S’il n’hésite pas à s’auto-proclamer un peu rapidement « champion européen » du cloud computing , OVHcloud fait preuve d’un peu de modestie à l’heure d’effectuer ses premiers pas en bourse ce vendredi. Le groupe roubaisien d’informatique à distance a choisi de fixer la cotation de départ pour ses actions sur Euronext à 18,50 euros, dans le bas d’une fourchette de prix qui pouvait aller jusqu’à 20 euros. Cette décision a pour conséquence d’amputer sa valorisation de départ de 25 millions d’euros - à 3,5 milliards d’euros.                  

Ce montant reste impressionnant. Il place OVHcloud parmi les plus grosses licornes françaises. Mais le choix du prix d’introduction le plus "conservateur" rappelle que le groupe fondé par Octave Klaba avait déjà revu à la baisse le montant attendu de son augmentation de capital. Le 5 octobre dernier, l'objectif avait été ramené à 350 millions d’euros au lieu des 400 millions d’euros envisagés deux semaines auparavant. Comment expliquer cette relative prudence qui - très concrètement - prive les caisses de l’entreprise de 50 millions d’euros de cash.  

1) La mécanique de la levée de fonds

L’introduction en bourse d’OVHcloud se double d’une augmentation de capital. Celle-ci doit permettre à l’entreprise de lever une somme d’argent qui dépend de deux variables : le nombre d’actions émises et le prix proposé aux investisseurs. Or, dans le cas d’OVHcloud, le volume d’actions nouvelles est limité afin de ne pas trop diluer le capital. La famille Klaba souhaite en effet maintenir un niveau de contrôle important, à près de 70 %. Conséquence : pour atteindre le montant visé, il faut pouvoir augmenter suffisamment le prix. Et si ce n’est pas possible, revoir ses ambitions à la baisse. C’est manifestement le constat qui a été posé au début du mois.

Autour de la 34e fortune familiale française

A l'issue de l'augmentation de capital, la famille Klaba voit son contrôle sur OVHcloud passer de 75,99 % à 69,6 % du total des actions. Ce qui valorise l'ensemble de leur participation à plus de 2,4 milliards d'euros (sur la base d'une capitalisation de 3,5 milliards). Une fortune qui la situerait aux alentours de la 34e place, si l'on se reporte au classement 2021 du magazine Challenges. Soit entre Michel Leclercq, le fondateur de Decathlon (1,8 milliard) et Charles Edelstenne (3 milliards), le patron de Dassault Système et président de Dassault Aviation.

La décision de fixer le prix définitif des actions dans le bas de la fourchette est également un signe de prudence. Elle reflète sans doute la volonté de fournir une réserve de hausse au futur cours de bourse. Un objectif pour l’instant atteint. A l'issue de la première séance, vendredi, le titre OVHcloud a terminé en hausse de 6,51 %, à 19,70 euros.

 

2) Un contexte boursier incertain

Alors que les marchés européens ont été pris d’une frénésie d’introductions en bourse depuis le début de l’année, la fièvre semble en passe de tomber. Voire de se transformer en gueule de bois. OVHcloud tente l’aventure alors que la société Icade Santé y a renoncé in extremis le 29 septembre, repoussant à une date indéterminée ce qui devait être la plus grosse opération française de l’année. « Les conditions actuelles des marchés actions ne permettent pas de finaliser l'opération dans des conditions satisfaisantes », a-t-elle expliqué.

OVHcloud est allée jusqu’au bout. Il faut dire que l’objectif n°1 - lever au moins 350 millions d’euros - a été rempli. La demande d’actions avant la cotation a même été supérieure à l’offre, notamment auprès des particuliers. La société vante « la plus forte participation pour une introduction en Bourse sur le compartiment A d’Euronext Paris depuis 10 ans ». Mais, au moment de fixer un prix à son action, elle a certainement tenu compte de la gamelle essuyée par la start-up musicale Believe en juin (-18 % au soir de son premier jour !) ; ou de la piètre performance du site de mode en ligne Spartoo, toujours sous son cours d’introduction, trois mois après son introduction. OVHcloud semble avoir évité le premier écueil. Reste à tenir sur la durée...

3) Des perspectives qui incitent à la retenue

OVHcloud est une entreprise très rentable. Sa marge d’exploitation tourne entre 38 et 40 %. Mais, 20 ans après sa création, la société est toujours une start-up. Elle réinvestit tous ses bénéfices dans son développement. D’où l’affichage d’une perte nette sur les trois dernières années. Une part importante de ses profits part dans le remboursement d’une dette qui s’élève à 666 millions d’euros au 31 août 2021. Ce qui justifie l’augmentation de capital afin d’apporter des fonds propres à l’entreprise.

Les investisseurs sont prévenus : ils ne doivent s’attendre à aucun versement de dividende à moyen terme, reconnaît la société dans son document boursier. Ce n’est toutefois pas la seule chose qui chiffonne certains analystes boursiers. OVHcloud promet de porter le taux de croissance de son activité à 25 % en 2025. Or elle n’a augmenté son chiffre d’affaires que de 8,9 % en 2020 et ne prévoit qu’une hausse de 4,4 % en 2021. Le bond à réaliser est donc élevé.

4) Une expansion hors d'Europe qui reste à réaliser

OVHcloud opère dans un secteur hyper-dynamique (+ 35 à 40 % par an entre 2017 et 2020) mais trusté à 70 % par les trois géants américains - Amazon, Google et Microsoft, qualifiés « d’hyperscalers ». Le groupe français peut toutefois revendiquer, en Europe, une place dans le peloton de tête des acteurs de second rang. Il détient ses positions les plus fortes dans le domaine du cloud privé, où les serveurs sont loués à un seul client, au lieu d’être partagés comme dans le cloud public. Problème, c’est ce dernier qui représente la plus grosse part du marché et affiche les plus fortes perspectives de croissance, admet le groupe.

OVHcloud promet un développement tous azimuts, à la fois géographique (aux Etats-Unis et en Asie notamment) car la moitié de son chiffre d’affaires vient aujourd’hui de France, et sur des nouveaux créneaux prometteurs de l’informatique à distance, comme le calcul haute performance pour l'intelligence artificielle. Mais la concurrence est féroce. Reste donc à savoir si son positionnement en tant qu’alternative « souveraine » aux hyperscalers, c’est à dire permettant d’assurer la confidentialité des données contre toute ingérence possible de la justice américaine - suffira à lui faire gagner suffisamment de parts de marché. Et ce alors qu’OVH a subi récemment des incidents très dommageables pour sa réputation.

5) Des déboires techniques qui font tache

Six mois à peine après l'incendie d’un centre de serveurs à Strasbourg, qui a impacté des milliers de clients, la société a essuyé, il y a deux jours, une nouvelle « panne majeure » interrompant l'accès à de nombreux sites Internet pendant quelques heures. Ennuyeux quand on sait que la fiabilité de la continuité de service est, au delà du prix, le facteur clé du choix d’un prestataire d’informatique dématérialisée. L’incendie de mars n’a pas seulement coûté un peu plus de 100 millions d’euros à OVHcloud (hors remboursement de 58 millions d’euros par les assurances), il a aussi fait partir certains clients.

Dans son prospectus d’introduction en bourse, la société reconnaît, dans le chapître consacré aux risques, qu’en cas « d’autres incidents à l’avenir (même relativement mineurs), l’impact [...] pourrait être exacerbé par l’incendie de Strasbourg, en particulier si ces incidents se produisent dans un avenir proche ». Un avertissement prémonitoire, surtout quand on sait que la « panne majeure » de mercredi est le résultat d’une « erreur humaine » à l’occasion d’une banale opération de maintenance.

Dernier souci : OVHcloud vante le fait qu'il fabrique lui-même ses propres serveurs et qu'il a développé un système de refroidissement propriétaire, ce qui lui a permis d’installer ses équipements dans d'anciens bâtiments industriels. Cet atout pourrait se retourner contre la société, reconnaît le document boursier : « Certaines des usines d’OVHcloud pourraient présenter des défauts structurels et environnementaux existants susceptibles de présenter des risques en matière de sécurité et de conformité ou obliger OVHcloud à dépenser des sommes importantes pour y remédier. » 

Les introductions en bourse ont toujours au moins cet intérêt : elles obligent les entreprises à un exercice de transparence où les forces comme les faiblesses doivent être dévoilées...