Face à la polémique sur la décision gouvernementale de baisser les APL de 5 euros en octobre, Gérald Darmanin reste droit dans ses bottes. Même en vacances. Le ministre des Comptes publics a en effet une nouvelle fois justifié la mesure, dans une interview au quotidien régional La Provence parue le 17 août. Ce qui ne l'a pas empêché d'appeler « les propriétaires du parc privé mais aussi les bailleurs sociaux » à «  faire un effort de baisse de loyer » en signe de « solidarité avec les plus fragiles ». Et le ministre d'ajouter, afin d'encourager le mouvement : « Dans le Nord, je connais beaucoup de propriétaires qui ont décidé de baisser de 5 euros le montant du loyer. » Problème, aucun des acteurs du secteur interrogé par Mediacités dans la métropole lilloise ne connaît de tels bailleurs.

A l'agence Orpi, rue de la Liberté à Lille, qui centralise les offres de location de l'enseigne, on n'enregistre ainsi aucune demande de propriétaire visant à baisser son loyer de 5 euros. En revanche, l'appel du ministre à la solidarité fait réagir. « Franchement, c'est très culotté, s'énerve l'agente immobilière au téléphone. On est déjà très embêté par l'encadrement des loyers. On en demande trop aux propriétaires ! ».

Le son de cloche est le même à l'agence SIGLA, qui revendique 1500 locations par an, et où le profil du propriétaire demandant une baisse de loyer est inconnu. « On n'a jamais eu le cas, observe Emilie Boulanger, la responsable du service location. C'est nous qui les poussons à baisser les prix et on l'a fait beaucoup avec l'encadrement des loyers ». Prudente, elle ouvre la porte à des comportements éventuellement différents sur le marché de la location entre particuliers. Sauf que, là encore, l'idéal du bailleur solidaire semble plutôt inconnu.

Yohann, de l'antenne lilloise du site d'annonces immobilières « de Particulier à Particulier », se montre ainsi très dubitatif sur la possibilité de voir des propriétaires baisser volontairement leur loyer suite à la baisse des APL. « C'est possible si ça devient obligatoire », estime-t-il. Et il confirme n'avoir reçu aucune demande pour réduire le montant des mensualités de 5 euros.

Mais peut-être aurons-nous plus de chance du côté des bailleurs sociaux, comme Habitat du Nord. Nous déchantons rapidement. « Chez nous, il n'est pas prévu de baisser les loyers, indique Céline Kudlaszyk, la responsable de la communication. Cela fait deux ans qu'ils n'ont pas été augmentés et nous travaillons plus sur le couple charges+loyers, que sur le loyer seul, qui dépend d'indices sur lesquels nous n'avons pas de prise ». Elle met en avant l'effort en matière de rénovation des logements, qui permet justement de faire baisser les charges. Et elle souligne qu'une baisse de 5 euros appliquée aux 6000 locataires de l'organisme se traduirait par un manque à gagner de 30 000 euros. « Autant que l'on ne mettrait pas dans les réhabilitations », conclut-elle.

« Si les loyers baissent, ce n'est pas à cause des APL, c'est parce que les gens n'ont plus assez de revenus »

Face à cette série d'échec, nous décidons alors d'explorer le fief de Gérald Darmanin, à savoir Tourcoing. Mais nous n'avons pas eu plus de succès que France Info. Si on y parle parfois sous couvert d'anonymat, les nombreux propriétaires altruistes évoqués par (l'encore) maire de la ville laissent ici aussi sceptique. « Il faudrait me dire qui ! », s'amuse ainsi ce négociateur d'une agence responsable de 700 locations par an. Avant de redevenir sérieux et d'asséner : « si les loyers baissent, ce n'est pas à cause des APL. C'est parce que les gens n'ont plus assez de revenus ». De toutes façons, pour lui, « les propriétaires ne fixent pas les loyers en fonction des APL ».

Une analyse reprise par Emmanuel Chambat, associé du cabinet Descampiaux Dudicourt et président de la fédération des agents immobiliers (FNAIM) du Nord. « Je ne connais pas les relations de Gérald Darmanin et je lui laisse la responsabilité de ses propos, attaque-t-il. Mais la fixation des loyers dépend d'abord des caractéristiques du logement. Elle ne tient pas compte des APL dont on ne connaît pas le montant quand on accorde la location. Les APL ont un impact sur la solvabilité susceptible de peser, en cas de baisse plus importante, mais c'est un autre problème ». Conséquence, selon lui, « les propriétaires n'anticipent pas une baisse de 5 euros des loyers ». Une affirmation catégorique qui nous décide à interrompre notre recherche. Nous avons tout de même sollicité le cabinet de Gérald Darmanin, à Bercy, pour avoir les coordonnées des si mystérieux propriétaires connus seulement du ministre. En début de matinée, jeudi, nous n'avions toujours pas de réponse.