C’est reparti pour cinq jours de son. Ce mardi 28 mai débute la 17e édition des Nuits Sonores, le festival électro de Lyon devenu incontournable pour les amateurs du genre. Le cru 2018 avait réuni 143 000 festivaliers sur huit jours. Et Mediacités s’était alors intéressé à la politique ambiguë d’Arty Farty, l’association organisatrice de l’événement, concernant la lutte contre les dangers de la consommation de drogues pendant le festival . Pour mémoire, l’équipe des Nuits Sonores refusait d’adopter un dispositif de réduction des risques [lire plus bas], à l’inverse de nombreux acteurs de la scène électro. « Question de stratégie. Question d’image également », écrivions-nous.  

Un an plus tard, nous avons voulu savoir comment la situation avait évolué. Résultat : notre enquête a fait réagir, de la ville de Lyon aux organisateurs. « Nous avons acheté des roule-ta-paille qui seront distribués sur demande », annonce le président d’Arty Farty Damien Béguet à Mediacités. Ce matériel propre diminue le risque de maladie pour les festivaliers qui ont décidé de consommer des stupéfiants.           

Mais rembobinons. Notre enquête a d’abord eu des répercussions politiques. L’opposition de droite s’est emparée du sujet le mettant par deux fois au menu du conseil municipal de Lyon [nous nous en faisions déjà l’écho dans L’Œil de Mediacités du 2 avril dernier]. « Si la ville finance, l’événement doit adopter un comportement responsable », assène le président du groupe LR Stéphane Guilland. L’an dernier, la collectivité avait subventionné les Nuits Sonores à hauteur de 367 000 euros, sur un budget prévisionnel de 3,5 millions d’euros selon la convention triennale votée en conseil municipal. « Cette responsabilité – celle des parents et celle de la société quand les parents ne peuvent pas –, c’est bien sûr de punir. Mais c’est aussi celle d’informer pour diminuer les dangers », poursuit l’opposant.

En matière de lutte contre les dangers de la drogue, à la prévention peut s’ajouter une action de « réduction des risques ». Celle-ci permet de diminuer les dommages sur la santé une fois que « le comportement à risque » est enclenché. Par exemple, si un festivalier a décidé de sniffer de la coke pendant les Nuits Sonores, la fourniture de pailles propres lui évitera en prime d’attraper des maladies. Une politique de santé publique nationale que l’élu Stéphane Guilland, également père de quatre enfants, juge pertinente : « En fait, la question, c’est que faisons-nous avec nos enfants ? Au-delà de la question politique, c’est aussi une question personnelle. »

Laboratoire d'analyse au boulevard électro

Jusqu’à présent, Arty Farty renâclait à s’engager dans cette voie. Pour l’édition 2018 du festival, les organisateurs n’avaient prévu qu’un travail en journée avec Avenir Santé, une association active dans le milieu festif étudiant et spécialisée dans la prévention des accidents de la route, des risques sexuels et auditifs ainsi que des addictions à l’alcool, au cannabis et au tabac – mais pas dans la consommation de drogues dures. Au dernier moment, alors que nous avions contacté plusieurs de ses membres pour notre enquête, Arty Farty avait finalement sollicité le Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (Caarud) Pause Diabolo. Celui-ci avait fourni de la documentation à disposition des festivaliers. Mais la prestation n'incluait ni personnels formés, ni matériels de réduction des risques.

Depuis notre article, la ville de Lyon s’est saisie du dossier. La collectivité se montre plutôt en pointe sur le sujet de la réduction des risques : pendant le boulevard électro de la Fête de la musique, elle installe un laboratoire d’analyse de produits qui permet de vérifier la nature des substances consommées. En revanche, les choses se corsent quand la mairie n’est plus directement aux manettes. « Le choix d’une politique de prévention relève des organisateurs, soulignent l’adjoint à la Culture Loïc Graber et la conseillère déléguée à la Santé Céline Faurie Gauthier, interrogés par Mediacités. Mais nous sommes dans le dialogue. »

Pour preuve, les deux élus ont organisé en juillet 2018 puis en janvier 2019, deux réunions rassemblant des gestionnaires de salle, des organisateurs de soirée – dont Arty Farty – ainsi que des associations. « L’objectif était d’échanger sur les pratiques des uns et des autres, d’établir un diagnostic et de proposer des solutions, développent les élus. En pratique, on s’est rendu compte que les organisateurs réclamaient avant tout de la formation. »

« Association d’idée facile entre un objet culturel et la drogue »

Cette formation devrait être mise en place à l’automne avec l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa). La démarche intéresse Arty Farty. « J’aimerais que, dès l’année prochaine, nous formions des salariés capables de monter leur propre équipe de médiation », imagine son président Damien Béguet. Une façon d’éviter de dépendre des structures qui assurent traditionnellement les missions de réduction des risques en milieu festif – comme l’association Keep Smiling ou le Caarud RuptureS – et qui ne trouvent pas totalement grâce aux yeux d’Arty Farty. Elles mettent en effet à disposition de façon visible du matériel comme les fameux « roule-ta-paille ». Selon Damien Béguet, cela risquerait « de créer une association d’idée facile entre un objet culturel et la drogue » et « de banaliser la consommation ».

En attendant la formation de l’Anpaa et en l’absence de Keep Smiling et de RuptureS, qui assurera cette année la médiation sur les questions de drogues pendant les Nuits Sonores ? Les bénévoles d’Arty Farty auraient été, selon Damien Béguet, « accompagnés » par Avenir Santé. Interrogée sur la nature exacte de cet accompagnement, l’association de prévention explique avoir distribué aux bénévoles du festival « un document utile avec des infos et des conseils, notamment sur les consommations festives ». Porte-t-il explicitement des informations sur les drogues ? « C’est un document très large », nous répond-on, évasif, chez Avenir Santé, dont l’action essentielle pendant le festival portera sur… la prévention du risque auditif.

Préservatifs, éthylotests et roule-ta-paille

Pour autant, les Nuits Sonores font évoluer leur politique à l’égard de la consommation de drogues, en prévoyant des « roule-ta-paille ». Ce matériel – discret - sera distribué sur demande et s’ajoutera aux traditionnels préservatifs et éthylotests ainsi qu’à la documentation sur les drogues (la même que l’année dernière) sur les stands de médiation. Un médecin urgentiste sera aussi présent pendant le festival.

Que pensent les acteurs du milieu de l’évolution d’Arty Farty ? « Ils font leur petit bonhomme de chemin », considère l’un d’eux. « C’est dommage de ne pas aller plus loin », juge quant à elle Maira Landulpho, cheffe de service au Caarud RuptureS. « Les Nuits sonores sont justement un endroit où l’on peut toucher des publics qui ne connaissent pas la réduction des risques. Comment ce public pourrait-il demander des outils qu’il ne connaît pas ? », interroge-t-elle.

« Notre dispositif est tout à fait adapté et rien ne prouve que des festivals plus proactifs sur la question aient moins d’accidents que nous », considère le président d’Arty Farty. Ces festivals « proactifs » seraient toutefois de plus en plus nombreux. « Woodstower, Reperkusound, Démons d’or, 6ème Continent… Quasiment tous sollicitent des interventions auprès de structures de réduction des risques », relève Thomas Petit, éducateur au Caarud RuptureS. En d’autres termes : Arty Farty dispose encore d’une marge de progression.

bidule musique electro 2jpeg – CopieA retrouver aussi notre enquête de l'an dernier, en deux volets, consacrée aux Nuits Sonores : 

1/ Les bonnes affaires en sourdine des Nuits Sonores

2/ Drogues : le déni des Nuits Sonores