C'est un comble ! Pendant des mois, la Région Hauts-de-France a réclamé sur tous les tons le lancement effectif de la société de projet du Canal Seine-Nord, chargée de piloter la réalisation de l'infrastructure. La présidence de son conseil de surveillance a fait l'objet d'une non moins longue bataille politicienne : le conseil régional souhaitait qu'elle échoie à Jean-Louis Borloo. L'Etat a imposé le député PS de Maubeuge Rémi Pauvros. Et voilà qu'au bout de huit semaines de fonctionnement, l'outil se trouve privé de ses principaux dirigeants... Rémi Pauvros, qui siégeait dans la société au titre de l'assemblée nationale, a été contraint de partir suite à son échec aux législatives. Valérie Létard, nommée membre de la société au titre de la Région, n'y siège pas : elle anticipe sur sa possible élection au Sénat en septembre, qui provoquera son départ de l'assemblée des Hauts-de-France. Quant au directeur venu de Voies Navigables de France, Marc Papinutti, il a quitté la péniche pour un poste de conseiller au ministère des transports, laissant ses adjoints assurer un intérim qui durera au moins tout l'été. Et puis, il y a le cas du vice-président de la société de projet, un certain Gérald Darmanin (lire l'encadré ci-dessous).

« Tout cela crée un vide et c'est embêtant »

« Tout cela crée un vide et c'est embêtant », note Jacques Petit, maire de Marquion (Pas-de-Calais), ardent défenseur du canal auquel il veut « accrocher » une plate-forme multimodale. Certes, le grand projet Seine-Nord, « troisième épine dorsale » de la région après le TGV et l'A1, semble désormais irréversible. Plus que les « coups d'envoi » donnés à quelques années d'écart par les présidents de la République Sarkozy et Hollande, c'est la conclusion du montage financier qui fait figure de première pierre. La hausse de la participation de la Région Hauts-de-France (portée à 352 millions d'euros fin 2016) et, surtout, l'engagement de l'Union européenne dans le tour de table à hauteur de 42 % du montant total (4,8 milliards d’euros), ont été « décisifs », veut croire Philippe Hourdain, patron de la CCI des Hauts-de-France...
Rémi Pauvros, ancien président de la société de projet et Jérôme Dezobry, co-directeur par intérim de la structure, affirment à Mediacités qu'elle est « en ordre de marche ». « La Préfecture de Région a mis en place une démarche dite "grand chantier" pour accompagner les entreprises et les professionnels qui souhaitent participer au futur chantier. Et les premiers travaux de creusement vont commencer sur le tronçon Compiègne-Noyon en 2018 », assure Jérôme Dezobry. Il n'y aurait donc aucune bile à se faire... si le projet ne comptait encore de farouches adversaires.

Des adversaires en embuscade

Christian Decocq, président du groupement d'entreprises d'intérêt fluvial et chaud partisan de la réalisation, en dresse la liste : « Les agents de Bercy, gardiens des finances ; quelques hauts technocrates, qui jugent l'ouvrage ringard ; les écologistes, qui voient dans ce canal branché sur les ports nord-européens un symbole de la mondialisation ; la SNCF, qui entend défendre le trafic ferroviaire de marchandises ». Autant de « forces obscures » auxquelles il convient de ne pas laisser le champ libre.

Le mot de la fin est ciselé par Jean-Louis Borloo, joint spécialement par Mediacités : « Les fouilles archéologiques sur le tracé se sont terminées en 2009. Huit ans plus tard, le chantier n'a pas commencé. On ne peut pas rester immobiles plus longtemps... Qu'on enclenche donc la marche avant, sous peine de perdre un jour la subvention de l'Europe !»

Quand Gérald Darmanin joue les prolongations à la Région...

Gérald Darmanin représente la Région Hauts-de-France dans le conseil de surveillance de la société de projet du canal Seine-Nord ; il en est même l'unique vice-président. Mais depuis le 17 mai, le même homme est ministre de l'Action et des Comptes publics. Cette situation ne mérite-t-elle pas d'être clarifiée - vis-à-vis de l'Union européenne, notamment ? Il faut croire que non. En tout cas, pas tout de suite... Xavier Bertrand avait annoncé que le remplacement de son vice-président aux Transports interviendrait à la séance plénière du 29 juin. Ce ne sera pas le cas, comme son cabinet l’a fait savoir à Mediacités. Car Gérald Darmanin ne semble pas pressé de se conformer à la règle édictée par Emmanuel Macron pour les membres du gouvernement : le renoncement aux mandats locaux.

Aux dernières nouvelles, il ne démissionnerait de ses postes, dont celui de maire de Tourcoing, qu'en septembre... En attendant, la société de projet devra se contenter d'un vice-président sans doute peu présent sous sa double casquette. Et ceux qui se préparaient à succéder à Gérald Darmanin au poste envié de vice-président aux Transports devront patienter. C'est le cas du conseiller régional Franck Dhersin, maire (LR) de Téteghem, candidat déclaré. C'est peut-être le cas de Luc Foutry, maire (LR) d'Attiches, qui ne « confirme ni infirme » l'hypothèse émise par Mediacités. Mais le remaniement pourrait aussi concerner les vice-présidents Philippe Rapeneau et Christophe Coulon : pas impossible que l’un ou l’autre abandonne sa délégation actuelle pour la charge lourde des transports...