Une tribune, une pétition, une mission parlementaire… en attendant une Zad dans la salle du conseil de la Métropole ? La rébellion gronde au sein du Grand Lyon où 45 maires, sur les 59 communes qui composent le territoire, reprochent au président Bruno Bernard (EELV) un exercice du pouvoir autoritaire, sans considération aucune, selon eux, pour les villes et villages qu’ils représentent. C’est une révolte ? Non sire, et encore moins une révolution vu le peu de marge de manœuvre dont disposent les frondeurs [lire plus bas]. Mais leur coup de gueule éclipse toutes les autres annonces de cette rentrée politique. Dans ces conditions, difficile, pour le patron écologiste de la Métropole, de ne pas questionner sa méthode. A minima.

1/ Qui sont les insurgés ?

De Charly (Olivier Araujo) à Limonest (Max Vincent), en passant par Meyzieu (Christophe Quiniou), Tassin-la-Demi-Lune (Pascal Charmot) ou Jonage (Lucien Barge), 45 premiers édiles ont donc signé une tribune intitulée « Métropole de Lyon : et si on arrêtait tout ? » (publiée le 12 septembre par Le Journal du dimanche sous le titre « Métropole de Lyon : et si on arrêtait la casse ? »). À ceux-ci, il convient d’ajouter deux maires d’arrondissement (Pascal Blache, pour le 6e, et Pierre Oliver, pour le 2e), une vingtaine de conseillers métropolitains et plus de 350 conseillers municipaux. Une véritable démonstration de force. « Une démarche transpartisane », souligne Philippe Cochet, l’artisan de la fronde. « Le président de la Métropole a réussi quelque chose d’extraordinaire : réunir des gens qui ne partagent pas les mêmes positions », ironisait, mercredi dernier lors d’une conférence de presse, le maire (LR) de Caluire-et-Cuire.

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Le maire LR de Caluire-et-Cuire, Philippe Cochet. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Certes, on trouve parmi les signataires des élus aux sensibilités diverses. Marc Grivel, président du groupe Synergie, ou Florence Asti-Laperrière, ex-candidate de La République en marche à Écully, cohabitent ainsi avec le très droitier Alexandre Vincendet, maire de Rillieux-la-Pape. Mais la liste décline surtout toutes les nuances de la droite et du centre-droit. Et c’est bien le groupe des conseillers métropolitains LR et apparentés qui est à la manœuvre. Gérard Collomb et ses amis, qui avaient pactisé avec le candidat des Républicains François-Noël Buffet entre les deux tours des élections métropolitaines l’an dernier, ne s’y sont pas associés.     

2/ Qu’est-ce qui a mis le feu aux poudres ?

Téléphérique « imposé » à Sainte-Foy-lès-Lyon, Zone à faibles émissions rebaptisée « Zone à forte exclusion », cimetière métropolitain contesté à Charly, projet de métro E sur la sellette dans l’Ouest lyonnais… Entre Bruno Bernard et ses opposants, les sujets qui fâchent ne manquent pas. Mais c’est l’élaboration de la « PPI », la Programmation pluriannuelle des investissements, autrement dit la feuille de route des projets qui seront financés pendant le mandat, qui a fait déborder le vase.

Jusqu’à présent, sous les présidences de Gérard Collomb et de David Kimelfeld, s’appliquait une règle non écrite de partage du gâteau : un tiers des investissements pour les villes de Lyon et Villeurbanne, un tiers pour les autres communes, un dernier tiers pour des équipements ou chantiers métropolitains. Et, rue du Lac, dans les couloirs du siège du Grand Lyon, chaque PPI donnait lieu à des marchandages entre le président et les maires. Un passage obligé pour les prédécesseurs de Bruno Bernard qui devaient s’attirer les bonnes grâces des maires de droite ou de centre-droit de l’Ouest lyonnais pour conserver la majorité.

Or, tout a changé l’an dernier. Le conseil métropolitain a été élu au suffrage universel direct, il ne représente plus les 59 communes du territoire mais leurs administrés. Avec leurs alliés de gauche, les écologistes disposent d’une majorité confortable (84 conseillers sur 150) pour appliquer leur programme sans être obligés de négocier en permanence avec les maires. Et c’est ce qu’ils font. « Certes, il y a eu une concertation mais elle était biaisée, déplore Luc Seguin, conseiller métropolitain de la circonscription Ouest. Tous les maires n’ont même pas pu échanger avec Bruno Bernard sur la PPI ! » « Avant, ce n’était pas idyllique, mais chacun arrivait à faire financer un ou deux projets. La confiance est rompue entre la Métropole et les communes », juge-t-il.

« Ce qu’il se passe aujourd’hui, c’est la faute de Gérard Collomb »

Sur le fond, la fronde est le symptôme des difficultés de la Métropole de Lyon, collectivité unique en France qui cumule les compétences de l’ancienne communauté urbaine avec celles du département, à se faire accepter. « Ce qu’il se passe aujourd’hui, c’est la faute de Gérard Collomb », résume Alexandre Vincent en pointant du doigt le géniteur de la Métropole. « Le singulier et inabouti "modèle lyonnais" a tout du contre-exemple : au prétexte d’une mise en adéquation du fait institutionnel avec le fait urbain, il constitue une soumission à un phénomène de métropolisation », développe ainsi la tribune des 45 maires. « Il y a la loi et il y a l’esprit de la loi, considère Philippe Cochet. On ne fait pas contre la volonté d’un maire sur son territoire. »

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Le maire LR de Rillieux-la-Pape, Alexandre Vincendet. Photo : N.Barriquand.

« Ce qui s’exprime ici, c’est une lutte entre deux légitimités [municipale et métropolitaine] qui sont à égalité ou presque, analyse Christophe Chabrot, professeur de droit public à Lyon-2. Il devient nécessaire de clarifier les compétences afin d’éviter les interdépendances. » Des exemples ? La voirie relève de la Métropole quand la commune s’occupe du stationnement. Le Grand Lyon vote le Plan local d’urbanisme et de l’habitat (PLU-H) quand les maires signent les permis de construire.

Aux reproches d’ordre institutionnel, les frondeurs ajoutent une critique en règle du style Bernard : « Verts totalement hors-sol », « planification idéologique », « vision dogmatique ». Sur ce couplet, ils ont été rejoints par les élus du groupe de Gérard Collomb. « Ce n’est pas le modèle métropolitain qui est responsable du mépris et du dédain vécus par les maires mais c’est bien la gouvernance des verts et de leurs alliés », a défendu son président Louis Pelaez lors d’une conférence de presse de rentrée, ce jeudi.  

3/ Jusqu’où iront les frondeurs ?

« Ce n’est qu’un début, cette tribune n’est pas qu’un feu de paille, assure Philippe Cochet. La marche sera peut-être longue, mais elle est menée avec des gens déterminés. » Certes, mais concrètement ? Après la tribune, les frondeurs comptent mobiliser les habitants de leurs communes au travers d’une pétition. Par l’intermédiaire du sénateur LR Etienne Blanc, élu d’opposition à la ville de Lyon, ils espèrent obtenir une mission d’enquête parlementaire sur le fonctionnement du Grand Lyon en vue d’amender la loi Maptam qui a instauré la collectivité particulière qu’est la Métropole. C’est loin d’être gagné…

En attendant, les maires mécontents menacent de faire sécession. « On ne peut pas forcer des gens à rester ensemble quand ils veulent divorcer », dixit Philippe Cochet. Là encore, l'hypothèse relève de la posture politique. Comme nous l’avons détaillé dans un précédent article, pour une commune, sortir du Grand Lyon est quasi-impossible juridiquement et inenvisageable avec les équilibres politiques actuels.

Reste le chantage au permis de construire, brandi en conférence de presse. Les maires frondeurs pourraient-ils faire la grève de la signature ? Cette option provoquerait automatiquement une multiplication de recours et un engorgement des tribunaux. Mais elle pourrait être utilisée sur des projets particuliers. « À Rillieux, la Métropole a prévu d’implanter un collège sans qu’on m’ait demandé mon avis, prend en exemple Alexandre Vincendet. Or, le permis de construire, c’est moi qui le signe. C’est simple : pas de concertation, pas de signature ! »  

4/ Que répond Bruno Bernard ?

« Ma porte est toujours ouverte, s'est défendu le président du Grand Lyon. Il n’y a jamais eu autant d’échanges. Mais cela ne veut pas dire qu'on soit d'accord tout le temps. On assume de prendre des décisions fortes. » Droit dans ses bottes ! « Il prend des risques, commente Christophe Chabrot. Sur le papier, il a la légitimité de l’élection pour agir, mais la politique, c’est l’art du compromis. S’il continue de s’arc-bouter, comme sur le téléphérique de Saint-Foy, on va vers des blocages permanents et la Métropole va exploser. » Le prochain conseil du Grand Lyon, lundi 27 septembre, s’annonce sportif…