«Une actualité en chasse une autre » ; « Les médias zappent les sujets les uns après les autres »… Ces reproches fréquemment entendus sont légitimes. À Mediacités, nous avons à cœur de suivre nos enquêtes et comme les changements d'année sont propices aux coups d’œil dans le rétroviseur, nous avons sélectionné trois sujets qui nous ont marqués l’année dernière. Avec deux questions en tête : que faut-il en retenir ? Et que s’est-il passé depuis ?

Affaire Delbar-Pick : le maire de Roubaix en sursis

Le 2 décembre dernier, le maire de Roubaix, Guillaume Delbar, et son premier adjoint aux finances, Max-André Pick, se voient infliger de lourdes peines par le tribunal correctionnel de Lille pour des motifs aussi graves qu’« escroquerie en bande organisée », « abus de confiance » ou « fraude fiscale ». Le premier écope de six mois de prison avec sursis, deux ans d’inéligibilité et 3 000 euros d’amende. Le second de 18 mois de prison dont six avec sursis, trois ans d’inéligibilité et 10 000 euros d’amende.

Avec eux, 12 autres personnes sont condamnées parmi lesquelles deux autres conseillers municipaux roubaisiens, Karima Zouggagh, par ailleurs binôme de Max-André Pick au conseil départemental, et le fils de ce dernier, Pierre Pick. Ces condamnations ne constituent toutefois pas l'épilogue d'une affaire hors norme qui a phagocyté la vie municipale de Roubaix de la fin d'année 2021 et qui va continuer à la perturber en 2022.

Les dessous de l’affaire :

https://www.mediacites.fr/lille/dossier/guillaume-delbar/

Dévoilée le 30 septembre par La Voix du Nord, l’affaire constitue une nouvelle illustration des dérives du financement politique, comme l’a expliqué Mediacités dans ce décryptage paru le 5 octobre. Max-André Pick et Pascal Legrand, ex-directeur de cabinet du maire de La Madeleine (et également condamné), y apparaissent comme les instigateurs d’un système de fraude fiscale exploitant la possibilité d’effectuer des dons défiscalisés à 66 % à des partis politiques.

Un donateur versant, par exemple, 1 000 euros aux micro-partis créés pour soutenir la candidature de Guillaume Delbar aux municipales s’en voyait reverser illégalement 850 par le biais d’une association écran, ce qui ne l’empêchait pas de réclamer un crédit d’impôt de 666 euros. Gain net : 516 euros directement issus des caisses de l’État.

L’opération de financement politique (réduit à seulement 150 euros dans le cas ci-dessus) se doublait donc d’un objectif d’enrichissement des participants à la combine. D’où la lourdeur des condamnations - soit pour avoir occupé des responsabilités dans les micro-partis ou les structures écrans, soit pour avoir bénéficié du système, ou les deux.

Lors du procès, couvert par Mediacités, Max-André Pick a pris sur lui l’entière responsabilité de ce montage frauduleux tout en affirmant avoir cru profiter simplement d’une niche fiscale. Celle-ci lui a rapporté au total 39 000 euros (plus de 200 000 euros pour l’ensemble des participants). « Vous pouvez me considérer comme fou ou comme un escroc compulsif (...) mais j’ai cru que ce système de défiscalisation était légal », a-t-il confié à l’audience.

Contraint de désactiver un premier micro-parti de soutien à Guillaume Delbar suite à un blocage de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques, Max-André Pick a reproduit le même système autour d’un nouveau parti dans la perspective des municipales de 2020.

Guillaume Delbar a, quant à lui, catégoriquement nié avoir eu connaissance du système de défiscalisation mis en place par Max-André Pick. « On n'a même pas réussi à se fâcher tous les deux », confiait le maire à Mediacités quelques jours après le jugement. Lors de l’audience, son épouse a affirmé avoir cru que les 11 000 euros qui leur ont été reversés dans ce cadre correspondaient non pas à une rétrocession de dons mais à un remboursement de frais politiques. Leur avocat a d’ailleurs plaidé la relaxe. Sans succès au vu des peines prononcées…

Et depuis ?

Guillaume Delbar a immédiatement fait appel de sa condamnation. Et il a affirmé son droit à rester maire de Roubaix malgré les protestations récurrentes des élus d’opposition réclamant son départ. Une peine d’inéligibilité infligée en première instance n'impose en effet la démission d’office d’un élu que si le juge la déclare immédiatement exécutoire. Ce qui n’a pas été le cas. Politiquement, sa situation n’en apparaît pas moins très compliquée. « Tout l'honneur d'un élu de la République, c'est de tirer la conséquence de ses actes. L'entreprise Roubaix est en chute libre », indiquait Karim Amrouni à Mediacités, à la mi-décembre. Et l'ancienne tête de liste de l'opposition de s'interroger : « Émotionnellement et humainement, peut-il tenir ? »

Max-André Pick, poids-lourd politique local et mentor de Guillaume Delbar, est quant à lui politiquement "carbonisé". Il a démissionné de son poste de premier adjoint aux Finances (mais il reste conseiller municipal), quitté sa fonction de vice-président du conseil départemental et abandonné la présidence de l’office HLM départemental Partenord. Karima Zouggagh a, pour sa part, renoncé à ses délégations d'adjointe à Roubaix et de vice-présidente au Département.

Dans l’attente du jugement en appel, Guillaume Delbar réaffirme son innocence, quitte à fragiliser son image de responsable politique jusqu'ici très lisse. Il assume le fait d’avoir tout ignoré de la façon dont fonctionnaient les micro-partis constitués pour assurer le financement de ses campagnes électorales. Et avance, comme preuve que l’argent n’est pas son « moteur », qu’il ne s’occupe pas de ses finances personnelles. « Je n’ai même pas les codes d’accès de mes comptes bancaires », a-t-il indiqué à l’audience. Pas sûr qu’un tel aveu soit très porteur, électoralement parlant…

Mal-être des pompiers : le feu couve toujours

En avril, à l’issue d’une enquête de plusieurs semaines, nous mettions en lumière le mal-être grandissant chez les pompiers du Nord. Depuis la mise en place d’une nouvelle organisation des services en 2015, certains dénonçaient un durcissement de leurs conditions de travail. En cause, selon les syndicats et les personnes interviewées, un management à la dure. Avec pour conséquences des mises au placard, une infantilisation, des humiliations en public, ou encore des pressions sur l’avancement de carrière.

https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2021/04/16/souffrance-au-travail-les-pompiers-du-nord-en-alerte-rouge/

À tel point que certains ne cachaient pas leur souhait de quitter la profession. À la suite des réactions provoquées par notre article, le contrôleur général du Service départemental d'incendie et de secours (SDIS 59), Gilles Grégoire, a accepté de répondre à nos questions. Il a justifié la nécessité de cette réorganisation et balayé l’opposition d’une partie de ses agents en les qualifiant de « réfractaires au changement » ou encore en mettant en avant des « facteurs personnels » pour expliquer la souffrance de certains.

Concernant le machisme ambiant chez les pompiers, une profession encore moins féminisée que la police ou l’armée, et qui a fait l’objet d’une seconde enquête de Mediacités, le patron des soldats du feu du Nord a reconnu une forme de résistance au changement interne au service. « On a malheureusement parfois affaire à l’esprit de corps dans sa représentation la plus malsaine », a-t-il regretté. Avec pour conséquence une difficulté à libérer la parole des victimes de harcèlement ou d’agression sexuelle.

Dès la publication de ces articles, de nouveaux témoignages nous sont parvenus et une intersyndicale s’est formée pour porter cette question de souffrance au travail. Un sondage interne réalisé à l'initiative des syndicats a confirmé l'existence d'un mal-être. Et un mouvement de grève illimitée s’est constitué. Mais « il s’est vite essoufflé », regrettent aujourd'hui les syndicats. Difficile de fédérer autour de cette question tant les indicateurs sont compliqués à identifier.

Et depuis ?

« Le système perdure, raconte un haut gradé. L’omerta est bien présente et la situation est toujours dégradée. » Un autre professionnel estime que « la situation a changé depuis la parution de l’article mais... en pire. Les procédures disciplinaires ont même explosé. Et nous sommes toujours en sous-effectif. » Même si un statu-quo semble s’installer, la question des risques psycho-sociaux n’a pas fini de faire des remous au sein du plus gros SDIS de France.

Ados expulsés du Kinepolis : enquêtes en cours

En septembre, dix-sept jeunes du quartier Moulins à Lille ont raconté à Mediacités la façon musclée dont ils ont été expulsés par la police du cinéma Kinepolis, à Lomme. En sortie avec le centre social local, ces ados, tous mineurs, s’étaient déplacés en périphérie de Lille pour voir le film Bac Nord, un film dans lequel « des policiers de la BAC flirtent avec la ligne jaune lors de leurs interventions à Marseille », dixit le synopsis.

https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2021/09/17/insultes-plaquage-gazage-sous-le-choc-de-jeunes-lillois-racontent-avoir-ete-degages-dun-cinema-par-des-policiers/

Ce soir-là, les jeunes ont vécu une scène qu’ils auraient peut-être pu voir sur l’écran géant s’ils avaient pu assister à la séance jusqu’au bout. La cause ? Elle n’est pas claire. Le cinéma en question évoque une procédure respectée à la lettre en cas « d’éléments perturbateurs ». Les animatrices accompagnant les jeunes dénoncent une stigmatisation et une discrimination sans raison.

Certes, l'un des jeunes avait posé ses pieds sur le siège avant et les vigiles lui avaient demandé de les retirer. L’incident, signalé aux forces de l’ordre, a amené l’intervention de pas moins de quatre équipages afin de les exfiltrer - sans ménagement, selon les jeunes et leurs accompagnatrices. À sa sortie, un pré-ado de 11 ans aurait été plaqué contre un mur et insulté, un autre gazé parce qu’il n’allait pas assez vite. « Appeler la police, se faire insulter, plaquer et gazer pour ça, c’est plus que disproportionné », estime Farida Meslem, l'une des animatrices du centre social. Les enfants se sont dits choqués.

L’affaire n’est pas seulement emblématique des tensions et de la méfiance entre jeunes des quartiers populaires et forces de l’ordre. Elle est aussi typique de la difficulté de faire la lumière sur des faits quand c’est « parole contre parole ». Sauf qu'un problème s’est ajouté qui ne souffre, lui, d’aucune contestation : les animatrices se sont vues refuser l’entrée de leur commissariat de quartier lorsqu'elles on voulu porter plainte. Un refus complètement anormal même s’il n’étonne pas l’avocat pénaliste consulté par Mediacités.

Les animatrices ont saisi l’Inspection générale de la police nationale et ont alors été entendues. En parallèle, la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP 59) a indiqué avoir lancé une enquête administrative.

https://www.mediacites.fr/complement-denquete/lille/2021/09/29/incident-au-kinepolis-de-lomme-on-ne-peut-pas-porter-plainte-contre-la-police/

Et depuis ?

Le centre social a organisé des temps de parole avec les jeunes et leurs familles et a invité des intervenants spécialisés sur la question des violences policières. Il était alors question que les familles déposent plainte. Mais depuis la démobilisation a pris place et aucune d’entre elles n’a engagé de procédures. « Malheureusement, elles ont l’habitude et lâchent vite l’affaire en se disant que ça ne sert à rien », précise Farida Meslem. « Ce n’est pas dans leur habitude de porter plainte. La procédure est longue et elles sont convaincues de l’issue finale, un classement sans suite », indique Mahdi Dahmani, responsable du secteur jeunes.

Les enquêtes menées par les services de police n’ont pas encore abouti. En revanche, les courriers recommandés de la part du cinéma intimant à régler la facture de cette séance très abrégée continuent de s’accumuler sur le bureau de la directrice du centre social...