Un plan social peut-il en cacher un autre ? A Irigny, au sud de Lyon, c’est la crainte exprimée ces derniers jours par les représentants CGT des salariés de Jtekt. Installé le long du Rhône, cet équipementier automobile, filiale d’un groupe japonais lui-même composante du groupe Toyota, emploie près de 1700 personnes sur ce site qui regroupe son siège européen, sa division recherche et développement et son usine de production de directions hydrauliques et électriques.  

En septembre dernier, le groupe a annoncé un plan de réduction de 20% de ses effectifs dits « indirects », c’est-à-dire des « cols blancs » qui ne sont pas directement rattachés à la production. Transposé à d’Irigny, il se traduit par un objectif de 219 postes supprimés d’ici mars 2021 par rapport à novembre 2019, via une réduction des contrats de prestataires extérieurs ou intérimaires, le non-remplacement des départs à la retraite et la mise en place d’un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) pour 47 salariés.

Courrier à Bruno Le Maire

Le coup est rude pour l’entreprise, où le Covid-19 est venu empirer un marché automobile déjà au ralenti depuis deux ans. Le chiffre d’affaires mondial du groupe Jtekt a fondu de près de 800 millions d’euros entre mars 2019 et mars 2020, dont près d’un quart à cause de la crise sanitaire, tandis que Jtekt Europe accusait déjà une perte de 73 millions d’euros sur l’exercice 2019.

Mais aux yeux de la CGT, ces premières suppressions de postes ne seront pas suffisantes pour redresser la barre et en annonceraient d’autres. Dans un courrier adressé la semaine dernière au ministre de l’économie Bruno Lemaire, comme l’a indiqué Le Progrès, les représentants du personnel estiment que la direction de Jtekt « entend supprimer 762 emplois, soit 43% des 1760 salariés présents ». Des chiffres repris - à la hausse - par Fabien Roussel, le secrétaire national du Parti communiste, lors d'une visite de soutien aux ouvriers le 28 octobre. « Jtekt s'apprête à licencier 800 personnes », alerte le député du Nord. 

Dans ce même courrier, le syndicat s’inquiète aussi de possibles délocalisations des activités de recherche et développement (R&D) « en Inde et en Roumanie » et d’une montée en charge de la production de directions hydrauliques et électriques de l’usine Jtekt inaugurée en 2019 à Tanger, au Maroc, au détriment des sites français.

A la suite du courrier envoyé à Bruno Le Maire, le délégué CGT de Jtekt Abdel Yousfi indique à Mediacités avoir été contacté, ce lundi 2 novembre, par un représentant du ministère de l’Economie pour un premier contact.

Un calcul contesté par la direction

Pour parvenir à ce nombre impressionnant de 762 postes menacés, la CGT explique avoir additionné plusieurs données, sur la base de projections. D’abord, elle estime que le chiffre de 219 postes supprimés est minimisé par la direction du groupe, qui a annoncé un total de près de 320 effectifs en moins sur l’ensemble de la France. « Mais les autres sites en France [dont Dijon] ne sont pas touchés, ça sera forcément ici à Irigny », assure Abdel Yousfi.

Par ailleurs, le syndicat estime également que près de 450 postes devraient être supprimés dans les prochaines années du fait des orientations stratégiques de l’entreprise, via des non-renouvellements de départs à la retraite, des ruptures conventionnelles, des ruptures pour cause d’inaptitude (une partie des salariés présentant des troubles musculo-squelettiques) ou encore des licenciements. « Le plan actuel était prévu de longue date, la crise du Covid n’a fait que précipiter les choses. Et au milieu de tous les autres plans sociaux comme celui de General Electric à Villeurbanne, ça passe plus inaperçu alors que ça concerne des centaines de salariés », déplore Adbel Yousfi.

Les anticipations de la CGT sont-elles crédibles ? Dans un rapport d’expertise commandé par le CSE, que Mediacités a pu consulter, le cabinet Secafi estime que « les besoins de main-d’œuvre vont continuer de se réduire sur la période 2021-2024 » pour la partie production du site d’Irigny. Il évalue à près de 190 le nombre de réductions de postes nécessaires dans les trois prochaines années. Une estimation plus modérée que celle de la CGT donc, mais qui reste importante.

« Il est faux de dire que nous allons transférer une partie de la production au Maroc »

« Je ne cautionne pas et ne confirme pas ces chiffres », objecte Yannick Lacour, directeur exécutif de Jtekt Europe. « Le calcul de la CGT mélange beaucoup de choses. Je comprends qu’il y ait une certaine inquiétude pendant cette période, mais une partie de leurs informations sont erronées. Entre un PSE de 47 personnes et 762 suppressions, il y a un gouffre. C’est une forme de manipulation », condamne-t-il. Selon lui, les rumeurs de délocalisations ou de suppressions massives à venir sont injustifiées. « Par exemple, il est faux de dire que nous allons transférer une partie de la production au Maroc. Ce sont des lignes de production de directions hydrauliques, qui sont en fin de vie », précise-t-il. « La baisse d’effectif se fera par une hausse de la productivité, en faisant plus avec moins », prévient-il.

Reste que le point de vue de la direction est en partie contesté par le cabinet d’expertise Secafi. Son rapport pointe un manque de stratégie à long terme de l’entreprise pour faire face aux mutations du secteur. Selon lui, le plan de réduction des coûts actuel « ne dessine pas une feuille de route stratégique claire ». « Si la rentabilité est et doit être une préoccupation, elle ne doit pas être placée en tant que priorité à court terme afin ne pas entraver la capacité du groupe à relever ses défis », préviennent les auteurs. Par ailleurs, les experts estiment que le groupe aura la capacité de faire face à la mauvaise conjoncture actuelle « avec l’appui de son actionnaire Toyota ».

Une analyse partagée en partie par les cadres. « Le risque, c’est en effet que les plans actuels ne suffisent pas. Nous attendons encore des précisions sur la réorganisation de l’entreprise », admet Patrick Hoet, délégué CFE-CGC, tout en déplorant les « raccourcis » de la CGT.

« La direction nous présente un plan de retour à l’équilibre d’ici 2023. Il y a des marchés à aller chercher, une compétitivité à retrouver. Il faut laisser à l’entreprise la possibilité de rebondir », fait valoir Patrick Hoet pour qui les suppressions de postes annoncées sont le prix à payer pour la survie de l’activité. « Nos clients ne sont pas tendres, y compris PSA ou Renault, aujourd’hui c’est le prix le plus bas qui l’emporte. Ces baisses d’effectifs, c’est la condition pour que les banques nous soutiennent », rappelle-t-il.

Une piste d'essais financée par la Métropole

Seule certitude à ce jour : le site d’Irigny comptera près de 220 salariés de moins d’ici mars 2021. Une cure d’austérité d’autant plus difficile à accepter que Jtekt Europe a bénéficié d’un fort soutien de la puissance publique ces dernières années. Entre 2014 et 2015, le groupe a perçu plus de 45 millions d’euros de crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) et de crédit d’impôt recherche (CIR).

En 2016, la Métropole de Lyon a également financé la moitié (2,5 millions d’euros) d’une piste d’essai flambant neuve. Une installation de pointe dont disposent seulement des entreprises comme PSA ou Michelin en France. « Un tel outil n’est pas délocalisable », se rassure Patrick Hoet, optimiste. Inaugurée à l’époque en grande pompe devant les caméras par Gérard Colomb, l’équipement venait « confirmer l’ancrage de l’entreprise sur le territoire de la Métropole », se réjouissaient les observateurs. Quatre ans plus tard, l’ancre n’a pas encore été complètement levée. Mais le bateau tangue.

A lire par ailleurs sur la crise économique :

https://www.mediacites.fr/reportage/lyon/2020/11/02/a-villeurbanne-les-salaries-trahis-par-general-electric/

Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).