«Je ne répondrai pas à vos questions. Le linge sale, on le lave en famille ! » Le ton est donné. Ancien coordinateur régional d’En Marche, conseiller municipal d’Orvault et désormais conseiller politique du groupe de la majorité à l’Assemblée Nationale, Hugo Oillic refuse de répondre à Mediacités. Le mouvement fondé par Emmanuel Macron a beau professer la transparence et se dire en rupture avec les vieilles habitudes politiciennes, certains se referment comme une huître dès que l’on tente de comprendre un peu mieux sa cuisine interne. Comme dans n’importe quel « vieux parti »… Pourtant, quoi de plus légitime que de s’intéresser à la formation dont sont désormais issus neuf députés de Loire-Atlantique sur dix, et dont le nombre d’adhérents (9000) dépasse très largement celui du PS ou des Républicains dans le département ? Quoi de plus normal que de vouloir comprendre pourquoi elle a vu en moins de six mois quatre "référents" (le responsable à l’échelle du département, dans le langage « marchien ») se succéder à sa tête, un record en France.

L'épineuse succession de Valérie Oppelt

A défaut d’obtenir des réponses de certains des principaux intéressés, reprenons l’histoire depuis le début pour essayer de comprendre le pourquoi de cette valse des premiers de cordée. Tout commence à l’été 2016. Quatre mois après le lancement d’En Marche à Amiens par Emmanuel Macron, un petit groupe de Nantais issu du monde de l’entreprise se forme. A sa tête: Valérie Oppelt de Kerever, 42 ans, ancienne cadre supérieure dans une PME. Celle-ci ne compte pas son temps pour l’organisation de réunions d’appartement et d’ateliers de réflexion pour En Marche. Nommée référente en septembre 2016 par les instances nationales, elle structure le mouvement, coordonne les 30 premiers comités locaux et parvient en trois mois, à fédérer près de 2500 personnes autour du projet d’Emmanuel Macron.

Parallèlement, la leader d’En Marche 44 poursuit un vieux rêve managérial. En janvier, elle enregistre la société Ennoia, spécialisée en conseil et conception d’éclairage. A peine le temps d'être créée, l’entreprise doit fermer. Terminée la vie d’entrepreneuse, place à la politique : après avoir animée la campagne présidentielle en Loire-Atlantique, Valérie Oppelt a contribué à l’écrasante victoire de LREM (La République en Marche) dans le département, en conquérant la 2e circonscription, celle de Nantes Centre. Comme le prévoient les statuts du mouvement, la nouvelle députée Oppelt, abandonne donc sa mission de référente à son entrée au Palais Bourbon, fin juin. Pour lui succéder, l’état major parisien d’En Marche choisit alors Stéphane Gachet pour piloter (bénévolement) le mouvement au niveau départemental et coordonner ses 50 comités locaux. Rien que de très naturel : engagé depuis la création du mouvement, cet ancien cadre de la ville de Nantes passé à Nantes Métropole (en tant que chef de projet stratégie « relation aux usagers ») occupait déjà la fonction de fait, depuis l’entrée en campagne électorale de Valérie Oppelt.

Après l'euphorie des victoires, la guerre des courants

Nommé officiellement, Stéphane Gachet entreprend de transformer la formidable machine de guerre électorale en une organisation capable de relayer et de soutenir au niveau local la politique du président de la République. Pour y parvenir, il lance notamment des groupes de travail thématiques (entreprise, social, Europe…) qui ont pour objectif de faire remonter à Paris la « substantifique moelle » des réflexions de la base. Il réorganise également les instances départementales avec une nouvelle équipe, présentée aux comités le 16 septembre 2017. Une méthode participative qui semble faire l’unanimité auprès des adhérents de LREM en Loire-Atlantique jusqu’au coup de théâtre du 6 octobre dernier.

Ce jour là, à la stupéfaction générale, Stéphane Gachet est éjecté au profit d’ Isabelle Manzoni , mandataire financier de Valérie Oppelt durant sa campagne électorale et animatrice active du comité local « Ile de Nantes ». La nouvelle référente a beau être, elle aussi, une marcheuse de la première heure, la manœuvre provoque la stupeur chez une partie des adhérents et des cadres locaux du mouvement. Une « procédure normale, soutient pourtant Valérie Oppelt. Stéphane Gachet avait été nommé en intérim, avant qu’un référent soit choisi pour trois ans. Le national a alors consulté les comités locaux et les députés élus. La commission d’investiture a ensuite fait son choix ».

Si tout semble en apparence conforme aux statuts du mouvement, pour beaucoup la mise sur la touche de Stéphane Gachet témoignerait des nombreux clivages qui divisent les marcheurs de Loire-Atlantique. Et qui commencent à empoisonner l’atmosphère du parti présidentiel avec l’évaporation des vapeurs euphorisantes de la victoire. Pour certains, cette mise à l'écart témoignerait de la lutte de sensibilités qui oppose, au sein des instances locales, les marcheurs de centre-gauche (anciens proches du PS) et les marcheurs de centre droit (plutôt issus de l’UDI).

Il faut dire que les transfuges sont légion. Au rang de ceux provenant du centre-droit, on compte notamment Hugo Oillic, ancien président des jeunes UDI de Loire-Atlantique ; Sylvain Gatt, adjoint au maire (UDI) de Saint-Sébastien-sur-Loire, neveu du maire Joël Guerriau, aujourd’hui attaché parlementaire de la députée LREM Aude Amadou ; Yannick Haury, ancien maire divers-droite de Saint-Brévin devenu député LREM, etc. De l’autre côté, on trouve, par exemple, les anciens PS Sophie Errante et Yves Daniel, désormais députés LREM ; William Benaïssa, ancien responsable des Jeunes Socialistes du Maine et Loire, aujourd’hui attaché parlementaire de la députée LREM Audrey Dufeu Schubert, et bien d’autres. Classé plutôt à gauche au sein du mouvement, Stéphane Gachet aurait ainsi pâti de ces querelles de courants, dignes des partis les plus traditionnels.

Quand les querelles de personnes empoisonnent l'atmosphère

Pourtant, à écouter certains membres du mouvement, c’est ailleurs qu’il faudrait chercher la principale raison des tensions récentes. Le départ de Stéphane Gachet ? « C’est une querelle de personnes », lâche Patrice Bolo, le président du Mouvement Européen 44, ancien de l’UDI aujourd’hui à LREM. Celle qui l’aurait opposé à un autre marcheur influent : Morgan Simon, l’ancien attaché parlementaire de Valérie Oppelt, licencié depuis qu’une plainte pour agression sexuelle a été déposée contre lui, comme le révélait Mediacités. Dans les comités locaux, on connaît l’inimitié qu’entretiennent les deux hommes. « Ce sont deux personnalités différentes, note Valérie Oppelt. Morgan est reconnu pour son dynamisme. Stéphane pour son travail de fond. A Paris, Morgan était concentré sur les enjeux liés à mon mandat législatif et non sur le département. » A voir.

Selon d’autres sources, il aurait profité de son arrivée dans la capitale pour régler quelques comptes personnels. Question de caractère : « Il entretient des rapports de force avec tout le monde. Avec lui, l’humiliation n’est jamais très loin, confie ainsi Christian Brisset, le suppléant de Valérie Oppelt. J’en ai été victime en public », avoue-t-il. Question d’opportunité, aussi : à cette époque, le QG parisien d’En Marche est en plein remue-ménage. Les cadres ayant fait la campagne sont partis dans les ministères et les cabinets des parlementaires, laissant un vide propice aux petites intrigues. « Le QG a été vidé de sa substance, confirme la référente actuelle Valérie Sauviat-Duvert. C’est d’ailleurs pour ça que Christophe Castaner a été appelé à la tête d’En Marche : pour remettre de l’ordre, refournir les équipes et faire en sorte que tout refonctionne normalement. »

Homme de réseaux doté d’un bon sens relationnel, Morgan Simon aura néanmoins profité de ce contexte flottant pour faire la promotion à Paris d’Isabelle Manzoni, dont il est très proche . Avec succès, puisque le 6 octobre cette dernière remplace donc Stéphane Gachet à la tête de la branche locale du mouvement. Reste que ce changement brutal passe mal auprès d’un certain nombre de militants. Très vite, une vingtaine de comités locaux de Loire-Atlantique (représentant 70 % des adhérents) demandent des explications au QG national. André Salaün, un marcheur de l’agglomération nantaise de 64 ans se souvient  : « Nous n’avons pas apprécié la méthode. Stéphane Gachet faisait du bon travail. Cette décision prise d’en haut, sans consultation des comités locaux ne correspond pas à l’esprit du mouvement. C’était une erreur. D’ailleurs, depuis, c’est le bordel ! » Les adhérents « sont nostalgiques d’une forme de militantisme très collaboratif qu’ils ont connu avant et pendant les campagnes électorales, surenchérit Christian Brisset. Mais maintenant que nous sommes au pouvoir, nous sommes confrontés aux mêmes problèmes que les partis politiques classiques. »

« Nous avons les emmerdes de la gauche et celles de la droite »

Dévoilée par Mediacités, l’« affaire Morgan Simon » viendra encore aggraver les tensions entre les instances nationales et le département. Au point de contraindre Arnaud Leroy, macroniste historique et membre du conseil d’administration de La République en Marche, à se déplacer en Loire-Atlantique pour faire le ménage . Résultat : début novembre, un mois tout juste après sa nomination, Isabelle Manzoni est débarquée à son tour. La perdante des élections sénatoriales, Valérie Sauviat-Duvert, est appelée à la rescousse. Passée par le mouvement des jeunes socialistes puis attirée par François Bayrou, elle milite à « Nous Citoyens » en 2014. Cette même année, elle est élue conseillère municipale de Guérande, dans la majorité du maire divers-droite Stéphanie Phan Thanh, qu’elle quittera la considérant « trop fillonniste ».

La nouvelle référente départementale d’En Marche présentera une nouvelle équipe d’ici une semaine. Une équipe « consensuelle » afin d’apaiser les tensions de ces derniers mois. « Notre mouvement n’est ni de gauche, ni de droite mais nous avons les emmerdes de la gauche et celle de la droite ! On ne peut pas assimiler tous les codes de la politique du jour au lendemain », avoue-t-elle. Cette adepte du bouddhisme devra puiser dans cette philosophie pour permettre à LREM en Loire-Atlantique de trouver une culture politique commune et une sérénité. Les prochaines échéances électorales en dépendent.

En coulisses

Malgré les statuts de LREM qui promeuvent la transparence (article 3), Arnaud Leroy, Morgan Simon, Sylvain Gatt, Isabelle Manzoni et Stéphane Gachet n’ont pas souhaité répondre à nos questions.

 

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).