Ces dernières semaines, « Saint-Ex’ » a attiré l’attention des médias locaux et nationaux : l’aéroport lyonnais a été retenu comme « site pilote » pour le développement de l’aviation à hydrogène. Dès 2023, une station de distribution de gaz à hydrogène y sera installée, d’abord pour ravitailler bus, camions et matériel de maintenance, avant d’étendre le dispositif aux réservoirs des avions d’ici à 2030. Aux côtés de ses partenaires Air Liquide et Airbus, Vinci, exploitant de la plateforme, s’est enorgueilli de faire de Lyon Saint-Exupéry « un centre d’excellence pour l’innovation ». En coulisses, l’actualité de l’aéroport est moins reluisante…

Depuis trois mois, les élus du personnel alertent les actionnaires d’Aéroports de Lyon : « Les pompiers sont fatigués. » « Dans ce service, les règles du droit du travail ne sont pas respectées compte tenu du sous-effectif. Les pompiers font souvent 72 heures par semaine », pointaient-ils lors d’un conseil de surveillance qui s’est déroulé le 6 juillet 2021 et dont Mediacités a pu consulter le compte-rendu.              

En cause : la perte de 16 postes depuis la fin de l’année 2019. À l’époque, Aéroports de Lyon employait 66 pompiers, réunis au sein du Service de sauvetage et de lutte contre l'incendie des aéronefs (SSLIA), pour sécuriser le site. Aujourd’hui, le SSLIA ne compte plus que 49,6 emplois à temps plein. La dégringolade est-elle liée à celle du trafic, provoquée par la crise du Covid-19 ? Rien n’est moins certain… En témoigne les procès-verbaux des réunions du Comité social et économique (CSE) de 2019 que nous avons consultés en intégralité. Le sujet du SSLIA revenait déjà sur la table chaque mois.           

En mars de cette année-là, une expertise menée par un cabinet extérieur concluait à « un terrain propice aux risques psycho-sociaux ». Six mois plus tard, en octobre, lors d'une réunion de la Commission santé sécurité et conditions de travail (CSSCT), la direction estimait que « les missions réglementaires du SSLIA ne nécessitent que 52 pompiers, contre un effectif de 66 actuellement ». Interrogé pour savoir ce qui a motivé ces baisses d'effectifs depuis 2019, Vinci Airports ne nous a pas répondu [lire l’encadré En coulisses].   

L’inspection du travail en arbitre

Lors du conseil de surveillance du 6 juillet dernier, le CSE a officiellement demandé l'embauche de cinq pompiers. Sans réponse satisfaisante depuis, ses membres ont enregistré une alerte pour « danger grave et imminent ». « L’épuisement de la population des pompiers est particulièrement préoccupant, avec des rythmes de travail insoutenables depuis février 2021 et un total d’heures qui ne respectent pas la réglementation du travail […]. Sans solution concrète apportée par la direction malgré nos nombreuses alertes, le CSE a inscrit au registre de l’entreprise un "danger grave et imminent" début août », ont-ils fait savoir lors d’un nouveau conseil de surveillance, le 23 septembre dernier.

Concrètement, cette alerte a déclenché une réunion extraordinaire du CSE. Elle a été organisée ce mardi 5 octobre, en présence de la médecine et de l'inspection du travail. Dans les jours qui viennent, la direction d’Aéroports de Lyon doit soumettre des propositions à l'inspection du travail pour répondre au malaise. Si celles-ci sont jugées suffisantes - et suivi d'effets -, l'affaire en restera là. Dans le cas contraire, les services de l’État peuvent mettre l'employeur en demeure.

Pour le moment, d'après nos informations, Vinci Airports aurait proposé  « une externalisation des pompiers de Bron sur Saint-Exupéry ». En clair, il s’agirait de mobiliser une dizaine d’agents du petit aéroport de Lyon Bron, destiné principalement au trafic d’affaires, sur le site de Colombier-Saugnieu. D'après l'analyse d'un salarié d'Aéroports de Lyon avec lequel nous avons échangé, chaque pompier « externalisé » effectuerait une centaine d'heures supplémentaires par an pour prendre en charge des missions au grand aéroport et plus de celles de leur (aéro)port d'attache.

Saint-Exupery
L'aéroport Lyon Saint-Exupéry. Image : Google Earth.

Le CSE a rendu un avis négatif sur cette proposition. Dans leur intervention en conseil de surveillance le 23 septembre, les élus du personnel estimaient qu'elle n'était pas viable : trop longue à mettre en œuvre, elle ne répondrait pas à « l'urgence de la situation ». Vinci Airports s'en étonne : « Cette mesure répond aux préoccupations soulevées et a été très majoritairement approuvée par les pompiers », soutient l’exploitant. Une assertion difficile à vérifier. Malgré nos efforts pour contacter ceux-ci, directement ou via différents syndicats professionnels, aucun pompier n’a donné suite à nos sollicitations.

« Le mal-être est grand, la démotivation est très palpable et n'épargne aucun service »

Ces crispations autour du service de sauvetage et de lutte contre l’incendie  apparaissent comme un nouveau révélateur du climat social délétère qui s’est installé depuis que Vinci a pris les commandes de l’aéroport en 2016 [relire notre enquête de janvier 2020]. « Cette alerte grave est symptomatique d'un malaise profond et général parmi les collaborateurs d’ADL [Aéroports de Lyon], renchérit un salarié, soucieux de protéger son anonymat. Il est extrêmement difficile dans le contexte actuel de trouver des personnes qui acceptent de parler, même de façon anonyme, car toutes et tous ont peur. Le mal-être est grand, la démotivation est très palpable et n'épargne aucun service. »

Une source au sein des services de l’État, qui suit le dossier depuis 2016, corrobore le propos : « Depuis que Vinci est arrivé, c'est très compliqué. Ils sont dans une logique d'économies très importantes : flex-office, pression sur la sous-traitance…  Quoi qu'il arrive Vinci veut faire du cash et dégager des dividendes. » En juillet 2021, Mediacités avait révélé que le groupe de BTP devenu un méga-concessionnaire de services publics (aéroports mais aussi autoroutes) comptait bien rémunérer ses actionnaires sur l’activité 2020 de Lyon Saint-Exupéry, malgré les pertes dues à la crise sanitaire et malgré les sous-effectifs chroniques dont celui des pompiers. Contrairement au secteur de l’hydrogène, en matière de gestion sociale, Vinci ne vise pas « l’excellence »…

Nous avons adressé une série de questions à la direction communication d’Aéroports de Lyon, par mail, jeudi 7 octobre. Voici notre message :

« Confirmez-vous qu’une alerte pour "danger grave et imminent" a été enregistrée au sein du SSLIA de l'aéroport de Lyon ? Le SSLIA serait passé de 65 postes en décembre 2019 à 49,6 équivalents temps plein à ce jour. Confirmez-vous ces chiffres ? Comment ADL justifie ces suppressions de postes ? Ces suppressions de postes sont-elles la suite de la réorganisation du service évoquée en 2019, notamment suite à l'expertise menée par le cabinet Technologia ? À l'époque l'expertise du cabinet Technologia avait identifié un terrain propice aux risques psycho-sociaux. Ces risques avaient-ils fait l'objet d'un travail depuis 2019 ? En conseil de surveillance, les élus du CSE ont évoqué des semaines de 72 heures effectuées par des pompiers, confirmez-vous ces temps de travail ? Que répondez-vous aux élus du CSE qui ont demandé, en conseil de surveillance, l'embauche de cinq pompiers ? Quelles sont les mesures proposées par ADL pour répondre à l'alerte pour "danger grave et imminent" ? »

Aéroports de Lyon nous a répondu dimanche 10 octobre. Nous reproduisons in extenso la réponse de l’exploitant :

«  Les pompiers du SSLIA ont fait part il y a quelques mois de leurs préoccupations quant à l’organisation du travail liée à la reprise d’activité, faisant suite à une période de très faible trafic (crise Covid-19). Pour y répondre, l’entreprise a immédiatement mis en œuvre des actions qui ont permis d’apporter des solutions concrètes pendant la pointe de trafic de l’été. En parallèle, une proposition de renfort des effectifs de Lyon-Saint Exupéry, en externalisant les missions de pompier à Lyon-Bron (qui ne seraient donc plus attribuées aux pompiers de Lyon-Saint Exupéry), a été étudiée et présentée aux pompiers. Cette mesure, rapide à mettre en œuvre, répond aux préoccupations soulevées et a été très majoritairement approuvée par les pompiers. Elle a pourtant reçu un avis négatif du CSE. L’entreprise reste néanmoins pleinement engagée pour mettre en œuvre le plus rapidement possible les actions qui répondent aux attentes des pompiers. »

 

Isabelle Jarjaille
Journaliste indépendante​ depuis 2011​, j'enquête sur la gestion des services publics par le privé et son impact sur les finances publiques.​ ​Mon livre enquête "Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ?" est sorti le 27 mars 2018​. ​Je suis également en charge du cours Techniques d'enquête en licence Info Com à l'IUT de Lannion et je porte un projet d'éducation aux médias dans deux lycées agricoles. Je suis membre du bureau du Club de la presse de Bretagne, pour promouvoir les médias et ceux qui les font au quotidien : les journalistes, notamment les pigistes.