Le collectif opposé à la centrale thermique de la Californie s’apprête à frapper un grand coup. Si les travaux de la tranche bois de la chaufferie démarrent comme prévu le 18 juin prochain, ils iront déposer plainte le samedi suivant pour « mise en danger de la vie d’autrui », à l’encontre de Nantes métropole. « Elle sera sans doute classée sans suite, mais nous souhaitons laisser une trace », confie Stanislas, l’un des membres du collectif. Si dans dix ou quinze ans, on s’aperçoit que c’était une grave erreur, on ne pourra pas dire que nous n’avions pas lancé l’alerte... »              

Construite en 2016 sur un terrain de Nantes métropole situé à cheval entre Rezé et Bouguenais, cette centrale comprend aujourd’hui deux chaufferies au gaz dont une de cogénération produisant de l’électricité. Les travaux qui démarrent permettront d'en construire une supplémentaire, conçue pour brûler plus de 9 000 tonnes de bois par an. Cet équipement viendra alimenter le réseau de chaleur "Centre Loire" de Nantes métropole qui fonctionne déjà grâce à la chaufferie de Malakoff. Celle de la Californie desservira en chauffage et eau chaude sanitaire la partie Centre Ouest de l'île de Nantes et les territoires situés au sud de la Loire, notamment le CHU Saint-Jacques et la future ZAC de Pirmil les Isles.              

« Un vrai déni de démocratie ! »

Stanislas est l’un des premiers à avoir découvert, au printemps 2016, le lancement du chantier, situé rue de la Californie. « J’ai été intrigué par un ballet de bulldozers et je suis allé consulter le permis de construire à la mairie, ce que je ne fais jamais, raconte-t-il. J’en en parlé aux copains du quartier et c’est parti comme une traînée de poudre ! ». Ce qui attise leur colère ? Une enquête publique éclair (réalisée du 29 mars au 28 avril 2016) et des travaux qui démarrent dans la foulée, sans que les riverains en aient été préalablement informés. « Un vrai déni de démocratie ! », tempête-t-il.

Dialoguer… après la construction

Les élus de la métropole nantaise reconnaissent que la communication sur ce dossier a grandement pêché. « C’est vrai que cela pose question sur l’adaptation des procédures d’enquête publique en France », glisse Julie Laernoës, vice-présidente de Nantes métropole (EELV) chargée de la transition énergétique. Cette ancienne coordinatrice du groupe Écologiste et citoyen à la Région Pays-de-la-Loire, a pris cette délégation en 2014, un an après la décision de construire cette centrale. « C’est toujours plus compliqué de remettre du dialogue avec les citoyens a posteriori car un sentiment de suspicion peut s’installer ». De fait, depuis ce raté initial, aucune des initiatives mises en œuvre pour rassurer les habitants n’ont réussi à convaincre ou apaiser les membres du collectif.              

Le 8 juin, ces derniers ont même boycotté la réunion organisée pour présenter les données récupérées par deux capteurs installés par Air Pays-de-le-Loire à proximité du site. En place depuis février 2017, l’un aux Couëts (rue de la Chabossière) et l’autre à Trentemoult (place Levoyer), ils enregistrent tous les quarts d’heure les niveaux de pollution de part et d’autre de la centrale. Ces données sont accessibles à tout moment sur le site internet d’Air Pays de Loire. « Ce que nos capteurs mesurent, ce sont les concentrations, à savoir ce qui est présent dans l’air que l’on respire, et non les émissions, qui émanent directement des cheminées ou des pots d’échappement », précise Luc Lavrilleux, directeur d’Air Pays-de-la-Loire.

Mesures de pollution

Que disent ces données ? En matière de dioxyde d’azote (NO2), les valeurs obtenues à Trentemoult (16 microgrammes par mètre cube en moyenne annuelle) et aux Couëts (18) sont de 12 à 20 % plus élevées que sur deux autres sites de mesures nantais, l’un à la Bouteillerie (près du jardin des plantes) et l’autre à la Chauvinière (au nord de Nantes). Elles restent néanmoins largement inférieures à la « valeur limite » à ne pas dépasser sur le plan réglementaire (40 mg), ainsi qu'à celles mesurées boulevard Victor Hugo à Nantes, à proximité immédiate du trafic routier (37 mg).

Passons aux PM10, ces particules fines de diamètre inférieur à 10 microns, particulièrement nocives pour la santé. Si les sites des Couëts et de Trentemoult respectent les objectifs de qualité sur l’année, quatre jours de dépassement du seuil d'information ont néanmoins été observés aux Couëts et trois à Trentemoult entre novembre et décembre 2017. Explication d’Air Pays-de-la-Loire : ces dépassements sont apparus lors des épisodes de pollution généralisée. Par ailleurs, les pics observés dans les deux sites de mesures en fin de journée (de 20 à 23h) s’expliquent par la pollution émise par les cheminées à bois des particuliers, nettement plus nombreuses dans le tissu pavillonnaire de Rezé qu’à Nantes. Conclusion de l’organisme : « ces niveaux de pollution sont représentatifs d’un milieu urbain de fond. L’influence de la chaufferie actuelle n’est pas significative ».              

« On a vu des fumées très visibles le matin rouler vers le sol »

Que se passera-t-il lorsque la chaufferie bois sera mise en service à l’automne 2019 ? Nantes métropole propose la lecture suivante : une chaufferie bois fonctionnant à plein régime durant une heure correspondrait à 236 véhicules roulant en continu à 70 km/heure, ou bien à 14 cheminées de particuliers à foyer ouvert dans des maisons de 100 mètres carrés. « Mais il s’agit ici d’émissions de particules, en sortie de cheminée à 21 mètres de hauteur, et non de concentration respirée par les habitants, précise Air Pays-de-la-Loire. Avec les phénomènes de dispersion, l’impact sur ce que les gens respirent est moindre ». Pour Stanislas, la hauteur de cheminée envisagée (21,5 mètres pour la partie bois) n’est pas suffisante : « il faudrait des cheminées bien plus hautes, de l’ordre de 60 mètres, pour s’affranchir de l’effet de rabattement des fumées, assure-t-il. Rien qu’avec la chaufferie au gaz, on a vu des fumées très visibles le matin rouler vers le sol ».

Des projections mises en doute

Les modélisations réalisées sur les concentrations de particules montrent une augmentation moyenne de 1 microgramme/m3 sur une année avec la chaufferie bois en fonctionnement. En cas d’épisode de pollution généralisé, en revanche, les risques de dépassement du seuil d’information existent. L’influence des émissions de la chaufferie est en effet estimée à 7 microgramme/m3 en moyenne sur une journée. « La pression exercée par la population a eu le mérite de nous interroger sur la qualité de l’air dans notre commune, observe Pierre Quénéa, adjoint (PS) au maire de Rezé. Nous serons très exigeants vis-à-vis d’ERENA sur les moyens de prévenir ces émissions et sur les mesures à adopter en cas d’épisodes de pollution ».              

Largement insuffisant pour les membres du collectif, qui persistent et signent. « On nous fait croire que cette chaufferie sera inoffensive pour l’air que l’on respire, indique un habitant de Trentemoult spécialisé dans les questions énergétiques et membre du collectif. Mais ce qu’on ne dit pas, c’est que les Couëts et Trentemoult sont déjà les sites les plus soumis à la pollution dans la métropole, que ce soit en raison du trafic routier ou des nombreuses industries présentes ou en projet à proximité. Même si on reste dans les clous de la réglementation, elle va mécaniquement augmenter. Et ce sera pire quand arriveront les nouveaux habitants de la ZAC de Pirmil les isles. »

« Des tours de passe-passe pour arriver à un résultat convenable »

Membre du collectif et ingénieur dans le secteur énergétique, David préfère substituer à la modélisation des 236 voitures un équivalent en trafic routier de « 56 000 voitures supplémentaires par jour pour les particules ». Chiffre qu'il ajoute à celui du trafic réel sur la route de Pornic, qui jouxte la chaufferie (39 250 voitures par jour). « Je ne pense pas que l'on se trompe quand on dit que toute augmentation de pollution, même inférieure aux valeurs limites, aura un effet sanitaire délétère sur les populations concernées », argue-t-il, citant un rapport récent de l'agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES), selon lequel « toute réduction des niveaux de particules, qu'ils soient inférieurs ou supérieurs aux valeurs limite, conduit à une bénéfice sanitaire ».

Autre source d’inquiétude : les métaux lourds (chrome, cadmium, chlore, arsenic…) émis lors de la combustion du bois, que les capteurs d’Air Pays-de-la-Loire ne mesurent pas. « Tout au long de leur vie, les arbres captent ces substances, en plus du CO2 », souligne Yannick Roudaut, lui aussi membre du collectif. Sur ce point, les habitants ne peuvent s’en tenir qu’aux projections du rapport d’impact sanitaire rédigé par ERENA. « Or, ce rapport ne tient compte de l’exposition au cadmium (un métal particulièrement toxique, ndlr) que 16 heures par jour, parce qu’il présume que les habitants partent sur leur lieu de travail les huit heures restantes. Mais quid des retraités et des enfants qui vivent sur place toute la journée ? », rappelle-t-il en soulignant que l’école la plus proche est située à 500 mètres de la chaufferie (contre 200 mètres pour la première habitation). Son voisin David enfonce le clou : « Corrigée, cette étude d'impact aurait dû amener l'exploitant à revoir le dimensionnement de l'installation car les recommandations sanitaires étaient dépassées en termes de risques pour les populations. Mais on a préféré utiliser des tours de passe-passe pour arriver à un résultat convenable et obtenir les précieux tampons des administrations... »

Brûler du bois : une (fausse) bonne idée ?

La qualité du bois brûlé dans la centrale préoccupe, elle aussi, les membres du collectif. « Il ne pourra pas venir de plus de 130 kilomètres à la ronde et ne devra pas être traité, fait valoir Julie Laernoës. D’ailleurs, la filière bois locale voit cela d’un très bon œil... » Dans la mesure où une bonne partie du combustible ne sera pas constitué de bois forestier mais de bois « urbain » (rebuts de palettes, bois d’élagage, etc), son origine et son taux d'humidité seront systématiquement vérifiés. « La qualité du bois brûlé comme celles de la combustion et de la filtration conditionnent la qualité des émissions en polluants, intervient David, l'ingénieur spécialisé dans l'énergie. En dehors des contrôles annuels, un bois souillé pourra très bien passer inaperçu... »

« Le plus néfaste pour la qualité de l'air ce sont les cheminées individuelles »

Stanislas « comprend que l’on cherche à brûler une ressource locale pour ne pas faire venir du bois de loin. Mais dans l'imaginaire collectif, on croit trop souvent que brûler du bois est quelque chose de naturel et donc d'écologique... » Professeur émérite à l'université Lille-1 et présidente d'honneur de l’association pour la prévention de la qualité atmosphérique (Appa), Isabelle Roussel ne dit pas autre chose. « Les Français ont une image éminemment positive du bois brûlé à l’âtre, qui est synonyme de convivialité et de réconfort, fait-elle observer. Mais il faut savoir que les feux de cheminée sont de grands émetteurs de particules fines ».

Confirmation de Rémi Chabrillat, directeur du département Productions et énergies durables à l'ADEME, qui, à travers son Fonds chaleur, finance de nombreuses chaufferies biomasse en France, dont celle de la Californie : « le bois énergie représente 28 % des émissions de PM 10 et 44 % des PM 2,5, qui sont encore plus fines, indique-t-il. Mais celui des grosses chaufferies ne représente que 3 % de ces émissions. En réalité, les plus néfastes pour la qualité de l'air sont les cheminées individuelles ».

Menaces sur la ressource forestière

Pour l'ADEME, le développement des chaufferies bois en France représente « l’un des axes importants des objectifs de développement des énergies renouvelables dont s'est doté la France ». Pas question, donc, de remettre en cause une solution jugée bien meilleure pour l'environnement que la production d'énergie à partir du fioul, du gaz ou du charbon. « Non seulement ce sont des énergies fossiles, mais en plus, il faut les importer, décrit-il. La biomasse est en train de devenir la première énergie renouvelable en France. D'autant que les forêts françaises se portent bien. Nous ne prélevons aujourd'hui que la moitié de l'accroissement naturel de la forêt. On a donc encore une marge considérable ».

A voir. Pour Isabelle Roussel, « on a tendance à présenter le fait de brûler du bois comme une opération neutre, dans la mesure où le volume de CO2 dégagé pendant sa combustion est égal à celui qu’il a accumulé pendant sa croissance. Certes, mais il faut regarder à plus long terme car une forêt ne repousse pas comme cela ». La hausse de la demande en bois pourrait ainsi encourager une tendance plutôt néfaste pour les générations futures : la plantation d’essences à croissance rapide, qui permet aux propriétaires de privilégier la rentabilité immédiate en réalisant des coupes accélérées sans laisser aux arbres le temps de capter le CO2. Une pratique qui explique, par exemple, la mobilisation citoyenne contre une chaufferie bois de Gardanne (Bouches-du-Rhône), au nom du refus de « déboiser le sud est de la France ou de contribuer au déboisement de régions tropicales... »

« La meilleure énergie est encore celle qu'on ne produit pas »

Comme le souligne Franck Laval, porte parole de l’ONG Écologie sans frontière, « certaines solutions présentées comme écologiques ne le sont pas tant que ça. Par exemple, le roulement à billes des éoliennes consomme des métaux rares extraits en Chine, ce qui engendre un coût environnemental colossal ». En résumé, rien de ce qui produit de l’énergie n’est exempt de dégâts. « La meilleure énergie est encore celle qu’on ne produit pas, poursuit-il. Il faut défendre une plus grande sobriété énergétique ». Le directeur des énergies renouvelables à l'ADEME ne nie pas l'existence d'impacts, comme toute technologie. « Il faut évidemment avoir des points d'attention sur l'approvisionnement en bois, la replantation des arbres et la surveillance du fonctionnement de ces équipements. Mais la pollution émise par ces chaufferies reste infinitésimale ».              

Pour Julie Laernoës, les débats suscités par la chaufferie Californie sont représentatifs de la « complexité » de la transition énergétique en cours, dans la mesure où elle vient « relocaliser une production d’énergie qui était au départ très centralisée et invisible. C’est notamment ce qui se passe autour des éoliennes lorsqu’elles font irruption dans le paysage... »

Plus puissante que celle de Trentemoult, la chaufferie de Malakoff n’a de son côté pas connu un tel mouvement de contestation. « On la fait visiter aux habitants et elle suscite un vrai intérêt », soutient Julie Laernoës. « On a essayé de mobiliser les habitants de Malakoff mais ils ont d’autres soucis en tête, répond Yannick Roudaut. Pourtant, selon la direction du vent, les fumées peuvent aller droit vers les habitations ! A Trentemoult, on nous stigmatise comme des bobos, mais nous nous considérons plutôt comme les lanceurs d’alerte du prochain scandale sanitaire... » Quand aux émissions de particules de la chaufferie biomasse de Malakoff, si elles sont mesurées en sortie de cheminée par l’opérateur (c’est obligatoire), il n’existe aucun capteur d’Air Pays de la Loire à proximité ou dans les alentours pour venir y jeter un regard citoyen…