C'est encore plus vrai cette année : les étudiants et les étudiantes de la métropole lilloise éprouvent les pires difficultés à se loger. Dans le parc du Crous, qui gère les résidences universitaires de l'agglomération, le taux de tension entre l'offre et la demande explose. Un exemple ? La résidence Le Belvédère, à Point-de-Bois (Villeneuve d’Ascq), qui dispose de 210 chambres, n'en comptait que 18 vacantes pour la rentrée. D'où une moyenne de 122 demandes par chambre !

Si la situation n'est pas aussi tendue dans le reste de la région, le Crous n'avait que 2 000 chambres à proposer aux quelque 180 000 étudiants de l’académie de Lille, dont une bonne moitié sont inscrits dans la métropole lilloise. Tous n’en font pas la demande mais les chances d’obtenir un logement sont bien maigres pour celles et ceux qui déposent un dossier. Elles s’amenuisent encore lorsque les étudiants et étudiantes ne formulent qu’une seule demande dans une seule résidence. D’autant que la rotation est faible : les étudiants qui ont déjà signé un bail l’année précédente s’empressent de le renouveler. Ils sont 6300, tous niveaux confondus, à avoir ainsi conservé leur logement pour cette nouvelle année universitaire.

Une rentrée singulière, chamboulée par les effets de la crise sanitaire. Les examens reportés et les stages décalés ou annulés ont conduit environ 80 étudiants de masters (bac+5) de la métropole lilloise à garder leur chambre un peu plus longtemps que prévu, creusant davantage la pénurie. « Pour une part non négligeable, ce sont des étudiants internationaux qui, pour certains, ne savent pas quand ils pourront reprendre l'avion », précise Emmanuel Parisis, directeur du Crous de Lille.

13,5 % des étudiants logés en résidence universitaire

Ce Crous se distingue d’ailleurs par une proportion de 60 % de locataires étudiants étrangers, dont environ 14 % dépendent de conventions passées avec des universités du monde entier. Les autres sont des étudiants français, boursiers ou non. D’après les observations du Crous de Lille, le temps de séjour moyen des étudiants internationaux (hors échanges universitaires) est plus long que celui des étudiants nationaux, contribuant à figer plus durablement le nombre de chambres occupées.

« Comme on a un parc en très mauvais état dans la métropole lilloise, on ne captait plus les boursiers nationaux parce que quand ils arrivaient dans ces chambres-là, ils partaient régulièrement », explique Emmanuel Parisis. Une étude de l’Agence d’urbanisme de Lille métropole (Adulm), publiée en février, indique que seulement 13,5 % des étudiants de la métropole lilloise vivent dans des résidences universitaires. La grande majorité (58,1%) loue un logement dans le parc privé, quitte à payer plus cher.

Et quand c’est trop cher, les étudiants restent vivre chez leurs parents. C’est le cas pour un quart de celles et ceux qui résident dans la métropole lilloise. À Roubaix et Tourcoing, cette proportion atteint 39 % des étudiants, selon cette même étude conduite par l’Adulm.

Comme partout, le logement, premier poste de dépenses des étudiants, conditionne la possibilité d’indépendance des jeunes autant que leur mobilité. « On ne peut pas comprendre pourquoi on a fait autant d'universités dans le Nord-Pas-de-Calais si on ne comprend pas ça, estime le député Ugo Bernalicis, ancien vice-président étudiant, élu au conseil d’administration du Crous de Lille. C'est la seule région où il y a autant d'endroits d'enseignement supérieur : Calais, Boulogne-sur-Mer, Dunkerque, Arras, Béthune, Lens, Valenciennes, Douai... »

Ce maillage dense doit permettre au plus grand nombre de poursuivre dans le supérieur, dans une académie où les jeunes aux origines sociales modestes sont plus nombreux qu’ailleurs. Sauf que l'offre de chambres de qualité et abordables ne suit pas. En particulier dans la métropole lilloise, où se concentrent le plus d’établissements d’enseignement supérieur. Confronté à cette pénurie et à des bâtiments qui ont très mal veilli, le Crous de Lille tente de réagir.

Priorité à la réhabilitation

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Réhabilitation en cours dans la résidence Bachelard, dans la Cité scientifique, à Villeneuve d'Ascq. Photo : SC

Depuis son arrivée en 2015, Emmanuel Parisis axe sa stratégie de gestion du parc sur sa remise en état. Réhabiliter avant de construire s’impose comme une priorité. Avec un point de vigilance : la rénovation des chambres s'accompagne de leur agrandissement, ce qui diminue le nombre de logements disponibles d’environ 25 % par bâtiment réhabilité. Alors, pour maintenir un parc de plus de 9 000 logements disponibles, le Crous de Lille engage sa première opération de construction en fonds propres : trois cents chambres neuves, construites via un emprunt public auprès de la Caisse des dépôts. Manière au passage de gagner en autonomie dans la maîtrise de son patrimoine.

C’est l’enjeu que l’on devine derrière l’accélération des programmes de réhabilitation de la métropole lilloise. Les 900 logements de la très dégradée Cité Scientifique (Villeneuve d’Ascq), dont la rénovation est en cours ou programmée, représentent à eux seuls une enveloppe de 68 millions d'euros. Un budget qui cumule de l’argent provenant des fonds propres du Crous de Lille et de différentes émanations de l'Etat : Centre national des œuvres universitaires et de la scolarité et emprunt réalisé auprès de la Caisse des dépôts et consignations, prêteur historique du logement social. A ces sources traditionnelles s'ajoute un protocole de financement de 24 millions d'euros liant la Métropole européenne de Lille et l'Etat.

Partenariat inédit avec la MEL

Pour la première fois, la MEL va ainsi investir douze millions d’euros sur cinq ans dans la rénovation de 600 logements étudiants. Une initiative qui s'inscrit dans le cadre de son plan de relance destiné au passage à soutenir la filière du bâtiment, assommée par la crise. Mais ce cofinancement inédit en interroge certains. Progrès ? Risque pour l’avenir ?

« L’État se désengage de plus en plus et se repose sur les collectivités territoriales qui sont de moins en moins financées, alerte Tomas Kebbati, élu étudiant Solidaires, en deuxième année de sciences politiques à Lille. On ne peut s'en satisfaire qu'à court terme. » Le Toulousain, qui a emprunté pour faire ses études à Lille et s’y loger, plaide pour des investissements publics de l’État en faveur de la construction massive de cités universitaires « afin de garantir un réel droit au logement aux étudiants et qu'il n'y ait pas une pénurie comme aujourd'hui ».

Ce n'est pas vraiment la direction prise par les gouvernements successifs. Les plans 40 000 et 60 000 nouveaux logements étudiants, annoncés sous les mandats de François Hollande puis d’Emmanuel Macron, ont incité à construire du neuf sans dédier de budget particulier. Ces plans se contentent de mobiliser les collectivités pour la recherche de terrain ainsi que les Crous et les bailleurs, principalement sociaux, incités à porter les opérations de construction.

Changer le modèle du logement social étudiant

La réhabilitation tardive de la Cité scientifique illustre le sous-investissement que peut entraîner une telle politique pour le logement social étudiant. « En gros, dans ces montages, on file le terrain à un bailleur qui fait l'opération de construction puis loue au Crous pendant vingt, trente ou quarante ans, explique le député Ugo Bernalicis. À l'issue, le Crous devient propriétaire des murs. Ce modèle-là incite le bailleur, qui ne sera pas propriétaire des murs à la fin de l’opération, à ne pas entretenir le bâtiment. » Des bailleurs eux-mêmes contraints dans leur action par des marges de manœuvre financières souvent maigres.

chambre non rénovée
Une chambre non rénovée de la résidence Camus, Cité scientifique, à Villeneuve d'Ascq. Photo : SC

Bâtis à la fin des années 60, les bâtiments de la Cité scientifique n’avaient pas subi de maintenance lourde depuis leur construction. Leur mobilier était encore d'origine. Médiatisées pour leurs conditions de vie indignes, ces résidences obsolètes ne sont pourtant pas si simples à « vider ». « Elles sont extrêmement demandées parce qu'elles sont situées sur le campus et à un prix "ancestral" : 162 euros charges comprises avant les aides au logement, explique Emmanuel Parisis. Ça peut paraître cher parce qu'elles sont dans un très mauvais état. Mais cela fait moins de 100 euros par mois (charges comprises) de reste à charge pour l’étudiant. C'est aussi pour ça qu'on y trouve les plus précaires. »

chambre rénovée Bachelard
Chambre rénovée de la résidence Bachelard. Photo : SC

Et demain ? Les chambres rénovées coûteront aussi davantage (au minimum 200 euros, charges comprises) pour compenser l’augmentation des consommations individuelles d'eau et d’électricité de ces futurs logements tous équipés de toilettes, douche et cuisine individuelle, mettant fin aux sanitaires et cuisines en commun. En tenant compte d’une augmentation de l’aide au logement, il faudra débourser en moyenne une trentaine d’euros supplémentaire pour les louer calcule Emmanuel Parisis, soucieux de pouvoir toujours proposer du logement « très social » aux moins aisés.

« L'idée, c'est aussi de faire des provisions comme le font les bailleurs », détaille Emmanuel Parisis, afin de gagner de l’autonomie dans la maîtrise du patrimoine public du logement social étudiant. Comment ? En plaçant 0,6 % du coût de la construction du bâtiment de côté chaque année, précise-t-il. « Comme ça, tous les vingt ans, vous changez les fenêtres ; tous les trente ans, vous refaites la toiture ; vous changez les kitchenettes et les douches tous les quinze ans, etc., énumère le directeur du Crous de Lille. Vous avez une politique de maintenance lourde de votre parc et vous ne vous retrouvez pas dans la situation actuelle dans vingt-cinq ans. »