«Les fusions d’universités n’ont ni pour objectif direct, ni pour effet premier de réaliser des économies. Elles entraînent au contraire un coût, au moins de transition. » L’avertissement, contenu dans le dernier rapport annuel de la Cour des comptes, arrive un peu tard pour l’Université de Lille, issue de la fusion, le 1er janvier 2018, des trois universités publiques de la ville : Lille 1 (sciences et technologies), Lille 2 (droit et santé) Lille 3 (sciences humaines et sociales).

Cette opération a certes donné naissance à un géant académique (69 000 étudiants, plus de 560 millions de budget), mais aux pieds d’argile. Comme Mediacités le signalait en décembre dernier, sur la base d’un rapport resté jusqu’ici confidentiel, l’Université de Lille se trouve en effet au bord de l’asphyxie financière. Le rapport de la Cour des comptes confirme ce diagnostic mais en en précisant les causes… et les responsables.

Les universités et l’Etat en accusation

Premières accusées : « Les trois universités n’ont pas correctement anticipé la fusion, poursuivant jusqu’à la fin leur gestion selon des logiques individuelles ». Lille 1, qui pèse près de la moitié des dépenses des trois établissements, est particulièrement montrée du doigt. « Sa gestion s’est dégradée de manière préoccupante entre 2011 et 2017 », écrivent les magistrats de la rue Cambon, pointant notamment des choix désastreux en matière de ressources humaines et la flambée de la masse salariale qui en a résulté. En guise de dot, Lille 1 a donc légué son déficit à la nouvelle université.

Universite_Lille_rapportCC

De son côté, Lille 2 est fustigée pour avoir procédé à des investissements massifs lors de sa dernière année d’existence, et avoir ainsi « annulé toute marge disponible pour de nouveaux investissements ». Seule Lille 3 échappe à la critique car « elle seule a contribué de manière positive au fonds de roulement mobilisable de la nouvelle université ». Une contribution néanmoins insuffisante. A sa naissance, celle-ci n'avait déjà plus aucune marge de manoeuvre financière.

Pour la Cour des Comptes, toutefois, le principal coupable est ailleurs. C’est l’Etat, qui « n’a pas pris conscience des difficultés » et qui n’a pas assez accompagné le rapprochement.
« Le cas lillois est emblématique de l’intervention minimaliste de l’État dans les fusions d’universités, écrivent les magistrats. Celui-ci se borne à attribuer une aide censée compenser les coûts de la fusion. » Or les 2,5 millions accordés à Lille, quoique supérieurs au barème prévu, se sont révélés insuffisants par rapport au coût réel, estimé entre 5 et 6,5 millions d’euros. De quoi plomber un peu plus les comptes d’une université aux finances hyper tendues…

Un budget « insincère » et « irréaliste »

D'autant que les erreurs se poursuivent au cours des premiers mois d'existence. La Cour des comptes tacle ainsi durement le plan de rigueur adopté dans l’urgence par l’Université de Lille en juin 2018, pour faire face à un déficit prévisionnel de 6 millions d’euros. « Si ce budget rectificatif présente optiquement une amélioration (déficit ramené à 0,7 million d’euros), la sincérité des évolutions qu’il prévoit n’est pas établie. » Et la Cour de dénoncer des « hypothèses de recettes de recherche » qui ne sont « pas garanties». Ses doutes sont encore plus forts sur le programme d’investissement dont le financement est tout simplement qualifié d’« irréaliste ».

Face à cela, des mesures structurelles s’imposent, tranche la Cour. L’Université de Lille lui a transmis le plan de redressement concocté en octobre dernier et qui prévoit notamment une sévère maîtrise de la masse salariale. Une potion particulièrement amère : 150 postes ne seront pas pourvus en 2019, ce qui va encore gonfler le stock de 400 postes qui manquaient déjà ! Un autre volet douloureux consistera en un nécessaire « réexamen » - autrement dit une réduction - de l’offre de formations. Autant de contraintes peu favorables à la montée en qualité et en attractivité de l’Université, indispensable pour décrocher le label i-Site et son pactole de 500 millions d’euros, encore en phase probatoire.

A cela doivent s’ajouter plusieurs chantiers d’amélioration de la gestion concernant les achats, la gestion immobilière, le développement de ressources propres… Autant de chantiers qui « ne pourront aboutir » sans la mise en place des outils de pilotage qui manquent actuellement cruellement à l’Université, prévient la Cour des comptes.

Une fusion pour quoi faire ?

Mauvaise préparation ne veut pas dire absence de préparation. « La fusion a donné lieu, en amont, à de lourds travaux préparatoires, reconnaît la Cour. Mais ses promoteurs ont privilégié, selon elle, « le volet institutionnel » du rapprochement, ce qui s’est traduit par « une structure de direction pléthorique, dotée de 29 vice-présidents (dont cinq en charge de la recherche) ». Le volet opérationnel, lui, a été négligé, avec des conséquences aujourd’hui visibles.

Sans doute, laissent entendre les sages de la rue Cambon, parce que la fusion a été décidée - et même imposée par l’Etat - pour de mauvaises raisons. « La fusion lilloise a été motivée avant tout, non par une ambition académique, mais par la recherche d’un label d’excellence, finalement obtenu à la quatrième tentative en 2017 », rappellent-ils. Ils laissent clairement apparaître leurs doutes sur l’utilité de l’opération si rien n'est fait pour redresser la barre.

« La valeur ajoutée de la fusion des universités lilloises reste encore incertaine. Les effets de taille ou l’impact sur les classements internationaux ne sont pas démontrés, pas plus, à ce stade, que les bénéfices pour les étudiants et les enseignants-chercheurs. Le label I-SITE n’est pas une fin en soi : il ne peut être que le point de départ d’une dynamique académique et scientifique qui reste à soutenir. »

Pour redonner du sens au projet, la Cour appelle donc l’Etat, au travers du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, à « formuler clairement ses objectifs de long terme pour placer l’étudiant au cœur de la stratégie universitaire régionale ». A ses yeux, la coordination avec les autres universités de la région fait figure de grande oubliée du projet de fusion. Il est pourtant censé être la première étape vers la création d’une future université Lille-Nord Europe...