800 signatures en trois mois. À Linselles, au nord de Lille, la pétition du « comité sans caravane » a fait carton plein début 2017. Elle dénonce le projet de la MEL d'aménager une aire d'accueil des gens du voyage . « Notre belle campagne touristique […] va être polluée visuellement par plus de 60 caravanes, polluée par les immondices […], polluée par les odeurs du brûlage de gaines électriques », scandent les signataires. Malgré l'outrance du propos, les élus locaux reculent.

Pourtant, Linselles a l'obligation de prévoir le passage et le séjour des gens du voyage. La loi Besson du 5 juillet 2000 impose en effet aux communes de plus de 5 000 habitants d'aménager une aire permanente d'accueil (25 à 40 places). Elle prévoit aussi la création d'une aire de grand passage par arrondissement (150 à 200 caravanes) pour faire face aux « grands rassemblements » estivaux – ces moments où les familles se regroupent pour faire vivre leurs traditions. En contrepartie, les maires qui respectent la loi ont plus de pouvoirs pour lutter contre les stationnements illicites.

300 familles à la recherche d'un stationnement

Mediacités s'est procuré la liste des communes qui ne respectent pas la loi Besson dans la métropole lilloise auprès de la direction départementale des territoires, un service déconcentré de l'État. Linselles n'est pas un cas isolé : 22 communes sont dans ce cas.

Les 13 aires d'accueil actuelles (436 places) ne couvrent que 64 % des besoins recensés par l'État : près de 300 familles sont en permanence en stationnement illicite dans la métropole. L'hiver, pour ne pas avoir les pieds dans la boue, elles squattent les parkings des grandes surfaces de Lomme et Englos, du campus de Villeneuve d'Ascq ou de la zone de l'Union à Roubaix-Tourcoing. Alors, la presse locale relate les « dégâts » causés par ces « occupations sauvages », évoque des « tensions » avec les riverains et donne la parole à des maires « exaspérés »... et pourtant eux-mêmes hors la loi. Le sujet est hautement inflammable.

« Personne ne prend ses responsabilités »

La situation aurait dû s'améliorer grâce au « schéma d'accueil des gens du voyage » élaboré par l'État et le département pour la période 2012-2018. Ce document prévoyait la création de 242 nouvelles places dans la métropole lilloise. À six mois de l'échéance, 68 places seulement ont été réalisées, à Quesnoy-sur-Deûle, Mons-en-Barœul et Wattrelos. Tourcoing, Halluin, Roncq et Neuville-en-Ferrain envisagent de créer une aire intercommunale de 44 places. Mais le projet, dans les tuyaux depuis 2001, joue l'arlésienne : l'appel d'offres devait être voté par la MEL début juin mais la délibération, « pas encore prête », n'a pas été présentée. Et le lieu choisi par les élus ne fait pas vraiment rêver : il est situé juste à côté d'une usine de traitement de déchets (le centre de valorisation énergétique d'Halluin).

« Le bilan global est très négatif, commente Etienne Scharf , conciliateur des gens du voyage dans le Nord. Tout le monde se plaint des stationnements illicites mais personne ne prend ses responsabilités. Les sédentaires ont du mal à accepter un mode de vie différent. Face aux discriminations, les gens du voyage n'ont pas l'habitude de se défendre. Résultat, ce sont eux qui sont pénalisés, jamais la commune qui désobéit à la loi ». Contrairement à la loi SRU sur les logements sociaux, la loi Besson ne prévoit aucune pénalité financière pour remettre les élus dans le droit chemin. En théorie, l'État peut, après avoir mis en demeure le maire, acquérir des terrains et réaliser des travaux d'aménagement à sa place. Dans les faits, il n'exerce que très rarement ce pouvoir de substitution.

Des besoins nouveaux

Alors, pour tenter de lever le blocage, le législateur a transféré la compétence de l'accueil des gens du voyage aux communautés de communes et d'agglomérations à compter du 1er janvier 2017. Dans l'agglomération lilloise, la MEL a désormais en charge l'aménagement, l'entretien et la gestion des terrains – mais le pouvoir de substitution reste entre les mains du préfet. Patrick Delebarre, maire (LR) de Bondues et conseiller communautaire, est à la manœuvre. Fin connaisseur du dossier, membre de la commission nationale consultative des gens du voyage, il essaie depuis des mois de convaincre les maires d'aborder le problème de manière « pragmatique ».

« En réalité, le schéma départemental actuel ne répond pas aux besoins, affirme-t-il. La question de l'accueil des gens du voyage ne se résume pas à la création de places ! La métropole compte aujourd'hui 300 familles qui ne bougent quasiment plus des aires d'accueil et 300 autres familles pour qui la caravane permet de rester ensemble l'hiver et de se déplacer l'été. Il faut apporter une réponse différente à ces deux groupes ».

• Le premier groupe pourrait investir des « logements adaptés ». « Ces familles ne veulent pas abandonner leur caravane pour habiter en HLM, souligne Patrick Delebarre. En revanche, elles aimeraient avoir une maisonnette adossée à leur caravane, avec un accès à l'eau et à l'électricité ».

• Le deuxième groupe pourrait s'ancrer dans des « terrains familiaux » locatifs ou privés. « C'est une nouvelle manière de répondre à la loi Besson : permettre la location d'un terrain à l'année pour installer une caravane », explique le conseiller communautaire. Par ailleurs, une trentaine de familles possèdent un terrain mais n'ont pas le droit d'y stationner : une évolution des règles d'urbanisme pourrait leur permettre de l'utiliser.

Halte aux « terrains pénitenciers »

« Le schéma départemental n'est pas adapté aux besoins parce qu'il a été conçu sans consulter les gens du voyage », confirme Etienne Scharf. « Il faut arrêter d'aménager des terrains pénitenciers, entourés de grillages et de merlons, qui n'ont d'aire d'accueil que le nom. À Ronchin et Hellemmes, les caravanes sont coincées entre une cimenterie et une briqueterie : les enfants ont la gale du ciment et de l'asthme, c'est épouvantable. Les gens du voyage se plaignent de ces conditions de vie mais ne partent pas, car ils ne veulent pas revivre le calvaire des expulsions tous les trois jours à 6 heures du matin. C'est une sédentarisation forcée ».

Quinze hectares devraient être réservés aux gens du voyage dans le futur plan local d'urbanisme , en cours de révision (approbation prévue fin 2019). « C'est fondamental : les maires doivent arrêter de se renvoyer la patate chaude s'ils veulent juguler le stationnement illicite », souligne Patrick Delebarre. En attendant que les projets de logements adaptés et de terrains familiaux aboutissent, le conseiller communautaire propose de créer 8 à 10 « terrains provisoires » pour permettre aux caravanes de s'arrêter « sans gêner la population et les entreprises ». Le repérage est en cours mais de nombreux maires traînent les pieds. Ces nouvelles orientations devraient être consignées après l'été dans un nouveau schéma départemental qui couvrira la période 2018-2024. Cette fois, les gens du voyage seront associés à la réflexion. Pas sûr que cela suffise à faire bouger les lignes...

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Titulaire de la carte de presse depuis 1999, après un passage à l’école de journalisme de Lille, j’ai écrit pour le magazine Pays du Nord, les suppléments de La Voix du Nord et le groupe L’Etudiant. Journaliste pour l’agence de presse AEF depuis 2003, je couvre l’actualité de l’éducation, de la formation et de l’emploi dans les Hauts-de-France. Je réalise régulièrement des enquêtes pour Mediacités Lille.