A l’angle des rues de Bonnel et de Créqui, dans le 3e arrondissement de Lyon. Dans le grand bureau de l’Ordre des avocats, au dos du nouveau palais de justice, Laurence Junod-Fanget et Farid Hamel échangent quelques souvenirs de confrères. La première est encore bâtonnière pour quelques semaines ; le second lui succèdera le 1er janvier prochain. Ce spécialiste du droit commercial a été élu sans peine par ses pairs le 30 mars dernier. Et pour cause : il était le seul en lice.

Aussi prestigieux soit-il, le poste de deuxième bâtonnier de France – le barreau de Lyon compte plus de 3000 avocats – suscite bien peu de candidatures. Du moins officiellement. Car si les astreintes liées au rôle découragent incontestablement de nombreux hommes de robe, le choix du « premier des avocats » ne se joue pas lors du scrutin (électronique) mais en amont. Et en coulisses. Briguer le bâtonnat requiert un savant mélange d’expérience – « au moins quinze ans », considère Farid Hamel –, d’entregent et de consensus. « Il faut connaître une grande partie des confrères et être au courant des problèmes de l’Ordre, confirme le futur bâtonnier. Ce serait sinon mettre au volant d’une Formule 1 un pilote qui n’a jamais conduit ! »

Farid Hamel, futur bâtonnier de Lyon. Photo : M.Hemmerich.
Farid Hamel, futur bâtonnier de Lyon. Photo : M.Hemmerich.

Pas de vilain petit canard

 Jean-François Arrue a été bâtonnier à la fin des années 1990. A l’époque, une campagne « très sérieuse » marquait cette élection, se souvient-il : « Les syndicats organisaient une sorte de face à face entre candidats ». Désormais, la campagne se mène de manière bien plus discrète. Et elle peut parfois commencer des mois voire des années avant l’échéance. Première condition : l’expérience, comme le soulignent en chœur les anciens occupants du poste. Condition qu’on pourrait désigner par un autre mot : la visibilité.

A regarder la longue liste des ex-bâtonniers lyonnais, pas de vilain petit canard. Tous ont connu une forme de notoriété antérieure à leur candidature. Notoriété publique comme pour Myriam Picot qui avait défendu le groupe Action Directe ou Adrien-Charles Dana, un des acteurs du procès médiatique de l’accident du tunnel du Mont Blanc. Ou notoriété professionnelle à l’instar de Philippe Genin, qui a très tôt intégré de grands cabinets lyonnais (Soulier puis Ribeyre). « On est élu en général entre 45 et 55 ans, par des gens qui vous voient vivre professionnellement depuis des dizaines d’années », reprend Jean-François Arrue. D’autres, comme Eric Jeantet bâtonnier de 2004 à 2005 ont même été “cooptés” par leurs confrères : « J’ai été sollicité pendant deux ou trois ans avant de me décider. J’avais seulement 45 ans mais comme le barreau se rajeunissait, j’étais en phase ».

Seule, « l’expérience » ne suffit pas. Le prétendant doit s’attirer, si ce n’est le soutien, au moins la bienveillance et la reconnaissance des anciens bâtonniers. « J’ai le souvenir d’un avocat qui m’a appelé deux fois à quinze jours d’intervalle pour obtenir mon soutien… Il avait oublié qu’il m’avait déjà sollicité !, ironise Jean-François Arrue. L’appui du bâtonnier sortant était avant une obligation de l’usage, pour flatter et se concilier ses bonnes grâces. C'est resté une coutume, même si elle relève plus de l'information que de la nécessité. »

Les anciens bâtonniers restent toutefois une voix écoutée de leurs confrères, et le bâtonnat, une élection d'image. « D’engagement bien sûr, mais surtout d’image !, confirme Eric Jeantet. Certains candidats ont été pressentis puis jamais élus car ils étaient trop clivants. » L’accession au poste dépend de sa capacité à susciter le consensus. Et il n’est jamais superflu, pour les aspirants, de faire la tournée des cabinets qui comptent sur la place de Lyon.

« Si un candidat n’est pas soutenu par un syndicat, c’est compromis »

Autre passage obligé : les syndicats. Même si le taux de syndication est relativement faible parmi la profession, ils conservent une certaine influence. Ils sont au nombre de trois : l’ACE (syndicat des Avocats conseils d’entreprise), l’UJA (Union des jeunes avocats) et le SAF (Syndicat des avocats de France, plutôt classé à gauche). « Si un candidat n’est pas soutenu par au moins un des trois et qu’il se présente à titre individuel, on peut dire que c’est compromis », souligne Adrien-Charles Dana, bâtonnier de 2006 à 2007 et actuel président de l’école des avocats de Lyon.

A l'entrée du "nouveau" palais de justice de Lyon, dans le 3e arrondissement. Photo : N.Barriquand/Mediacités.
A l'entrée du "nouveau" palais de justice de Lyon, dans le 3e arrondissement. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

L’ACE a en général l’habitude de prendre position. « Si le candidat porte des idées ou des projets antagonistes à notre propre vision, il n’aura bien entendu pas notre soutien. Mais l’ACE a pu parfois soutenir des avocats qui ne comptaient pas parmi nos adhérents mais dont la vision correspondait à ce que nous défendions », précise François Coutard, le président régional du syndicat. Pour Farid Hamel, l’imprimatur de l’ACE fut une formalité : le futur bâtonnier, issu du judiciaire, s’est présenté avec un binôme, Pierre Gambazzi, issu du juridique, avocat en droit des affaires et membre du syndicat. Le soutien d’une organisation ne suffit toutefois pas à plier l’élection : « J’étais soutenu par l’UJA, mais je me suis aussi rendu dans plusieurs grands cabinets d’affaires pour montrer que je m’intéressais à leurs difficultés », confie Eric Jeantet.

Entre-soi et adoubement

Conséquence de ces codes et manœuvres de séduction, pour les avocats éloignés du sommet de l’Ordre, le jugement sur cette « élection-désignation » peut être sévère. Marine exerce depuis cinq ans à Lyon et s’est installée à son compte il y a deux ans. A ses yeux, l’institution du bâtonnat relève d’un entre-soi : « Les bâtonniers qui se succèdent sont "adoubés" par les précédents. Ils se choisissent entre eux, puis soumettent leur choix au vote des avocats. C’est la raison pour laquelle je refuse de participer à cette élection. Nous n’avons en réalité aucune prise sur le choix du bâtonnier ».

Cette jeune avocate plaide pour un élu moins dans la représentation et davantage porté sur la défense de la profession. Et d’énumérer « les difficultés rencontrées par la grande masse de [s]es confrères » : « paiement de l’aide juridictionnelle, statut des jeunes collaborateurs libéraux souvent exploités par leur avocat employeur, sexisme au sein de la profession, etc. ». « Bref, je rêve d’un bâtonnier qui ressemble vraiment à la majorité des avocats », conclut-elle.

Handicap ou tremplin ?

Ceci explique aussi le faible nombre de candidats au poste : « Présider le conseil de l’Ordre s’avère être plutôt un handicap qu’un tremplin pour sa carrière », tranche Jean-François Arrue. Un handicap ? Le constat est partagé par de nombreux ex-bâtonniers qui racontent avoir perdu des clients pendant les deux années de leur mandat chronophage.

La maison des avocats, où se trouve l'Ordre, au dos du palais de justice de Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.
La maison des avocats, où se trouve l'Ordre, au dos du palais de justice de Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

« A Paris c'est un véritable label. A Lyon, il y a très peu de dossiers où on est venu me chercher parce que j'étais bâtonnier. Au contraire, j'ai perdu 20% de mon chiffre d’affaires », témoigne Philippe Genin, qui a occupé le poste de 2002 à 2003. Pour sa part, Eric Jeantet relativise : « Il serait faux de dire que la fonction ne sert à rien. Dans le métier, le bouche à oreille est très important. Les gens ne viennent peut-être pas chez vous parce que vous êtes un ancien bâtonnier, mais cela contribue à une forme de notoriété. On est plus visible, c’est sûr ».

Encore faut-il pouvoir compter sur un réseau de collaborateurs et d’associés pour délaisser momentanément son cabinet. « C’est illusoire de croire qu’on va pouvoir s’occuper de son cabinet et de l’Ordre », confirme Jean-François Barre, pénaliste lyonnais. Lui-même membre du conseil de l’Ordre et avocat reconnu, il n’envisage pas de se présenter à la plus haute fonction. Lourdeur de la tâche, sollicitations permanentes, réunions obligatoires… Sans compter qu’entre 2005 et 2015, le nombre d’avocats a augmenté de 40% à Lyon. Aujourd’hui, près de 200 jeunes avocats prêtent serment chaque année, contre trente dans les années 1970. Soit autant de confrères supplémentaires à accompagner ou conseiller en cas de problème.

Malgré une enveloppe de 7000 euros par mois prévue pour rémunérer un collaborateur de cabinet le temps du mandat, les responsabilités du poste exclut de fait les “petits” avocats. Ceux qui exercent à leur compte, principalement dans le pénal ou le civil et qui ne prendront pas le risque de faire couler leur cabinet. Une exception confirme cette règle : l’actuelle bâtonnière Laurence Junod-Fanget, spécialiste du droit de la famille, à son compte avec deux collaboratrices.

Laurence Junod-Fanget, actuelle bâtonnière de Lyon. Photo : M.Hemmerich.
Laurence Junod-Fanget, actuelle bâtonnière de Lyon. Photo : M.Hemmerich.

A chaque majorité, son ex-bâtonnier

Si le bâtonnat lyonnais n’est pas bon pour les affaires, il peut en revanche s’avérer être un très bon tremplin politique. De Jean-Marie Chanon (bâtonnier à deux reprises), élu sur la liste de Raymond Barre en 1995 à Myriam Picot, maire du 7e arrondissement depuis 2014 et vice-présidente déléguée à la culture à la Métropole de Lyon, en passant par Jean-François Arrue, élu conseiller municipal sur les listes de Gérard Collomb en 2008, qui fut lui aussi vice-président du Grand Lyon. A chaque majorité, son ancien bâtonnier… Philippe Genin s’était lui engagé dans l’association de Dominique Perben, Lyon Nouvel Horizon, candidat de la droite aux municipales de 2008.

A contrario des élus politiques, les bâtonniers ne peuvent pas candidater à leur propre succession. « C’est la différence majeure avec le monde politique, souligne Jean-François Arrue, qui a connu les deux univers. Quand on est bâtonnier, on est à l’abri de la tentation d’en faire une carrière. » Dernière raison, peut-être, pour expliquer l’attrait relatif que suscite la fonction ?