Alors qu'une nouvelle réunion de négociation se tenait hier entre l’opérateur Léo Lagrange et les syndicats, et qu'une assemblée générale d'un collectif de salariés déterminera aujourd'hui, jeudi 28 février, la suite de la grève de l’accueil périscolaire dans certaines écoles publiques nantaises, Mediacités décrypte en six questions les ressorts de ce mouvement social, en s'appuyant notamment sur un rapport municipal réalisé au printemps 2018 à la demande de l'opposition et qui n'a pas été mis en ligne jusqu'à présent.             

bidule loupeComment fonctionne l’accueil périscolaire à Nantes ?

Nantes a fait, de longue date, le choix de déléguer la gestion de l’accueil périscolaire à une association plutôt que de créer son propre service. Pendant 32 ans, elle a confié ce service à Nantes Action périscolaire (NAP). Mais l’an dernier, la ville a changé d’opérateur à l’issue d’un appel d’offres lancé en juin 2018. Deux offres étaient en concurrence : celles de NAP et de la fédération Léo Lagrange, qui a finalement remporté la mise. « Il y a trente ans, les villes lançaient des services périscolaires sous la forme de garderies, rappelle Myriam Naël, adjointe (PS) au maire à l’éducation. Les choses ont évolué et nous nous devons de proposer un service éducatif plus exigeant. »

S’ajoute à cette exigence de qualité, une montée constante des effectifs. Une "mission d’information et d’évaluation relative à l’accueil périscolaire dans les écoles publiques nantaises", conduite en 2018 à la demande de l'opposition municipale, a constaté que la fréquentation du périscolaire n’a eu de cesse de grimper, passant de 17 492 enfants accueillis en 2012 à 19 597 en 2017. La progression la plus notable porte sur l’accueil du soir (+ 44 %). Entre la hausse de la démographie et la réforme des rythmes scolaires de 2013, le budget consacré par la ville au périscolaire a doublé en cinq ans, passant de 6,8 millions d’euros en 2012-2013 à 13 millions en 2017-2018 !

Pour l’année scolaire en cours, ce budget s’élève même à 16,8 millions d’euros. Soit 4 % du total des frais de fonctionnement de la ville en 2019 (375,3 millions). A titre de comparaisons, un montant identique est alloué à la tranquillité et à la sécurité publique ; 23 millions d'euros sont consacrés aux espaces verts ; et 20 millions au développement culturel. Dans une ville comme Toulouse (467 000 habitants contre environ 300 000 à Nantes), le budget du périscolaire représente 19,4 millions en 2019 (en y ajoutant celui des crèches). Soit 3,5 % du budget de fonctionnement (541,4 millions d'euros).            

bidule loupePourquoi la ville vient-elle de changer d’opérateur ?

La mairie avance plusieurs raisons au choix de Léo Lagrange. D’abord, pouvoir répondre à l’augmentation continue des effectifs en s’appuyant sur un opérateur « expérimenté » - la fédération gère notamment l’accueil périscolaire de Toulouse ou Lille - et disposant d’un service de ressources humaines « mieux dimensionné ». La mairie espère aussi aboutir à « une amélioration du statut des personnels », notamment via des formations puisque la fédération Léo Lagrange dispose d’une école de formation interne.

La ville a aussi, et surtout, cherché à s'appuyer sur une association aux reins plus solides pour contrer les difficultés d'encadrement que rencontrait NAP ces dernières années. La mission d’évaluation a montré que cette dernière ne parvenait pas à assurer le taux d’encadrement souhaité (1 adulte pour 10 enfants en maternelle et 1 pour 14 en élémentaire le matin et le soir). En 2017, le taux réel d’encadrement était de 1 pour 13 en maternelle et 1 pour 23 en élémentaire. Ces chiffres s’expliquent par un grand nombre de postes vacants (80 en 2017) et un absentéisme chronique (de 13 à 15 %) parmi les animateurs (lire encadré ci-dessous).

Avec ce changement, Nantes espère aussi réduire la très nette fracture territoriale et sociale qui caractérise l’accueil périscolaire. L’accueil du matin n'est fréquenté quotidiennement que par 4,7 % des enfants scolarisés en zone d'éducation prioritaire (ZEP) contre 10,3 % dans les autres écoles. Pour la cantine, ces chiffres s’élèvent respectivement à 51,9 % et 77,4 %. Même grand écart pour l’accueil du soir avec 17,1 % de fréquentation en ZEP contre 34,6 % ailleurs. Pour y remédier, Léo Lagrange envisage d’organiser des événements au cœur des quartiers pour aller au devant des familles qui ne connaissent pas le périscolaire.

bidule loupePourquoi ce changement inquiète-t-il les salariés du périscolaire ?

La reprise intégrale des 800 anciens salariés de NAP par Léo Lagrange a suscité des tensions. « Avec ce transfert, on sait ce qu’on perd mais pas ce qu’on gagne, explique Stéphane Maxime, membre du collectif des animateurs du périscolaire, qui réunit des salariés syndiqués et non syndiqués. Certes, on entre dans une grosse fédération qui propose une plus grande offre de formation. Mais les nouveaux embauchés par Léo Lagrange ont des acquis sociaux en recul par rapport aux anciens salariés de NAP. Ce moins disant social, c’est le noyau de notre lutte. » Le collectif réclame, entre autres, le maintien du 13ème mois de salaire, d’une prime pour la présence en ZEP et l'absence de jour de carence en cas d’arrêt maladie.

Du côté de Léo Lagrange, on assure qu’« aucune porte n’est fermée » et que les discussions sont en cours. « Il faut savoir que les contrats de travail et la rémunération annuelle ne changent pas dans le cadre d’une reprise », expose Sarah Fréhel, directrice de Léo Lagrange Ouest. En effet, seuls les accords collectifs sont soumis à révision au delà d'un délai légal de 15 mois. « Ce délai est nécessaire pour avoir le temps d’étudier et de comparer les avantages collectifs de NAP et ceux de Léo Lagrange », poursuit la directrice. Une période d'autant plus précieuse que la NAP a signé pas moins de 63 accords collectifs en 32 ans !            

« On doit les éplucher un par un. On ne peut pas dire que l’on va reprendre tel quel ces 63 accords et les appliquer aux 7 500 salariés de notre fédération », poursuit Sarah Fréhel. Les négociations pourraient-elles aboutir à des accords locaux expérimentaux, permettant de préserver certains acquis ? C’est ce que veut croire le collectif des animateurs nantais. A cette question, la directrice botte en touche : « Nous sommes en train de réfléchir à un grand accord national du périscolaire pour l’ensemble de notre fédération et cela demande un peu de temps. »

bidule loupeQui a initié le mouvement de grève ?

Après une première journée de grève le 16 octobre, au moment de l’ouverture des négociations, c’est au mois de janvier que les écoles ont été le plus durement touchées. Un appel à la grève illimitée a été lancé par le syndicat Sud, en lien avec le collectif des animateurs nantais. Une méthode que les autres organisations syndicales (UNSA, CGT, FO) ont dénoncé. « La grève est le moyen ultime à utiliser lorsque toutes les autres options n’ont pas permis d’aboutir à un accord et, surtout, lorsque l’employeur refuse de négocier, indique Force Ouvrière. Dans le cas de Nantes, nous sommes très loin de cette situation extrême. » La CGT est allée plus loin : « Nous ne nous laisserons pas instrumentaliser par une organisation ou par certains individus qui profitent de la situation pour des intérêts individuels, syndicaux et surtout politiques dans le seul but de préparer les prochaines élections municipales. »   

« Ces organisations syndicales sont très en colère d’avoir été court-circuitées par le collectif, estime Stéphane Maxime. Elles ne sont pas assez proches des réalités du terrain ». Nous n’avons pas pu joindre de représentants du syndicat Sud. Voilà pour les joutes syndicales. S’agissant des perturbations, celles-ci ne sont pas uniquement liées au mouvement de grève. Parfois, des accueils périscolaires ont pu fermer à cause d’un effectif insuffisant lié à l’absentéisme chronique. « Parmi les animateurs, il y a pas mal de personnes en précarité ou de mères isolées qui peuvent rencontrer des difficultés pour faire garder leurs propres enfants. » La décision de fermer un accueil périscolaire dépend du taux d’encadrement des élèves. « Si celui-ci est trop faible, explique Myriam Naël, on décide de fermer pour ne pas faire prendre de risques aux enfants ni aux personnels. »

Contrairement aux grèves des enseignants, la ville n’est pas légalement tenue de mettre en place un service minimum d’accueil ( SMA ). Elle se borne donc à informer les parents le plus en amont possible. En janvier, au plus fort de la mobilisation, certains parents d’élèves ont été informés la veille pour le lendemain. Une difficulté de transmission des fichiers de parents d’élèves de la mairie vers Léo Lagrange expliquerait les couacs constatés. Depuis, le problème est réglé, assure Sarah Fréhel, de Léo Lagrange.   

bidule loupeComment ont réagi les parents d’élèves les plus touchés par la grève ?

Sur les 113 écoles de la ville, une quinzaine ont particulièrement souffert du mouvement de grève de janvier, avec des accueils perturbés - voire fermés - deux à trois semaines d’affilée. Manuel Canévet, parent d’élève dans l’une de ces écoles, a lancé une pétition à l’adresse de la mairie de Nantes, signée par 546 personnes. « La plupart des parents concernés ne connaissent pas ou peu les motifs de la grève. Ni sa durée probable, ni la position de la ville de Nantes et de la structure chargée du périscolaire, dénonçait-il dans ce texte. De nombreux parents ne comprennent pas ce défaut d’information et de communication. Alors que la ville se contente de recenser les accueils fermés au jour le jour, aucune prise de parole politique n’a eu lieu. »

Depuis, Johanna Rolland a demandé à Léo Lagrange de faire le nécessaire pour que la situation se rétablisse dans les plus brefs délais. Le conseiller municipal d’opposition (LR) Julien Bainvel déplore la gestion de la crise : « La mairie s’est cachée derrière son petit doigt en disant que c’était à l’opérateur de gérer ses personnels. Dans la mesure où c’est un marché public, elle doit assumer ses responsabilités. Pour l’instant, les familles n’ont vu que les aspects négatifs du transfert d’opérateur alors qu’il était censé apporter une plus-value éducative. » L’Union de la droite et du centre (UDC) demande « la gratuité du périscolaire pour le mois de janvier 2019 pour les familles des écoles les plus touchées ».

bidule loupeLe mouvement peut-il reprendre ?

« Nous sommes mobilisés pour que tout le monde sorte grandi de cette reprise de marché, lance l'adjointe Myriam Naël, qui souhaite « trouver un apaisement le plus rapidement possible ». De son côté, la directrice de Léo Lagrange Ouest, Sarah Fréhel, assure que « le dialogue n’a jamais été interrompu. On est en train de faire connaissance et de s’apprivoiser ». Le collectif des animateurs est traversé par plusieurs courants : ceux qui veulent jouer le jeu de la négociation, ceux qui sont pour une méthode dure (la grève illimitée) et ceux qui prônent d’autres modes d’actions, moins dérangeants pour les familles, comme l’intrusion dans des réunions publiques pour faire entendre leur voix.

En cas de reprise du mouvement, la ville réfléchit à un outil numérique permettant d’améliorer la communication avec les parents d’élèves. Et si cela se durcissait ? « On est donneur d’ordre, on a des moyens juridiques pour agir. Mais nous ne souhaitons pas en arriver là », conclut Myriam Naël.   

La mise en œuvre du projet pédagogique de Léo Lagrange (meilleure inclusion des élèves en situation de handicap, travailler sur la place des filles et des garçons dans les cours d’école...) attendra donc que la tempête sociale s’apaise. « On se donne un an pour bien comprendre les subtilités locales, indique Sarah Fréhel. Un rapport sur les risques psychosociaux avait été réalisé avant notre arrivée. On a beaucoup de choses à remettre à plat en termes d’organisation du travail. » Les parents d'élèves nantais croisent les doigts pour que cette remise à plat ne perturbe pas leur organisation familiale dans les prochaines semaines...

Animateur périscolaire : un métier en tension

En toile de fond de ce mouvement social figure l’attractivité du métier d’animateur, qui figure parmi les dix métiers les plus en tension en France. « On a deux profils de salariés, constate Sarah Fréhel, à Léo Lagrange. Ceux qui l’exercent par choix et qui demandent à ce que leur métier soit reconnu ; et ceux pour qui ce n’est qu'un métier de passage. On a l’espoir de passer à un métier de vocation pour tous. » Pas simple, quand on se penche sur le temps de travail et la rémunération des animateurs...

Selon la mission d'observation et d'évaluation du périscolaire nantais, le gros des troupes (68 %) exerce 21 heures par semaine pour une rémunération mensuelle de 750 euros par mois. Les référents périscolaires à temps plein gagnent 1 100 euros, les agents de maîtrise 1 800 euros et les cadres de l’association (2 % de l’effectif) 3 300 euros. Autre enjeu fort : la maîtrise de l’absentéisme (13 à 15 % de l’effectif), liée au profil des salariés (certains sont en transition avant de décrocher un autre emploi) et à l’organisation du travail (horaires découpés dans la journée).

La priorité de Léo Lagrange est de recruter une trentaine de nouveaux animateurs, quitte à puiser dans de nouveaux viviers, via l’intérim ou dans ses pépinières d’initiative jeunesse. « Nous avons reçu 120 candidatures depuis début janvier. C’est un processus long », décrit Sarah Fréhel.

Florence Pagneux
Après avoir débuté comme journaliste spécialisée en éducation à Paris, elle a débarqué à Nantes pour devenir correspondante du quotidien La Croix. C'est devenu son port d'attache, entre reportages pour toutes les rubriques du journal et enquêtes au long cours sur des sujets de société. Présidente du Club de la presse de Nantes, elle donne aussi des cours de journalisme à Audencia SciencesCom.