«Moi, j’ai toujours dit à mes enfants : ce que les autres ont en grand, vous vous l’avez en petit. Ça ne veut pas dire que vous n’avez rien. Vous dormez au chaud, vous mangez chaud ». A 57 ans, Stéphanie, habite la Boissière depuis plus d’un quart de siècle. Elle y a élevé ses enfants en consentant à de grands sacrifices financiers pour qu’ils puissent fréquenter « de bonnes écoles », comme elle dit, soit des écoles privées qui leur ont donné accès aux études supérieures de leur choix.      

A la Boissière, la dimension populaire du quartier se lit en partie dans les chiffres. Près de 50 % des ménages vivent en dessous du seuil de pauvreté (Lire le premier épisode de la série), contre à peine 17 % sur l’ensemble du territoire nantais ; 15,3 % seulement sont imposés, contre 54,5 % en moyenne à Nantes. Le revenu médian disponible par unité de consommation dépasse tout juste 1000 euros, soit 700 euros de moins que pour l’ensemble de la ville. Bref, ici le quotidien s’apparente pour beaucoup à une économie de la survie, avec des budgets centrés sur deux postes budgétaires : l’alimentation et le logement.

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En revenant de la distribution de paniers de fruits et légumes à bas coût par le centre socio-culturel de la Boissière, à Nantes Nord. / Photo : Armandine Penna

Le logement social exerce d’ailleurs un rôle protecteur fort. Sylvie, par exemple, [lire son portrait] est arrivée à la Boissière dans l’urgence avec ses enfants en bas âge alors que son conjoint était en prison. Ça lui a permis « d’avoir un toit sur la tête », une priorité pour elle. « Les gens ont des petits budgets sinon ils habiteraient pas ici, explique-t-elle. Le but ce serait d’avoir son propre appartement ou sa propre maison comme tout le monde le souhaite. Mais moi j’ai un petit budget, alors je suis contente d’être ici ». Une sécurité partagée par Nanou, 45 ans, elle aussi arrivée dans l’urgence à la Boissière avec ses jeunes enfants. Toutes deux ont connu la précarité, Nanou a vécu à la rue. Alors pendant le premier confinement elles ont ouvert leurs portes à leurs amis en grande précarité pour un repas, une douche, ou une nuit sur un canapé.

Quand l’argent manque, l’entraide joue un rôle central dans ces quotidiens fragiles. Tout particulièrement en cette période de crise sanitaire, qui a largement bouleversé les équilibres. Face à l’adversité, les habitants ne baissent pas les bras. Et s’organisent.

Reprendre le dessus

Ainsi, le centre socio-culturel (CSC) a désormais sa « salle autogérée », située dans une partie de l’ancienne bibliothèque. Le projet a été porté depuis plusieurs semaines par Tanguy , qui fait actuellement son stage en DUT carrières sociales au CSC de la Boissière. Pour lui, cette expérience est un peu comme un retour en terrain connu. Au début des années 2000, lorsque l’association des habitants s’est progressivement retirée des activités du centre au profit d’une gestion plus professionnalisée via l’association ACCOORD, c’est le père de Tanguy qui a pris la direction de l’équipement de quartier.          

Depuis, l’engagement habitant s’est institutionnalisé, au sein du conseil d’équipement du CSC, par exemple. Tanguy entend impulser une autre dynamique, portée par les habitants eux-mêmes. Alors avec l’aide des professionnels du CSC, il a réuni un groupe d’une quinzaine de volontaires. Des femmes militantes, pour la plupart, souvent âgées d’une cinquantaine d’années, qui se sont mobilisées pour les réunions de travail. Elles ont établi une charte de fonctionnement, un planning d’activités et ont rebaptisé l’espace « salle autogérée ».

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Tanguy, en stage de DUT carrière sociale au CSC de la Boissière, met en place un projet de salle auto-gérée par un groupe d'habitantes. La salle est encore à vider de son bazar, à repeindre et réaménager. Les travaux ont pris du retard avec le nouveau confinement. / Photo : Armandine Penna

Alors que l’horizon rétrécit (chantiers peinant à démarrer, nouveau confinement, activités collectives toujours suspendues), la participation se réinvente et se re-politise. La salle autogérée aurait aussi pu s’appeler « résilience », tant elle s’inscrit dans ce mouvement débuté durant le premier confinement par la fabrication amateure de masques en tissus et la distribution en porte-à-porte de paniers de fruits et légumes. Avec le virus, le CSC est devenu la plaque tournante des solidarités sur le quartier.

Ce jeudi d’avril, les bénévoles qui s’occupent de la distribution des paniers sont des habitantes du quartier et des étudiants chiliens - la fac est à deux arrêts de tram. En fin d’après-midi, chacun vient chercher son panier, des familles, comme des personnes seules vieillissantes. Au total, 48 paniers contenant des fruits et légumes de saison cultivés par un maraîcher de la région nantaise sont distribués ce jour-là.

Aider sans stigmatiser

Dans le champ médiatique et politique, une attention soutenue est accordée à la manière dont les pauvres gèrent leur budget, avec cette suspicion sous-jacente que les pauvres seraient responsables de leur situation financière. La salle autogérée témoigne de la volonté des habitants d’organiser leurs propres activités collectives. Les paniers de légumes, tout comme la parcelle de terre mise en culture en pied d’immeubles par Cultive ton bio l’association de Sylvie , nous parlent de démocratie alimentaire et d’une reconquête : la capacité à choisir pour soi.      

Pour certains, ce moment d’entraide entre habitants représente aussi l’occasion de rencontrer des professionnels de la Ville ou d’autres structures publiques. De nouer un contact sans demander directement de l’aide. Ici, les conversations sont plus détendues qu’au guichet d’un service public. Et pour faciliter un peu plus les choses, Marie-Noëlle du CCAS a une botte secrète : « la carte banche », ce dispositif mis en place par la ville qui donne accès à des loisirs et des évènements culturels à tarif très réduit. Pour Marie-Noëlle, c’est un moyen de proposer les services de la Ville sans entrer directement sur le champ de la subsistance et des difficultés socio-économiques. Pour les partenaires, la carte blanche présente un autre atout : aider les personnes les plus fragiles, sans les stigmatiser. Ainsi, pour avoir le panier à 5 euros au lieu de 10 euros, pas de justificatif à fournir, juste sa carte blanche à montrer.

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Distribution de paniers de fruits et légumes à bas coût par le centre socio-culturel de la Boissière. Les professionnelles du centres sont épaulées de bénévoles. / Photo : Armandine Penna

De manière générale, ce temps des paniers est un moment fort d’accès aux droits : « L’autre jour un monsieur est venu me parler. Il était au RSA et s’achetait un repas cuisiné par jour à trois euros. C’est tout ce qu’il mangeait. Je lui ai parlé du RIG [Ndlr : le restaurant intergénérationnel géré par la Ville]. Et puis, il avait envie de faire des choses, alors je l’ai orienté vers l’association EmpowerNantes », raconte Marie-Noëlle.

La Poste, une porte d’entrée

Pendant longtemps, Marie-Noëlle a aussi tenu des permanences dans l’un des bureaux de Poste de Nantes Nord : « J’avais mon stand, j’offrais le café. Ma porte d’entrée, c’était, là aussi, de leur parler de la carte blanche. Et puis j’en profitais pour évoquer les aides financières que propose le CCAS, des aides à la Mutuelle. Je faisais les permanences en début de mois, car c’était là qu’il y avait le plus de monde. Les gens venaient retirer leur RSA en liquide. Beaucoup envoyaient aussi de l’argent via Western Union. ».

La Poste dans un quartier populaire, c’est une porte d’entrée pour beaucoup. On y croise tous ceux qui ne gèrent pas leur compte bancaire via Internet. Pour les habitants, La Poste a deux atouts : conserver une gestion physique de l’argent et avoir accès à un compte bancaire. En effet, au nombre de ses missions, l’établissement public compte l’accessibilité bancaire, c’est-à-dire la possibilité de mettre à la disposition de toute la population des services de base, à travers l’ouverture d’un livret A.

Pour répondre à cet objectif, La Poste a même chargé FACE 44 [Fondation Agir contre l’exclusion] d’une action d’intégration bancaire : accueillir et accompagner les usagers dans leurs démarches (remplir un bordereau, utiliser un automate). « Il y a beaucoup de personnes étrangères, du Maghreb, des pays de l’Est qui ne parlent pas français. Ils ne franchissent pas le pas du numérique, même les jeunes. Ils viennent avec de la liquidité, c’est aussi qu’il n’y a pas de traces… Quand il est question d’argent, les gens sont méfiants. », témoigne Elisabeth, salariée de Face 44 qui tient des permanences tous les lundis après-midi au bureau de Poste de la Chauvinière, dans le quartier de la Boissière.

Sur le quartier de la Boissière, l’un des concurrents de La Poste est le compte Nickel. En centre-ville, les arrêts de bus ont vu fleurir ces dernières semaines des campagnes d’affichages : « 2 millions de clients, ça compte énormément ». Lancé en 2014, le compte Nickel a connu un succès foudroyant, au point d’être racheté en 2017 par BNP Paribas. La promesse est la suivante : ouvrir un compte bancaire en moins de cinq minutes dans un bureau de tabac. Dans celui de la Boissière, depuis l’installation de la borne, fin 2019, 86 comptes ont été ouverts. Les personnes s’y inscrivent seules et déposent ensuite l’argent liquide auprès de la buraliste qui alimente leur compte via un TPE.

Gérer son manque d’argent comme on l’entend

« La plupart des clients sont du quartier et ont déjà un compte bancaire à côté. Il y a pas mal de jeunes mais aussi des personnes qui peuvent ouvrir un compte avec un simple passeport [Ndlr: il s’agit d’une nouveauté offerte récemment par le service]. Mais il y a un maximum de dépôt en liquidité pour éviter le blanchiment d’argent. Les retraits sont aussi limités. Ça leur coûte 20 euros par an pour avoir une carte et les services de base. Je sais que certains utilisent le service pour jouer en ligne, faire des paris », explique Nathalie, la buraliste sur le quartier depuis cinq ans.

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Au Tabac de la Boissière, rue de la Fantaisie, les habitants peuvent ouvrir et accèder aux comptes Nickel. / Photo : Armandine Penna

Le compte Nickel c’est une possibilité de gérer son argent comme on le souhaite. Une possibilité rarement offerte aux plus pauvres. Philippe habite la Boissière depuis une vingtaine d’années. On l’a rencontré à l’Escale et il vient régulièrement chercher son panier de fruits et légumes au CSC. Il vit avec 920 euros de retraite par mois. Cet argent, il ne peut pas y toucher sans l’accord de son curateur. Une communication rendue d’autant plus difficile qu’en un an, il a eu trois interlocuteurs différents : « Il y a un an celle qui me suivait est partie du jour au lendemain, sans crier gare, puis j’ai eu une remplaçante qui n’y connaissait rien et qui est partie aussi… puis je suis resté six mois sans rien. Pendant ce temps-là, tu ne peux prendre aucune décision », explique Philippe.

Il ne remet pas en cause la mesure de curatelle en elle-même, il en est à l’origine. Cela l’a aidé à un moment de sa vie où il était dépendant à l’alcool. Mais aujourd’hui, il se sent empêché de prendre des menues décisions au quotidien : « J’ai de l’argent versé toutes les semaines, mais si je veux une rallonge de 10 euros, je dois appeler au standard qui n’est ouvert que le jeudi matin… Et au standard, tu te fais envoyer paître. En ce moment j’essaye d’acheter un téléphone parce que le mien est en train de me lâcher, mais c’est galère. Ma curatrice m’a dit d’attendre, que je n’en avais pas besoin. Mais moi, si je ne peux plus communiquer, je vais devenir fou. J’ai demandé une aide exceptionnelle à l’assistante sociale, mais elle m’a été refusée… car mes ressources sont jugées suffisantes »…

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Une caravane sur un parking de la Boissière. / Photo : Armandine Penna

Face à ces obstacles que Philippe n’est pas le seul à rencontrer, une économie de la survie s’est mise en place sur les parkings de la Boissière. On peut faire réparer sa voiture, acheter des sandwichs ou des fruits et légumes, boire un thé à la menthe. Certaines personnes sans domicile s’y retrouvent même à dormir à l’abri dans une caravane. Dans ce royaume des petits arrangements et du don contre-don, le calme règne en journée depuis le début du ramadan. La Boissière s’anime désormais à la nuit tombée.

Le coin du sociologue : patrimoine populaire

Quand on parle d’argent, la première chose qui vient à l’esprit, c’est d’essayer de le quantifier, de le mesurer. D’ailleurs on a pris l’habitude de définir la pauvreté en se référant à un seuil. Le seuil de pauvreté monétaire, qui correspond à 60 % du niveau de vie médian de la population, s’établit à 1 041 euros par mois pour une personne seule en 2017. Mais cette seule mesure objective ne suffit pas à décrire l’expérience de la pauvreté.

argent des pauvresLe sociologue Denis Colombi l'analyse d’abord comme une succession d’épreuves liées au fait que les budgets sont incertains : « Pour les bas revenus, chaque euro compte parce que chaque euro qui manque coûte cher. Il ne grève pas seulement le budget présent mais aussi les budgets futurs, par l’effet boule de neige des pénalités bancaires et des emprunts d’urgence. Si ces quelques dizaines d’euros ne permettent assurément pas de sortir de la pauvreté, tout juste de desserrer un peu l’étau du présent et de préparer à peine les incertitudes de l’avenir, leur absence, elle, pousse dans une chute dont on aura bien du mal à se dépêtrer, même avec toute la bonne volonté du monde. De ce fait, on ne peut résumer la pauvreté à une question de niveau de revenus, même mesurés à la dizaine d’euros près. La stabilité des ressources est également une variable clef. Être pauvre, ce n’est pas seulement gérer un budget minuscule, c’est aussi bien souvent composer avec un budget incertain. » (Où va l’argent des pauvres, page 136)

Or cette “gestion à l’euro près” est l’objet de tous les fantasmes : « l’argent des pauvres » serait nécessairement mal dépensé, mal géré, mal alloué... Pour Denis Colombi, ces jugements moralisateurs permettent de justifier des politiques publiques qui placent les pauvres dans une relation d’assistance. Dans cette perspective, maîtriser l'argent des populations les plus précaires, c’est aussi une façon d’exercer sur elles un contrôle social.

Invitation à la lecture :

  • Denis Colombi, Où va l’argent des pauvres, Payot, 2020


Retrouvez l'intégralité des épisodes de notre série consacrée au chantier du quartier de La Boissière et à ses habitants :

Image page Boissiere

B_AEn janvier 2020, nous débutions une enquête ethnographique sur le territoire de la Boissière à laquelle nous avons donné très rapidement la forme d’un podcast, La bonne cage, dont le développement a été soutenu dans le cadre du Contrat de ville Nantes Métropole. Notre intention est de sortir des clichés sur les quartiers populaires en racontant le quotidien des habitants en faisant entendre leurs propres voix. Notre fil directeur tout au long de l’année 2020 a été celui des saisons. Cet été une opération sur les réseaux de chaleur a inauguré le début d’un chantier de grande ampleur sur la Boissière. L’envie de le raconter nous a poussé à réfléchir à d’autres espaces de narration que Mediacités nous a donné l’occasion de concrétiser. Nous nous inscrivons dans une tradition de l’enquête sociologique-journalistique, dans le souci de tenir ensemble la portée critique de la sociologie et la capacité à faire connaître du journalisme.

Sur le quartier, on nous appelle “les filles”. Depuis l’hiver 2020, on sillonne le quartier. On est connues et reconnues. L’enregistreur avec sa bonnette à poils, le carnet de notes et les sweat siglés “sociologues” nous ont aidé à faire notre place. Sociologues, nous avons construit notre carrière à la marge du monde académique. Enseignantes dans des formations de l’enseignement supérieur destinées à des non-sociologues. Engagées dans des recherches portées par des structures associatives. Prestataires pour des recherches actions auprès de commanditaires publics. Ce projet d’enquête ethnographique à la Boissière poursuit cette envie commune de faire de la sociologie autrement et plus collectivement.

Pour ce projet documentaire, nous travaillons aussi avec la photographe Armandine Penna, qui écrit régulièrement dans Mediacités. Ainsi, en parallèle de nos photos prises au fil de notre immersion sur le terrain, vous pourrez découvrir son travail. Cette démarche rompt avec l’anonymat qui est habituellement la règle dans toute enquête sociologique, mais on espère qu’elle contribuera à donner un visage aux habitants et habitantes à qui nous donnons la parole.