«C’est jouable. » Sans le crier trop fort pour ne pas paraître ridicules, plusieurs élus départementaux de gauche veulent croire au miracle : reconquérir le Nord. Depuis un siècle, le département le plus peuplé de France (2,6 millions d’habitants), nanti d’un budget de 3,3 milliards d’euros (autant que la région Hauts-de-France) n’a échu que deux fois à la droite : en 1992 et 2015. Qu’en sera-t-il dans deux semaines ?

Du PS au PC en passant par EELV et LFI, les stratèges ont fait leur calcul : sur les 41 cantons du Nord, 26 sont détenus par la droite et 15 par la gauche . « Il faudrait que 6 cantons basculent à gauche pour que nous reprenions le département », aspire Didier Manier, chef de file des socialistes. Dans le viseur, notamment : Anzin, Armentières, Faches-Thumesnil, Marly, Maubeuge et Douai.                   

Pourquoi la gauche y croit ?   

1/ Parce qu’elle part davantage rassemblée qu’en 2015  

Menées par le duo Martine Filleul/Didier Manier pour le PS, Charles Beauchamp/Karine Trottein pour le PC, Katy Vuylsteker pour les Verts et Benoit Tirmarche pour les Insoumis, les discussions ont permis une candidature commune dans une grande partie des cantons. Notamment dans cinq secteurs perdus en 2015 par la gauche en raison de ses divisions : à Anzin, Armentières, Faches-Thumesnil, Marly et Maubeuge. Dans ce dernier canton, le choix d’Arnaud Decagny, maire UDI de Maubeuge, de rejoindre la liste Bertrand aux régionales et de ne pas rempiler au département serait la preuve que le canton est gagnable pour le camp socialo-communiste. « Il a trop peur de perdre », juge un élu de l’agglomération, soutien du binôme PS/PC Benoît Courtin/Annie Fontaine.

La gauche veut également y croire à Faches-Thumesnil grâce à un accord quadripartite incluant La France insoumise, le parti politique de Patrick Proisy, nouvellement élu maire de la ville-centre du canton. À Marly, où les bisbilles entre les communistes de feu Fabien Thiémé et les socialistes avaient plombé la campagne de 2015, la gauche réunie espère reprendre ce bastion historique en faisant chuter le conseiller départemental sortant, l’ex-UDI Jean-Noël Verfaillie. 

2/ Parce que des maires réélus en 2020 se présentent 

La gauche départementale part du constat que les élections intermédiaires sanctionnent souvent le pouvoir en place au niveau national, tout en supposant que, désormais, la majorité présidentielle est assimilée à la droite chez les électeurs. Un bel avantage pour la gauche, donc, qui compte aussi sur ses maires vainqueurs en juin dernier. Au second tour des municipales, Bernard Haesebroeck a remporté la mairie d’Armentières pour la troisième fois consécutive avec près de 52 % des suffrages. Candidat en ticket avec la communiste Karine Trottein (la conseillère municipale lilloise justifie sa candidature à Armentières par des attaches familiales dans cette ville), il fait figure de favori. Vainqueur aux municipales à Anzin, le divers-gauche Pierre-Michel Bernard espère lui aussi regagner un canton historiquement à gauche où il se présente en binôme avec la sénatrice communiste Michelle Gréaume.

Dimanche 20 juin, date du premier tour, tous les regards seront tournés vers Douai. Un duel oppose le maire PS Frédéric Chéreau – réélu en juin 2020 avec plus de 41 % des suffrages face à trois candidats – à Christian Poiret, actuel 1er vice-président du département et pressenti pour prendre la succession de Jean-René Lecerf à la tête de la collectivité en cas de victoire. « C’est le canton test. Si on gagne celui-là grâce à l’alliance PS-EELV-PC, les autres suivront », veut croire ce conseiller départemental socialiste, persuadé que les Douaisiens feront payer à Christian Poiret l’éviction de Frédéric Chéreau de l’exécutif de l’agglomération du Douaisis .                

Ancien président du département du Nord entre 2014 et 2015, après le départ de Patrick Kanner au ministère de la Ville, Didier Manier fait les comptes : « onze conseillers départementaux de droite ont perdu leur mairie en 2020. Ça pèse. Rappelez-vous qu'aucun battu de gauche aux municipales de 2014 n'était parvenu à garder son canton l’année suivante. »

3/ Parce que la droite est divisée 

Dans certains cantons traditionnellement conservateurs, les candidatures à droite se sont multipliées. En raison du mode de scrutin particulier de l’élection départementale et de l’abstention massive qui s’annonce, on sait que les deux listes arrivées en tête seront souvent les seules qualifiées pour le second tour. Ainsi, la troisième place est celle de la mort, ce qui pourrait profiter à la gauche si le RN fait de bons scores.                

Les plus optimistes à gauche n’excluent pas une surprise à Templeuve, où la droite est divisée entre un binôme formé par la députée LREM Charlotte Lecocq-Parmentier et le maire LR de Templeuve Luc Monnet, et un autre binôme composé de la vice-présidente sortante Joëlle Cottenye et du nouveau maire de Pont-à-Marcq, Sylvain Clément. « Plus personne n’a de repères, de lignes, de cadres. Le paysage politique est incendié », juge un élu divers-droite du coin qui n’exclut pas une surprise Vinciane Faber, l’écologiste élue maire de Louvil au premier tour l’an dernier.  

À Annoeulin, la droite se présente également désunie. Flanqué de Claire Dutilleul, le maire LR de Sainghin-en-Weppes Matthieu Corbillon affronte le duo divers-droite Marie Cietersa/Philippe Waymel. Une désunion qui pourrait là encore favoriser un second tour entre le RN et la liste d’alliance EELV/PS.

Pourquoi une victoire de la gauche reste malgré tout improbable ?  

1/ Parce qu’avant de gagner des cantons, il faut ne pas en perdre !

Espérer gagner 6 cantons pour faire basculer la majorité, c’est bien... à condition de ne pas en perdre ! Et notamment de conserver les cantons acquis en 2015. Or, dans certains territoires, la gauche part désunie. Seuls 29 cantons sur 41 connaissent un accord global entre forces de gauche. Dans 11 cantons, il y a primaire avec les Verts - essentiellement dans la métropole lilloise où la rivalité des municipales reste vive.

Les 4 cantons lillois (sur six) détenus par la gauche pourraient-il basculer à droite ? Impossible, selon les Verts qui justifient ainsi leur candidature en solo. « Ils font une erreur de croire que le RN n’a aucune chance de l’emporter », tranche un élu lillois socialiste. Tandis qu’un autre murmure que, dans le canton Lille-Sud, un deuxième tour opposant le RN au duo divers-droite incarné par Vanessa Duhamel et François Kinget n’est pas à exclure, étant donné l’éparpillement en quatre de la gauche : Verts, PS, Insoumis et divers-gauche.  

Ailleurs, ce sont les bisbilles entre socialistes et communistes qui inquiètent. À Sin-le-Noble, les relations exécrables entre le candidat PS sortant Frédéric Delannoy, par ailleurs président de l’agglomération Cœur d’Ostrevent, et les communistes locaux ont empêché toute union. La gauche présente trois listes : PS, communistes, LFI face à une droite unie qui rêve de créer la surprise.  

Autre canton en danger pour la gauche ? Celui de Denain, fief du candidat RN à la région Sébastien Chenu. Contrairement au Cateau-Cambrésis, où la gauche soutient un duo centriste face au RN, et à Aulnoye-lez-Valenciennes où la droite se range derrière le communiste Jean-Claude Dulieu, nulle digue républicaine n’existe à Denain. Pis ! Le désamour entre Anne-Lise Dufour, maire PS de Denain, et le PC pourrait faire perdre de précieuses voix au binôme communiste en lice.  

2/ Parce que rassemblement des candidats ne dit pas rassemblement des électeurs

« En politique, 1 + 1 + 1, cela n’a jamais fait 3. Des socialistes et des communistes qui ne voteront pas Verts, j’en connais pas mal… », juge Christian Poiret, candidat à la succession de Jean-René Lecerf à la tête du département. L’actuel vice-président départemental aux Finances est persuadé que les électeurs se souviendront de la situation financière catastrophique qu’il a trouvé en 2015. Christian Poiret fustige à nouveau le programme départemental ambitieux préparé par "Nord en commun", la marque ombrelle du PS et du PC réunis. « Dresser l’inventaire de ce qu’il faut faire, c’est une chose ; faire l’inventaire de ce qu’on peut financer, c’est autre chose ! »

Si d’aventure une majorité de gauche plurielle l’emportait dans le Nord, « cela serait un signal fort pour tous les états-majors des partis de gauche, s’enthousiasme pour sa part Charles Beauchamp, président du groupe communiste au département. Le signal que le rassemblement sur un programme précis est payant. » Et d’assurer, si tel est le cas, que le secrétaire national du Parti communiste français Fabien Roussel, déjà candidat à la présidentielle, serait prêt à se retirer.

Accord de gouvernance ou pas ?  

Chez les communistes comme chez les socialistes, on le jure haut et fort : « Un accord de gouvernance a été signé avec les Verts ». Il prévoirait qu’EELV se rallie à la candidature du socialiste Didier Manier en cas de victoire de la gauche. Les Insoumis auraient donné leur accord verbal aux communistes. La cheffe de file écologiste  Katy Vuylsteker refuse, elle, d’en confirmer l’existence. « Il ne vous a pas échappé que nous soutenons des candidats écologistes contre Didier Manier dans le canton de Villeneuve d’Ascq… ». Difficile, dans ces conditions, de reconnaître l’existence d'un tel accord de gouvernance.