Pourquoi les Roms sont-ils moins nombreux dans la métropole ?

Selon la préfecture du Nord, près de 1200 personnes, soit 365 familles, vivent actuellement dans des « campements illicites », la plupart du temps dans l'agglomération lilloise. C'est presque trois fois moins qu'en 2012 : la préfecture dénombrait alors près de 3000 personnes en bidonvilles, soit 500 familles. Ces chiffres concernent essentiellement des personnes de culture rom.

 
Plusieurs raisons peuvent expliquer cette baisse. « De nombreuses familles se sont insérées, les adultes ont trouvé un emploi et les enfants font des études », souligne Daniel Barnier, préfet délégué à l'égalité des chances, chargé du dossier dans le Nord. Les expulsions répétées ont aussi certainement incité certaines familles à rester dans leur pays d'origine. D'autres ont tenté leur chance dans d'autres régions, voire d'autres pays comme l'Allemagne ou l'Angleterre.

Il n'y a pas d'appel d'air, contrairement à ce que soutient l'extrême-droite. Les arrivées sont de plus en plus rares, même si les Roms, citoyens européens, peuvent venir en France quand ils le souhaitent. « Il est possible que les gens sachent qu'il est devenu très difficile de trouver des terrains où s'installer », estime Frédéric Béague, responsable de l'association humanitaire William Penn.

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Camp de Gand. Lille. Septembre 2018. Photo : David Buisine

Quelles sont les conditions de vie dans les bidonvilles ?

Il existe une vingtaine de bidonvilles dans la métropole, constitués par des familles très pauvres, bien connues des associations. « Certaines sont là depuis dix ans et ont affronté d'innombrables expulsions », pointe Dominique Plancke, militant du collectif Solidarité Roms Lille métropole. Neuf familles sur dix sont originaires de Roumanie, les autres viennent de Bulgarie ou de Bosnie. « Elles ne veulent pas rentrer dans leur pays où les conditions de vie sont encore pires et où elles souffrent de discriminations », souligne Frédéric Béague.

Deux associations, Médecins Solidarité Lille (MSL) et Pédiatres du Monde, interviennent depuis près de dix ans dans les bidonvilles. Elles proposent des consultations gratuites dans un bus équipé comme un cabinet médical. « On y va deux fois par semaine pour soigner des gastro, des rhino, faire des vaccinations… Sinon les enfants ne sont vus par personne », explique Chantal Samaille, pédiatre bénévole. « Ces terrains sont des lieux d'exclusion où les conditions de vie sont épouvantables », s'indigne Mireille Labrouche, psychiatre chez MSL. « Le premier problème, c'est le froid. Les gens marchent dans la boue. Ils ont du mal à trouver de l'eau et à se chauffer. »

Camp de la façade de l'Esplanade. Lille. Janvier 2019. Photo : David Buisine
Camp de la façade de l'Esplanade. Lille. Janvier 2019. Photo : David Buisine

Quels résultats pour les villages d'insertion ?

Face à la crise humanitaire, l'État et la Métropole européenne de Lille lancent, en 2009, un programme de « villages d'insertion ». Chaque commune est invitée à accueillir deux à cinq familles dans des mobil-homes. Rares sont les maires qui jouent le jeu, souvent par peur de la réaction des riverains. Il y aura finalement sept villages d'insertion à Faches-Thumesnil, Lezennes, Halluin, Hellemmes, Lille, Roubaix et Tourcoing. Soit deux fois moins que prévu. Une association, l'Afeji, accompagne les familles dans leurs démarches : scolarisation des enfants, bilan de santé, recherche d'un emploi, demande de logement social. 

La durée moyenne de séjour est de deux ans. En dix ans, 78 familles ont été accompagnées, soit 386 personnes. Cinquante familles ont quitté le dispositif pour bénéficier d’un logement autonome. L'accès à l'emploi reste difficile. « Nous travaillons par paliers, en proposant des cours de français et d'alphabétisation puis en inscrivant les personnes dans une démarche de formation et d'insertion », détaille Jean-François Minet, responsable des villages d'insertion au sein de l'Afeji. La stigmatisation dont souffrent les Roms les freine dans la recherche d'emploi.

A Lille, Lambersart et Haubourdin, l'État finance aussi des « sas d'insertion », un dispositif plus léger géré par l'association La Sauvegarde du Nord. Les villages et les sas hébergent actuellement 240 personnes. Soit beaucoup trop peu par rapport aux besoins.

Camp de Gand. Lille. Septembre 2018. Photo : David Buisine
Camp de Gand. Lille. Septembre 2018. Photo : David Buisine

L'État respecte-t-il ses engagements ?

Les préfets ont reçu, en janvier 2018, une instruction interministérielle qui leur demande de « donner une nouvelle impulsion à la résorption des campements illicites et des bidonvilles ». Et qui rappelle un principe déjà posé dans une circulaire de 2012 : pas d'expulsion sans solution. « Je suis confiant sur la possibilité de résorber les campements dans un délai de trois à quatre ans », commente le préfet Barnier.

Les associations sont moins optimistes. Elles rappellent que la préfecture a évacué deux bidonvilles l'été dernier, laissant 300 personnes au bord de la route. « Aucune proposition d'hébergement n'a été faite pour la majorité des 75 familles concernées », accuse Dominique Plancke. « Sept ou huit familles ont pu faire l'objet d'une démarche d'insertion, nuance Daniel Barnier. Ces deux camps ont été évacués parce qu'ils mettaient en danger leurs occupants : rue de Bavay, des gamins avaient traversé les voies SNCF de nuit tandis qu'on redoutait un incendie sur le site Pasteur. »

Des camps se sont aussitôt reformés, parfois sur des sites encore plus dangereux. Une centaine de personnes ont trouvé refuge près de l'échangeur routier du Pont-Royal, entre Lille et Lambersart, sur un terrain boueux, sans eau ni toilettes. Chaque déplacement forcé ruine les efforts des travailleurs sociaux et des associations. « Faut-il une énième fois redire que ces expulsions cassent les parcours des familles en termes d’emplois et de scolarisation pour les enfants », déplorait La Sauvegarde du Nord, dans un communiqué publié en juillet 2018.

Camps de l'avenue Denis Cordonnier. Lille. Juin 2017
Camp de l'avenue Denis Cordonnier. Lille. Juin 2017

Que va-t-il se passer après la trêve hivernale ?

Les associations redoutent de nouvelles expulsions après le 31 mars 2019, fin de la trêve hivernale. « On sait que le camp du Pont Royal est menacé », s'inquiète Mireille Labrouche. « Sauf cas de danger imminent, nous n'évacuerons plus de camps sans qu'il y ait des solutions engagées en parallèle », s'engage le préfet Barnier. Son plan consiste à « créer des sas supplémentaires », à « accompagner les familles vers l'hébergement », à « favoriser l'insertion par l'emploi ». « Il y a 90 communes dans la MEL : si chacune prenait en charge deux ou trois familles, le sujet serait réglé », affirme-t-il. En attendant que les maires répondent à l'appel, des centaines de personnes continuent de survivre dans la boue et dans le froid.

Les photographies qui accompagnent notre article sont l'oeuvre de David Buisine, salarié de l'épicerie solidaire La Pioche d'Haubourdin et photographe passionné (il propose des prestations photographiques au profit de l'association). « Cette série photographique a pour but de montrer qu'ici en France, pays des droits de l'homme, des hommes, des femmes et des enfants n'arrivent pas à subvenir à leurs besoins élémentaires et que certains vivent encore dans nos rues ou dans des bidonvilles », explique-t-il.

David Buisine a passé plusieurs mois dans les bidonvilles de la métropole lilloise pour réaliser ses vues sensibles et délicates. « Lors des prises de vues, je laisse les visages et regards nous raconter leurs vies, poursuit-il. Par ces images, je cherche à améliorer le regard qu'on porte sur les Roms, à ouvrir le dialogue, à toucher les habitants, les élus, les médias en créant quelque chose de beau et de puissant. Si ces photographies leurs apportent ne serait-ce qu'un sourire, elles n'auront pas été vaines. »

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Titulaire de la carte de presse depuis 1999, après un passage à l’école de journalisme de Lille, j’ai écrit pour le magazine Pays du Nord, les suppléments de La Voix du Nord et le groupe L’Etudiant. Journaliste pour l’agence de presse AEF depuis 2003, je couvre l’actualité de l’éducation, de la formation et de l’emploi dans les Hauts-de-France. Je réalise régulièrement des enquêtes pour Mediacités Lille.