Photo : DENIS CHARLET/AFP

Losc : derrière le titre de champion, une victoire à crédit

Avec 83 points décrochés et seulement trois défaites concédées sur toute la saison 2020-2021, Lille n’est pas un champion au rabais, comme le démontre L’Equipe au terme d’une analyse comparative avec les dix précédents vainqueurs de la Ligue 1. Mieux, le Losc arrache le titre au nez et à la barbe d’un PSG au budget quatre fois supérieur au sien (600 millions d’euros contre 147 millions). Un exploit unanimement salué et célébré par les milliers de supporters du club dont un certain… Gérard Lopez.

L’ancien propriétaire du Losc, débarqué en décembre, a savouré à distance ce titre qu’il considère comme « une revanche », a-t-il confié au quotidien sportif. De fait, l’ex-président peut revendiquer une part de cette réussite. C’est lui qui a choisi l’entraîneur Christophe Galtier, grand architecte de la victoire. Et l’équipe lauréate est composé de joueurs souvent méconnus que son conseiller spécial Luis Campos a su aller dénicher. « Si le Losc a remporté le titre cette année, c’est en partie grâce au modèle économique développé par Lopez depuis plusieurs années », appuie l’économiste du sport Jérémie Bastien. Et ce, bien que ce spécialiste de la financiarisation du football n’approuve en rien ce modèle.

Rappelons en effet que le champion de France 2020-2021 a failli ne pas terminer la saison. Il était au bord du dépôt de bilan juste avant Noël et n’a dû de poursuivre l’aventure qu’à son rachat par le fonds d’investissement Merlyn Partners. On savait déjà que celui-ci avait injecté 50 millions d’euros en cash en décembre pour permettre de payer les factures courantes. On a appris en début de semaine qu’il avait également procédé à une augmentation de capital de 40 millions d’euros en janvier, a révélé le fondateur de la maison mère du fonds, Alessandro Barnaba, au site italien Calcio e Finanza. 

Le passif d’un rachat par endettement

Un tel trou est certes en partie le résultat de la crise du Covid et du non paiement des droits TV par le diffuseur, Mediapro. Mais Lille est en fait structurellement déficitaire… comme la très grande majorité des clubs de Ligue 1. « Peu de clubs sont en mesure d’aligner suffisamment de revenus pour faire face à leurs charges, notamment salariales. Et le Losc ne fait pas exception, explique Jérémie Bastien. Ils financent donc tous leurs déficits par de l’endettement. La particularité du modèle de Lopez, c’est qu’il a racheté le club en s’endettant plutôt qu’en engageant ses fonds propres. Cela rajoute une couche d’endettement qu’il est difficile de rembourser avec l’activité normale du club. Et cela crée une instabilité financière plus forte qu’ailleurs. »

Gérard Lopez n’a toutefois pas été le fossoyeur d’un club sain puisque l’endettement atteignait déjà 60 millions d’euros sous Michel Seydoux. Mais il l’a plus que triplé, au delà de 200 millions d’euros. Pour rembourser de tels montants contractés auprès du fonds « vautour » Elliott et de la banque JP Morgan - en échange de taux d’intérêts à deux chiffres ! -, il a tout misé sur une stratégie : le trading de joueurs. Acheter des joueurs pas cher et les revendre avec une belle plus-value, serait-ce la martingale ? Cette stratégie a failli tourner court dès la saison 2017-2018 mais s’est révélée payante par la suite - du moins en apparence - avec des ventes spectaculaires comme celle de Nicolas Pépé, pour 80 millions, à Arsenal. Ou Victor Osimhen, cédé à Naples, pour un montant annoncé presque équivalent.

Les limites du trading

L’argent emprunté a en grande partie servi à financer le travail de recherche de pépites potentielles, une activité de « scoutisme » externalisée auprès d’une société... propriété de Luis Campos. Une cellule particulièrement active puisqu’elle a porté le nombre de joueurs sous contrat à 55 au cours de la première partie de la saison 2020-2021 ! Autant de joueurs qu’il a fallu acheter - et pas toujours pour des clopinettes - et, bien sûr, payer. Ce qui a l’inconvénient de plomber l’exploitation quotidienne du club. 

Celui-ci préférait communiquer autour des succès de son activité de trading qui lui a apparemment rapporté en net [ventes - achats de joueurs] près de 125 millions sous l’ère Lopez, avions-nous calculé dans un article en début d’année. Problème, ce pactole n’a pas empêché le club d’accumuler les pertes (208 millions d’euros sur les deux premières saisons !). Signe que les dépenses - notamment salariales - ont parallèlement augmenté. Et preuve, surtout, que les revenus du trading n’ont pas intégralement profité au Losc.

Entre les frais de scoutisme, les commissions des agents plus ou moins officielles et les pourcentages reversés par exemple aux clubs formateurs, les « fuites » de cash ont pu être nombreuses. Sans compter qu’une autre partie de cet argent a tout simplement servi à rembourser l’argent emprunté par Gérard Lopez pour acheter le club. Mais à un rythme apparemment pas assez rapide aux yeux du fonds Elliott qui a choisi de se débarrasser de ce mauvais investissement.

Un repreneur très opaque

Problème, les mêmes questions se posent sur le nouveau propriétaire, Merlyn Partners, et sur le montage de la reprise qu'à l'époque du rachat du Losc par Gérard Lopez via une cascade de sociétés logées dans des paradis fiscaux. On sait juste que Callisto Sporting, le véhicule d’acquisition, est la propriété du fonds luxembourgeois Merlyn Partners lui-même propriété du fonds anglais Merlyn Advisors. « Cela a permis de sauver le Losc, commente Jérémie Bastien. Merlyn a racheté une partie de l’endettement à hauteur de 70 % d’après les infos qu’on arrive à grappiller. Mais on ne sait pas précisément de quelle façon. A-t-il repris une partie de l’endettement en s’endettant lui-même ou a-t-il engagé un certain nombre de capitaux dans ce rachat. » Mystère.

Olivier Létang, le directeur général nommé par Merlyn, a toutefois officiellement sifflé la fin du modèle du trading. Il promet de dégraisser les effectifs professionnels et de bâtir un modèle économique plus équilibré où le commerce de joueurs n’a plus une place centrale mais joue un rôle de complément aux côtés des sources de revenus classiques que sont la billetterie, la publicité, le merchandising et les droits TV. Ce faisant, il pratiquerait comme tous les autres clubs qui n’arrivent pas à équilibrer leur comptes sur la durée. Le point clé est de savoir si Merlyn arrivera à maîtriser l’inflation salariale.

L’objectif, très classique pour un fonds d’investissement, est de redresser l’entreprise Losc afin de la revendre à bon prix d’ici quelques années. Sauf que d’après Jérémie Bastien, il n’y a pas d’exemple de fonds ayant réussi cet exploit de rendre rentable un club de foot. En avril, le fonds américain King Street a même tout simplement décidé d’arrêter de financer les Girondins de Bordeaux en pleine crise du Covid ! 

Le bal des cessions est ouvert

Ceci n'est donc pas très rassurant. D’autant que les dérives de l’ère Lopez sont encore loin d’être soldées. Toujours d’après L’Equipe, le Losc doit trouver 95 millions d’euros d’ici l’été pour faire face à ses échéances et passer un nouveau contrôle de la DNCG, le gendarme financier du foot français. L’objectif n’est pas inaccessible car le champion de France a de nombreux très bons joueurs à vendre dans sa vitrine. Le gardien Mike Maignan et le milieu Boubakary Soumaré ont déjà trouvé preneurs. Mais ces cessions forcées vont affaiblir le potentiel sportif du club. Elles s’accompagnent en outre du départ de l’entraîneur emblématique, Christophe Galtier. Enfin, il n’est pas sûr que la nouvelle structure de recrutement ait le nez aussi creux pour les bonnes affaires qu’un Luis Campos. De quoi se demander comment le club pourra être compétitif l’année prochaine en Champions League...

Mais quelles que soient les difficultés financières, que les supporters se rassurent : malgré l’incapacité congénitale des clubs de foot professionnels à être rentables, les faillites sont extrêmement rares dans ce secteur. Il y a toujours un repreneur sur les rangs. Et il est très peu probable que la DNCG rétrograde le Losc alors qu’elle ne l’a pas fait quand le club avait accumulé plus de 200 millions d’euros de dettes. Quant au Fair Play financier de l’UEFA, qui interdit théoriquement de dépenser plus qu’on ne gagne, il est momentanément assoupli. Acheter un titre de champion à crédit n’est pas recommandé. Mais ce n’est pas - encore - formellement interdit.

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