires pour des recherches actions auprès de commanditaires publics. Ce projet d’enquête ethnographique à la Boissière poursuit cette envie commune de faire de la sociologie autrement et plus collectivement.

Pour ce projet documentaire, nous travaillons aussi avec la photographe Armandine Penna, qui écrit régulièrement dans Mediacités. Ainsi, en parallèle de nos photos prises au fil de notre immersion sur le terrain, vous pourrez découvrir son travail. Cette démarche rompt avec l’anonymat qui est habituellement la règle dans toute enquête sociologique, mais on espère qu’elle contribuera à donner un visage aux habitants et habitantes à qui nous donnons la parole.