Le 15 mars 2019, une petite centaine de tracteurs bloquent les rues de la tranquille commune de Baisieux, à l’est de Lille. Ils protestent contre la création d’une zone d’aménagement différé (ZAD) sur 85 hectares de terres cultivées, près de l’A27. Les agriculteurs locaux, effarés, viennent de découvrir ce projet adopté en catimini par le conseil municipal, fin 2018. Face à la mobilisation, le maire, Paul Dupont, est contraint de convoquer une réunion publique fin mars. Il y explique avoir répondu à une demande du président de la MEL : Damien Castelain cherche des nouveaux terrains à bâtir pour répondre aux sollicitations du monde économique, après avoir dû renoncer à une vaste ZAD au sud de Lille, au nom de la préservation des champs captants.

Ce jour-là, Paul Dupont fait face à 300 personnes en colère – des habitants, des paysans et quelques gilets jaunes. Lesquelles lui reprochent de « satisfaire aux desiderata des technocrates de la MEL » et de « préférer le béton à l’environnement ». Juste après cette réunion houleuse, Damien Castelain annonce le gel de la ZAD et l’ouverture d’une concertation. D’après nos informations, l’objectif de la MEL serait de maintenir la ZAD mais sur un périmètre réduit. Pas dupes, les opposants exigent l’annulation pure et simple du projet. Cette mobilisation locale le montre : après des décennies d’étalement urbain, la préservation des espaces agricoles est devenue un enjeu politique.

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Des décennies d’urbanisation effrénée

Pendant longtemps, les élus locaux ont vu les terres agricoles comme un Far West, un territoire à conquérir. Les zones pavillonnaires se sont multipliées depuis les années 1950 autour de Lille, avec une densité peu élevée (environ 11 logements à l’hectare). Plus radical, la création de la ville nouvelle de Villeneuve d’Ascq a fait disparaître dans les années 1970 trois villages et 329 hectares d’espaces agricoles. Des logements, un méga centre commercial et deux campus universitaires ont pris la place des champs de betterave. Et encore, la mobilisation d’habitants – menés par Gérard Caudron, futur maire – a freiné les projets de construction, notamment autour du lac du Héron.

De 1971 à 2013, la population de la métropole lilloise a augmenté de 16 %. Dans le même temps, la surface urbanisée a connu une hausse de 56 %. « Plus de 14 000 hectares ont été artificialisés », résume un rapport préalable au SCoT en février 2017. Malgré cette urbanisation rapide, la métropole (62 000 hectares) garde un visage rural : les terres cultivées représentent encore 44 % de sa superficie. « Les exploitations, d’une superficie de 40 hectares en moyenne, se caractérisent par une production à haute valeur ajoutée, avec souvent de la vente directe », souligne Hervé Parquet, attaché à la direction de la Chambre d’agriculture. Une agriculture vivrière aux portes de la ville : l’idéal pour réduire le coût environnemental du transport des aliments. « C’est un non-sens de faire venir des légumes d’Almería, en Espagne, pour nourrir les Lillois alors que nous avons ici de très bonnes terres », confirme Antoine Jean, porte-parole de la Confédération paysanne Nord-Pas-de-Calais.

1 500 hectares de terres agricoles perdues en 10 ans

Cependant, comme en témoignent les exemples de Baisieux et du hameau des Muchaux à Lambersart, les terres agricoles restent soumises à une forte pression. « Leur surface ne cesse de diminuer », s’inquiète la Chambre d’agriculture, dans son avis sur le Plan local d'urbanisme [PLU2], adressé le 25 avril 2018 à Damien Castelain. Durant les dix dernières années, 1 430 hectares d’espaces agricoles ont disparu, au profit de logements (54 % des espaces consommés), de zones économiques (42 %) et d’infrastructures (4 %). La surface artificialisée a bondi de 2 %, passant de 54 % à 56 % de la surface totale. C’est davantage qu’entre 2000 et 2006 (+1,6 %) mais moins qu’entre 1990 et 2000 (+4,8 %).

https://www.mediacites.fr/lille/enquete-lille/2019/08/30/les-muchaux-le-poumon-vert-lillois-qui-va-echapper-a-la-betonisation/

« Les terres englouties sous du béton sont perdues à jamais », constate, fataliste, Antoine Jean. Mais alors pourquoi les agriculteurs acceptent-ils de céder leurs champs ? En réalité, 80 % d’entre eux sont locataires et dépendent du bon-vouloir de leurs propriétaires. Lesquels n’hésitent pas longtemps face aux gros chèques des promoteurs quand une zone passe en terrain constructible. La plus-value, souvent énorme, leur permet au passage de verser aux fermiers l’indemnité d’éviction prévue par le Code rural. Les services fiscaux fixent un barème pour calculer cette indemnité (11 000 euros l’hectare en moyenne dans le Nord). Dans les faits, les montants sont bien supérieurs – autour de 20 à 40 000 euros l’hectare – même si cette pratique est illégale… De quoi se consoler de la vente de ses terres.

Les ambiguïtés du PLU

Le futur PLU, qui devrait être voté avant la fin de l’année, plaide pour une réduction de la consommation des terres agricoles, dans le respect des grands principes du schéma de cohérence territorial . Les hameaux ne pourront plus s’étendre. Des espaces dévolus à l’urbanisation vont être reclassés en zones agricoles, comme à Wavrin où, en 2017 et à l’initiative de la MEL, des jeunes maraîchers bio se sont installés sur 40 hectares mis en réserve à l’occasion de travaux sur la RN41. L’idée – également inscrite dans la loi ALUR de 2014 - est d’éviter l’étalement urbain et de poursuivre la reconquête des friches urbaines en densifiant les projets.                  

Plus de 1300 hectares de foncier sont disponibles à court terme, notamment dans la zone de L’Union (80 hectares à Roubaix, Tourcoing et Wattrelos), sur les Rives de la Haute Deûle (au moins 25 hectares à Lille et Lomme), sur le site de l’ancienne usine chimique Rhodia (60 hectares à Marquette-lez-Lille et Saint-André-lez-Lille) et sur le site – controversé - de Saint-Sauveur (23 hectares au cœur de Lille). Cependant, ces projets tardent à voir le jour, en raison notamment du coût de la dépollution des sols.

Ces grands principes semblent aller dans le bon sens. Mais sont-ils suffisants pour inverser la tendance lourde de l’artificialisation ? Le préfet ne cache pas son scepticisme. « Le PLU2 (…), avec 1119 hectares en extension urbaine, reconduit une consommation à peu près égale à celle constatée sur la MEL ces 10 dernières années », remarque-t-il, dans une lettre à Damien Castelain le 27 avril 2018. « Sur les 85 communes couvertes par le PLU2, 67 bénéficient ainsi d’une ouverture à l’urbanisation pour les 10 prochaines années », s’étonne-t-il. C’est dans le même courrier qu’il met son veto à l’urbanisation des champs captants au sud de Lille (qui assurent 40 % de l’alimentation en eau potable de la métropole)

A quoi sert d’afficher des grands principes si on lâche la bride aux communes ? « On sera vigilants », promet Bernard Delaby, fils d’agriculteur et vice-président de la MEL en charge de l’agriculture et de la stratégie d’urbanisme, dans un entretien accordé à La Voix du Nord fin 2018. « Oui, on sera sur le même rythme [que] ces dix dernières années si jamais on consomme tout ce qu’on a prévu. Mais on ne consommera pas tout ce qu’on a prévu ! », assure l’élu.

Mediacités a cherché plusieurs fois à joindre Bernard Delaby en juillet, sans succès. Dommage ! Nous aurions voulu lui demander ce que la collectivité comptait faire des terrains dont elle est propriétaire. Selon plusieurs sources, la MEL a en effet acquis depuis sa création plus de 1000 hectares de terres agricoles, en utilisant son droit de préemption . Ce foncier est disponible pour développer de nouvelles zones économiques ou industrielles. Est-il, dans ces conditions, vraiment utile de prévoir de nouvelles zones d’aménagement différé ?         

Une fois encore, la MEL n’a pas répondu à nos demandes d’interview d’un de ses vice-présidents. Plutôt qu’un refus net, elle nous a promis poliment d’étudier la demande… et n’a jamais donné suite, malgré plusieurs relances. Il faut aussi noter que le service communication nous a retirés de ses listes de diffusion, depuis nos premiers articles critiques de la collectivité. « Une décision du président », nous avait assuré sa conseillère début 2018. Depuis près deux ans, nous ne recevons donc plus aucun communiqué de presse. Comment une institution publique, qui rend un service public, peut-elle adopter une telle politique ? La susceptibilité de ses responsables peut-elle justifier le boycott d’une presse libre et indépendante ? Le lecteur jugera.

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Titulaire de la carte de presse depuis 1999, après un passage à l’école de journalisme de Lille, j’ai écrit pour le magazine Pays du Nord, les suppléments de La Voix du Nord et le groupe L’Etudiant. Journaliste pour l’agence de presse AEF depuis 2003, je couvre l’actualité de l’éducation, de la formation et de l’emploi dans les Hauts-de-France. Je réalise régulièrement des enquêtes pour Mediacités Lille.