Le plan local d’urbanisme de la MEL doit permettre à l’agglomération de « rester vivable dans les prochaines décennies » malgré le changement climatique. Les élus se sont mis d’accord pour diviser par quatre la surface des zones urbanisables et pour miser sur le renouvellement urbain. Autrement dit, ils prévoient de construire de la ville sur la ville, afin de préserver les terres agricoles (46 % du territoire) et les espaces naturels (4 %), considérés comme des poumons verts indispensables. Un objectif raccord avec le projet de loi « Climat et résilience », en cours de discussion au Parlement, qui entend ralentir le rythme d’artificialisation des sols dans les dix prochaines années.                  

Pour sécuriser sur le plan juridique ce nouveau plan local d’urbanisme (PLU2) fin 2019, l’exécutif métropolitain a choisi de prendre en compte toutes les réserves et recommandations de la commission d’enquête publique. C’est ainsi qu’a été enterré le projet très contesté de construction sur la zone agricole des Muchaux, à Lambersart. Ou encore l’annulation d’un projet de lotissement sur les terres cultivées de la Tribonnerie à Hem, près de Roubaix : ce projet, lancé il y a une trentaine d’années, entraînerait la « suppression de zones agricoles, d’espaces verts et paysagers » selon l’avis défavorable rendu par le commissaire enquêteurs en janvier 2019.

Concertation, saison 3

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Le site de la Tribonnerie constitue une enclave agricole entre les quartiers urbanisés de Hem et l'avenue de l'Europe (ex RD6). Photo: Sylvain Marcelli

C’était sans compter sur l’obstination de Francis Vercamer. Réélu maire de Hem l’an dernier dès le premier tour, le centriste vient de relancer sur Facebook, Covid oblige, une troisième phase de concertation sur le « quartier de la Tribonnerie 2 ». Les riverains, déjà consultés en 2016 et 2017, n’avaient pourtant pas montré un enthousiasme débordant face à cette perspective d’urbanisation. De plus, la mission régionale d’autorité environnementale s'était inquiétée, dans un avis de février 2019, de l’impact du projet sur l’eau et la biodiversité. Elle avait aussi mis en avant un risque sanitaire pour les futurs habitants, en raison de la qualité de l’air « très dégradée », la Tribonnerie étant située en bordure d’une route métropolitaine très fréquentée.

Pour cette nouvelle concertation, prévue du 31 mars au 30 juin, le projet a été revisité : Francis Vercamer propose désormais de bâtir 270 à 300 logements sur 10 hectares, au lieu de 245 logements sur 13 hectares : une densification qui répond aux objectifs de la loi ALUR de 2014. Pas convaincus, une cinquantaine de riverains viennent de créer un collectif, la Tribonnerie autrement. « Cette concertation, c’est un tour de passe-passe pour relancer un projet des années 1990, sans prendre en compte les enjeux environnementaux », dénonce Géraud Doyelle, porte-parole du collectif. « On nous présente un projet déjà ficelé, où le nombre de logements est considéré comme un invariant. Mais si on ne peut pas modifier ce paramètre, on ne peut pas changer grand-chose, à part la couleur des pots de fleurs ! »

« C’est plus compliqué que ce que disent mes opposants »

L’opposition municipale dénonce elle aussi une tentative de passage en force. « Ce projet ne figurait pas du tout dans le programme électoral de Francis Vercamer et est ressorti juste après son élection », s’étouffe Jacques Dupont, élu LREM sur la liste Hem Demain. Et de prédire : « Si cette troisième concertation se solde par un avis négatif, on peut s’attendre à ce que Francis Vercamer en lance une quatrième, fort de sa position à la MEL ». L’élu UDI cumule en effet son mandat de maire avec celui de président de l’Agence de développement et d’urbanisme de la MEL et de vice-président à l’urbanisme et au développement. Autrement dit, c’est lui qui est responsable de la mise en œuvre du PLU.

Joint par Mediacités, Francis Vercamer proteste de sa bonne foi. « On ne décide pas à l’avance si un projet se fera ou pas, c’est ça la démocratie participative… Peut-être que ça ne se fera pas du tout, à la limite ça fait partie de la vie », philosophe-t-il. Soulignant au passage, pour lever tout soupçon de conflit d'intérêt, que c’est Gérard Caudron qui « gère » le dossier de la Tribonnerie au sein de la MEL, en sa qualité de vice-président à l’aménagement. Difficile de s’y retrouver dans cette répartition des rôles ! Malheureusement, la MEL n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Mais le projet n’a-t-il pas été écarté du PLU 2 ? « C’est plus compliqué que ce que disent mes opposant », assure le maire, qui livre son interprétation des conclusions de l’enquête publique de janvier 2019. « Le commissaire enquêteur a rendu un avis défavorable sur l’orientation d’aménagement et de programmation dans le cadre du PLU2 et non pas sur la constructibilité des terrains. Il a demandé de revoir le projet après des études d’impact sur les zones humides à conserver ». Ces études complémentaires devraient sortir à l’automne 2021.

« Pour arriver à ses fins, Vercamer devra obtenir une modification du PLU, souffle un bon connaisseur du dossier. Pas sûr qu’il y arrive parce que le projet de la Tribonnerie n’est pas structurant pour la métropole ». Le vice-président à l’urbanisme devra expliquer à ses collègues pourquoi il est urgent de lancer des bétonneuses sur ces quelques hectares de prairies et de champs. « Il faut réduire l’étalement urbain mais aujourd’hui, on doit aussi construire 62 000 logements sur la MEL, argumente-t-il déjà. Il ne faut pas pénaliser les pauvres. Vous savez, ce sont les logements sociaux qui manquent. Les riches eux trouveront toujours un moyen de se loger. »

Un entrepôt XXL dans les Weppes

Au sud de Lille, un autre projet d’aménagement semble contredire la volonté affichée de préserver les terres agricoles : la MEL veut créer un parc d’activités logistique sur une quarantaine d’hectares à proximité de la RN41, entre les communes d’Illies, de Salomé et de Marquillies. Cette fois, il ne s’agit pas de répondre à la demande de logements mais de créer 400 emplois environ. « Les Weppes ne sont pas condamnés à devenir le parent pauvre du développement économique et leurs habitants à faire tous les matins une heure et demi de voiture pour travailler au cœur de Lille », martèle Matthieu Corbillon, conseiller métropolitain aux parcs d’activités, lors du conseil communautaire du 18 décembre 2020. « Cette zone est indispensable pour le territoire des Weppes et de la MEL », approuve Daniel Hayart, maire d’Illies. « On est d’accord qu’il ne faut pas trop artificialiser les sols mais il faut un juste partage », estime cet ancien agriculteur.

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Le projet de parc d'activités Illies-Salomé

Contrairement à la Tribonnerie, le projet d’Illies-Salomé est très avancé. Le plan local d’urbanisme a été modifié pour ouvrir le site à l’urbanisation, suite à l’avis favorable du commissaire enquêteur. Une procédure d’expropriation a été engagée en 2017 à l’encontre des exploitants agricoles pour récupérer les parcelles que la MEL n’avait pas réussi à acquérir de manière amiable. Un premier permis de construire a été accordé au promoteur PRD (spécialisé dans l’immobilier logistique) pour bâtir sur 23 hectares un entrepôt XXL de 96 000 mètres carrés, qui sera proposé en location à des logisticiens et industriels. La promesse de vente a été signée et les travaux vont bientôt commencer.

Rassemblement citoyen

Trop tard pour inverser la vapeur ? « Nous sommes convaincus du contraire », répond Pascal Peperstraete, porte-parole du collectif de riverains Ch’Moisnil. Un rassemblement citoyen est prévu samedi 29 mai à Marquillies contre ce « projet inutile et imposé », avec le soutien d’Extinction Rébellion, Attac, la Confédération paysanne ou encore EELV. Des actions contentieuses sont en préparation pour contester le périmètre de l’étude d’impact environnemental. « Nous sommes convaincus que le dossier a été saucissonné volontairement : en réalité, le promoteur PRD ne veut pas construire 100 000 mètres carrés de bâtiments mais 160 000 », explique Pascal Peperstraete.

L’opposant s’inquiète particulièrement du risque d’inondation, problème récurrent avant même le lancement du projet logistique. La MEL a lancé en octobre 2020 une étude hydraulique du bassin versant de la Libaude, un sous-affluent de l’Escaut qui passe par Marquillies. « On vient d’avoir des premiers éléments de diagnostic qui confirment que le secteur est très vulnérable ». L’aménagement du site devrait entraîner la destruction d’une zone humide de 6 000 mètres carrés ; une zone humide compensatoire de 9 000 mètres carrés est prévue.

Lors du conseil de la MEL, plusieurs élus ont appelé à repenser le projet. Le groupe Métropole Avenir (lancé par Gérald Darmanin l’an dernier) propose de « changer de logiciel » et d’arrêter « de convertir en centres commerciaux et d’activités des terres fertiles ». « C’est en 2003 que Pierre Mauroy a décidé d’aménager 1 000 hectares supplémentaires de zones d’activités économiques. Avec des lunettes de 2003, cela semblait très judicieux. Dix-sept ans plus tard, ce n’est plus le cas », plaide Bernard Debeer, le maire d’Herlies. Il estime qu’il n’est plus possible de remettre en cause la première tranche du projet, le permis de construire ayant été accordé. Mais suggère de « prendre le temps de réfléchir » à la suite.

Le groupe Métropole écologiste, citoyenne et solidaire va plus loin, en demandant l’abandon du projet (après évaluation du risque juridique). « L’enjeu, c'est la préservation des sols, c’est-à-dire des puits de carbone et des réserves de biodiversité, argumente Pauline Ségard, présidente du groupe, jointe par Mediacités. Cet entrepôt logistique géant repose sur l’importation de produits fabriqués à l’autre bout du monde. Économiquement, ça n’a pas de valeur. Et rien ne dit que les emplois profiteront aux habitants d’Illies, de Marquillies ou de Salomé. Il vaudrait mieux créer des emplois de bonne qualité et non délocalisables, en produisant une alimentation saine sur ces terres agricoles. »

« Cela n’a pas de sens de continuer à bétonner »

Entre 2005 et 2015, la MEL a perdu 163 hectares d’espaces agricoles chaque année, soit deux fois et demi la surface du parc de la Citadelle de Lille. Ces terres sont désormais occupées par des infrastructures (17 %), des zones d’activité (34 %) et des logements (47 %), de manière probablement irréversible. « Un sol artificialisé, c’est perdu pour longtemps », avertit Grégoire Jacob, président de l’association EDA . Il a écrit début mai au président de la MEL, Damien Castelain, pour lui demander de « respecter la consigne zéro artificialisation des sols ». Un objectif qui devrait figurer dans la future loi « Climat et résilience » à horizon... 2050. Le plan local d’urbanisme autorise quant à lui la MEL à consommer « une enveloppe maximum » de 1 307 hectares de zones en extension urbaine d’ici 2035.                 

« Cela n’a pas de sens de continuer à bétonner », insiste Grégoire Jacob, qui rappelle l’urgence de s’adapter à un « monde d’après » marqué par le réchauffement climatique. « Pourquoi construire 100 000 mètres carrés supplémentaires à Illies-Salomé alors que d’après nos calculs, plus de 172 000 mètres carrés d’entrepôts sont actuellement inoccupés, à Roncq, Tourcoing, Villeneuve d’Ascq, Lesquin ou encore Seclin ?, interroge-t-il. La MEL devrait plutôt valoriser les 850 hectares de foncier en friche sur son territoire : essayons de remettre ces sols en état, même si c’est difficile et coûteux. »

Mais Damien Castelain peut-il encore changer d’avis concernant la plateforme logistique d’Illies-Salomé ? C’est peu probable. Eric Bocquet, sénateur (PC) du Nord, mais aussi conseiller municipal à Marquillies, lui a demandé un moratoire sur le projet. Pas question, lui répond poliment le président de la MEL, dans un courrier daté du 22 avril 2021, consulté par Mediacités. « Une logique de moratoire ne trouve pas de justification tant d’un point de vue économique qu’environnemental », estime Damien Castelain. Selon lui, le futur entrepôt XXL « constitue un véritable outil stratégique » pour la métropole pour répondre au boom du e-commerce. Soulignant que « le futur bâtiment a été pensé selon les dernières normes (...) pour s’avérer durable et le moins énergivore possible », le président de la MEL signale que le promoteur a prévu « une façade végétalisée » et « près de 2 000 plantations ». Pour un peu, on se croirait à la campagne !

Attention, un PLU peut en cacher un autre !

Le premier plan local d’urbanisme de la MEL (PLU1) aura vécu 16 longues années. Son successeur, le PLU2, adopté le 12 décembre 2020, est entré en vigueur le 18 juin 2021. Mais il doit déjà être modifié ! A la marge d’abord, pour rectifier des erreurs techniques et intégrer les nouveaux projets des maires élus l’an dernier : cette procédure se terminera fin 2021. Mais la MEL a aussi engagé une révision du document sur le fond, qui devrait durer deux ans et demi. Il s’agit d’intégrer l’ex communauté de communes des Weppes (fusionnée en 2017) et celle de la Haute-Deûle (fusionnée en 2020), pour avoir un seul et unique PLU sur le territoire. Nom de code : “PLU 95”, en référence aux 95 communes qui constituent aujourd'hui la MEL. Cela vous paraît technique ? C’est surtout très politique. Certains élus espèrent profiter de cette révision pour faire revenir par la fenêtre des projets exclus du PLU2. D’autres veulent en profiter pour relever les ambitions du PLU et les mettre en conformité avec le plan Climat air énergie approuvé en février 2021.

« La MEL ne souhaite pas donner suite à votre demande d’interview. » Une fois encore, il n’a pas été possible pour Mediacités de recueillir la position officielle de la métropole sur la question - d’intérêt général - de l’artificialisation des sols. Heureusement que des élus de la MEL prennent tout de même l’initiative de nous répondre… Cela permet d’équilibrer les points de vue et in fine de laisser le lecteur se forger sa propre opinion en toute connaissance de cause !

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Titulaire de la carte de presse depuis 1999, après un passage à l’école de journalisme de Lille, j’ai écrit pour le magazine Pays du Nord, les suppléments de La Voix du Nord et le groupe L’Etudiant. Journaliste pour l’agence de presse AEF depuis 2003, je couvre l’actualité de l’éducation, de la formation et de l’emploi dans les Hauts-de-France. Je réalise régulièrement des enquêtes pour Mediacités Lille.