Jeudi 29 novembre, 10H30, dans le VIIe arrondissement de Paris. Ce qui devait être un jour à marquer d’une pierre blanche pour toutes les femmes engagées en politique s’est transformé en camouflet. Les élues locales avaient été rameutées par le Haut comité à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh), une instance consultative rattachée à Matignon, pour la remise officielle de leur rapport sur la « parité dans les intercommunalités » à la ministre de la Cohésion des territoires et des relations avec les collectivités. Elles seront finalement éconduites, l’une après l’autre. Jacqueline Gourault a décommandé… la veille, aux alentours de 22 heures. Trop occupé les jours suivants à prévenir puis gérer la crise des gilets jaunes, le gouvernement ne prendra même pas la peine de faire connaître son point de vue.

Des progrès loin d’être cosmétiques

Redoutant à juste titre de voir leur travail prendre la poussière sur les étagères d’un ministère, les bénévoles du HCEfh tentent depuis d’alerter les médias, le CESE et différents membres du Parlement sur la gravité du problème. Ils révèlent, chiffres à l’appui, que les efforts de rattrapage consentis depuis le début des années 2000 par le personnel politique masculin masquent une réalité de terrain beaucoup plus sombre. La succession ces dernières années de gouvernements paritaires comme la féminisation récente des bancs de l’Assemblée nationale ainsi que des assemblées régionales, départementales et municipales ne doivent pas faire illusion. Aussi satisfaisants soient-ils de prime abord, les progrès comptables enregistrés élections après élections ont tous été guidés par un souci de mise en conformité avec la loi.  Ce sont les obligations paritaires – dans la constitution des listes devant alterner un homme et une femme ou créant des binômes mixtes, comme la composition des exécutifs – et elles seules, obtenues pour la plupart dans la douleur, qui ont permis aux femmes de faire leur entrée comme conseillères, adjointes, vice-présidentes (voire présidentes tout court). Sans que le partage du pouvoir ne devienne la norme pour autant.                    

 

Au niveau municipal, par exemple, le plafond de verre demeure. Peu d’élues ont aujourd’hui le privilège de porter l’écharpe de maire : 16%, contre 13,8% lors du mandat précédent, et 7,5% en 1995, avant l’inscription du respect de la parité dans la loi. Avec de fortes variations d’un territoire à l’autre. En Loire-Atlantique (17,6%), Haute-Garonne (17,4%) ou dans le Rhône (17%), un peu plus d’un maire sur six sont donc des femmes aujourd’hui selon le réseau EluesLocales . C’est étonnamment moins que dans la « diagonale du vide » – de l’Yonne à la Creuse en passant par la Nièvre et la Haute-Vienne. Mais ces proportions restent tout de même au-dessus de la moyenne nationale, de laquelle s’approche sans la franchir le Nord (15,8%) de Martine Aubry. Par contre, lorsque vous êtes une femme, mieux vaut éviter de mener une carrière politique en Vendée (10,5%), dans le Pas-de-Calais (10,4%), les Bouches-du-Rhône (9,2%) ou encore le Haut-Rhin (7,7%)…             


(source EluesLocales)

L’éviction des femmes des pouvoirs locaux est encore plus flagrante dans les métropoles, communautés d’agglomération et autres communautés de communes... davantage à l’abri des regards que les autres institutions locales et donc aussi plus sexistes ! Difficile de donner tort au HCEfh lorsqu’il dénonce l’hégémonie sur la vie politique locale de véritables « bastions » masculinistes. Seulement 7,7 % des intercommunalités françaises sont aujourd’hui présidées par des femmes, contre 5,5 % en 2008 et 5,4 % en 1995. Quoi qu’ils en disent, les hommes ont bel et bien fait de ces établissements qui structurent la vie quotidienne de millions d’habitants – en intervenant à la fois sur l’urbanisme, les transports, le développement économique ou la protection de l’environnement – leur pré carré.

Avec quatre présidentes d’intercommunalités sur dix-sept, dont Johanna Rolland à Nantes Métropole, la Loire-Atlantique fait partie des territoires les plus vertueux en matière de parité. La Haute-Garonne, qui ne compte pourtant qu’une seule présidente d’EPCI (sur dix-sept) n’aurait pas à rougir, non plus, de sa situation… si l'on se contentait de la comparer aux cancres du Nord ou du Rhône. Là-bas, la présidence des intercommunalités échappent encore et toujours aux élues locales.

Les intercos, des « zones de non-droit » pour les élues

Pis : si les élues ne président quasiment jamais les institutions les plus puissantes du bloc local, elles ne participent guère davantage à leur gestion. Parmi la dizaine d’instances de coopération entre communes que comptent les départements du Nord et du Rhône, mauvais élèves s'il en est, les organes exécutifs de plusieurs d’entre elles – la CA du Douaisis, la CC de la Haute Deûle, ainsi que la CC du pays d'Ozon – sont composés à 100% d’hommes ! Plus globalement, selon une étude nationale du réseau d’associations féministes « Elles Aussi », moins d’un vice-président d’intercommunalité sur cinq (18 %) est une femme, en France, en 2018... La situation s’avère légèrement moins caricaturale en ne retenant que les métropoles, où la part de vice-présidentes au sein des exécutifs s’élève en moyenne – ô grand exploit – à 26 %.  

Mais là encore, les écarts sont massifs selon les territoires. Et l’observation, structure par structure, n’est pas dénuée d’enseignements. Quand l’agglomération de Rouen atteint la parité parfaite (50 %) talonnée de près par celle de Nantes, qui compte tout de même proportionnellement plus d’élues dont une a été propulsée à sa tête, Saint-Etienne Métropole ne compte pour sa part… qu’une seule vice-présidente (6 %).           

Cette mainmise des hommes sur le pouvoir intercommunal se justifie d’autant moins que le réservoir de recrutement existe. Si cela n’a pas toujours été le cas, les plus grandes mairies se sont en effet considérablement féminisées (voir ci-dessus) depuis l’instauration de nouvelles contraintes paritaires. Les conseillers communautaires n’étant rien d’autre que des élus municipaux désignés par « fléchage », la proportion de femmes siégeant dans ces instances supracommunales est logiquement passée d’un quart lors du mandat 2008-2014 à un tiers (34 %) lors du renouvellement de mars 2014. Une évolution trop lente, regrette le réseau EluesLocales, ne se traduisant pas encore qui plus est dans les exécutifs où se définissent pourtant nombre de politiques publiques susceptibles de transformer le territoire. « Il est anormal que la moitié de la population française se trouve sous-représentée dans des institutions où se déterminent les contours urbanistiques, financiers, économiques de leurs territoires pour les dix années à venir » fait justement remarquer sa présidente, Julia Mouzon, une polytechnicienne de 35 ans qui milite contre « l’invisibilisation des femmes » en politique.         

Une division du travail encore très genrée

Pour ce réseau d’élues qui fait également office d’institut de formation, l’influence des élues ne devrait en outre pas se mesurer uniquement à l’aune de leur progression comptable dans les lieux de pouvoirs mais plutôt aux fonctions qu’elles y détiennent. A les entendre, un renouvellement du personnel politique qui ne s’accompagne pas d’une remise en cause de stéréotypes solidement ancrés dans les exécutifs locaux n’aurait qu’un intérêt limité. Or, un rapide coup d’œil sur la répartition des différents portefeuilles entre hommes et femmes suffit pour se rendre compte qu’à l’instar des portefeuilles ministériels, les délégations au sein des collectivités locales continuent d’avoir un sexe ! Les hommes héritent encore et toujours des dossiers les plus stratégiques, que ce soit sur le plan symbolique (Développement économique, Sécurité) ou du fait de leur plus grande dotation budgétaire (Finances, Transports). Surprise : les adjointes et vice-présidentes sont pour la plupart cantonnées aux compétences relatives au cadre familial et à la solidarité (Petite enfance, Affaires sociales, Handicap, Culture, etc), tant bien même il arrive que cette situation corresponde à une appétence plus poussée pour les thématiques sociales.

Qui dit « meilleur partage des responsabilités » ne dit donc pas forcément réel partage du pouvoir, et ce dans toutes les collectivités. Les patriarches à la tête des institutions départementales et régionales respectent les lois « Parité » mais feignent également de ne pas en avoir compris « l’esprit. » Le sursaut de 2015 dans les conseils départementaux ne résulte pas d’une soudaine prise de conscience des bénéfices que les « mâles » pouvaient tirer d’une plus juste représentation des femmes en politique, tenant enfin compte de leur poids réel dans la société. Preuve en est : la prégnance des réflexes sexistes dès lors que la loi n’impose rien. Car si les assemblées départementales sont aujourd’hui paritaires, neuf départements sur dix demeurent encore gouvernés par des hommes voire, pour une majorité d’entre eux – la Loire-Atlantique et la Haute-Garonne y échappent –, par des couples exécutifs exclusivement masculins.

 

Outre le président et premier vice-président, les vice-présidents du Nord et du Rhône sont, par exemple, majoritairement des hommes. Et que gèrent ces hommes ? Les finances, les infrastructures et les routes départementales, le logement, l’aménagement du territoire et l’aide aux collectivités, etc. Les compétences sociales (Enfance, Famille, Vie associative, Vieillissement) sans réelle marge de manœuvre budgétaire ni capacité d’initiative demeurent l’apanage des vice-présidentes. Seul Georges Méric à la tête du département de Haute-Garonne innove en faveur d’un véritable changement de mentalités, en déléguant  à ses vice-présidentes l’aménagement du territoire (Maryse Vézat-Baronia, également 1ère vice-présidente), les transports (Line Malric) ou encore l’emploi (Sandrine Floureusses).

Derrière les figures de proue de Carole Delga en Occitanie ou Christelle Morançais dans les Pays-de-la-Loire, les conseils régionaux n’ont, pas davantage que les autres niveaux de collectivités, révolutionné les modes de faire de la politique. De l’aménagement du territoire au développement économique en passant par les transports, l’enseignement supérieur, les finances ou la sécurité, les dossiers les plus stratégiques d’Auvergne-Rhône-Alpes ont ainsi été confiés exclusivement à des vice-présidents masculins. Si Laurent Wauquiez a tenu à composer un « shadow-cabinet » quasi-paritaire au niveau national, chez Les Républicains, il a donc préféré donner les clés de « sa » région aux « siens. »

A quand l’égalité de pouvoir ?

Bien sûr, l’accès des femmes aux responsabilités ainsi qu’aux fonctions « qui comptent » se pose bien au-delà de la seule sphère politique, à commencer par le monde de l’entreprise, et prend nécessairement du temps. Reste que le contrôle direct ou indirect des mairies, intercommunalités, départements et régions par les hommes et les seuls hommes montrent que la bataille culturelle s’avère loin d’être gagnée. D’où le fait que les voix du HCEfh, les réseaux féministes EluesLocales et EllesAussi ainsi que le groupe de travail Parité de l’Association des maires de France (AMF) se rejoignent aujourd’hui autour d’un renforcement des incitations légales. Signe qui ne trompe pas, leurs dernières propositions – plus ou moins radicales selon les structures – se concentrent désormais de façon unanime sur les niveaux municipal et intercommunal. Seul hic : pour espérer rendre les collectivités locales plus représentatives de la société française lors du prochain mandat, une telle loi devra être adoptée au moins un an avant les élections programmées en 2020. Soit en mars 2019… au plus tard.           

 

https://www.youtube.com/watch?v=TAeMmL3B2xw

Le ministère de la Cohésion des territoires et le Secrétariat d’État chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes continueront-ils longtemps de faire l’autruche sur l’absence de réelle mixité dans les collectivités ? Ou bien lèveront-ils la tête du sable dans les trois mois à venir ? Alors que députés et sénateurs semblent dans l’expectative, les hésitations des associations d’élus face aux réticences d’un certain nombre de maires – parfois femmes – de petites communes n’arrangent rien. En coulisses, plusieurs structures militantes ont d’ailleurs stoppé leur lobbying pour se concentrer plutôt sur l’accompagnement des femmes élues qui souhaiteraient s’emparer d’une tête de liste. « Le conflit d’agenda de Jacqueline Gourault était réel, le gouvernement n’avait probablement pas prévu de se défausser le 29 novembre » défend Armelle Danet, vice-présidente d’Elles Aussi. « Mais depuis le remaniement,  la stratégie du chef de l’État consiste à caresser les maires dans le sens du poil. Ce qui me fait craindre que les femmes passent, une nouvelle fois, à la trappe à l’occasion du prochain mandat. A nous de nous organiser en conséquence. »           

Johanna Rolland : « Passer d'une parité d'affichage à une parité d'action »

Johanna_Rolland,_maire_de_Nantes.

Maire (PS) de Nantes depuis 2014, Johanna Rolland est aussi l'une des deux seules femmes à présider l'une des 22 métropoles françaises. Depuis son arrivée, elle a fait de la question de l'égalité femmes - hommes l'un des axes de sa politique, créant notamment, en 2015, un Conseil de l'égalité.

Mediacités : Notre enquête démontre - assez tristement d’ailleurs - que si des progrès ont été réalisés depuis une vingtaine d’années, la parité en politique est encore loin d’être une réalité. Surtout au niveau local. Sur 22 présidents de métropole en France, vous êtes vous même l’une des deux seules femmes. Quel effet cela fait-il d’être un contre-exemple ?

Johanna Rolland : Une anecdote ? Peu de temps après avoir été élues, en 2014, Nathalie Appéré (maire de Rennes, Ndlr) et moi, nous sommes pour la première fois retrouvées à l’assemblée générale de l’Association des maires de grandes villes de France. Là, l’un de nos homologues masculin – dont je tairais le nom par charité républicaine – a salué en nous « une sympathique avancée de la parité »… Nous nous sommes regardées en nous demandant s’il fallait nous fâcher, en rire, ou parler du fond. Nous avons choisi la troisième solution mais cela vous donne une idée du chemin à parcourir. On ne peut pas isoler la question de la parité en politique de l’enjeu plus global de l’égalité entre les femmes et les hommes. La question de l’accès des femmes aux responsabilités se pose au niveau économique, social, autant qu’au niveau politique. Un autre exemple : quand j’ai été élue maire de Nantes, il n’y avait aucune femme dans l’équipe de huit personnes qui constituait la direction générale de la ville et de la métropole. Cela montre bien que l’accès des femmes aux responsabilités dépasse le cadre politique et la simple question de la parité chez les élus. Aujourd’hui elles sont quatre, toutes recrutées sur critère de compétence.

La compétence, justement. On constate que lorsque les femmes accèdent à des postes de vice-présidentes au sein des collectivités, elles sont souvent cantonnées à des délégations particulières…

Oui, c’est vrai. Aux femmes le social, l’éducation ou la santé… Aux hommes les finances, le transport ou la sécurité… C’est tellement caricatural. Pour une femme de ma génération, cela paraît même totalement surréaliste. Il faut passer de la parité d’affichage à une parité réelle, une parité d’action. Pour autant, sur ce sujet, il y a de vraies différences entre les territoires. A Nantes, par exemple, avant même que j’arrive aux affaires, l’ancienne députée Marie-Françoise Clergeau avait été longtemps adjointe en charge des travaux. Aujourd’hui, je suis à la tête d’une métropole qui gère un budget de 2 milliards d’euros, avec une capacité d’action sur l’ensemble du quotidien des citoyens, de la sécurité aux transports en passant par le logement, etc. Ce n’est pas un hasard. Comme ce n’est pas un hasard qu’une femme dirige la ville de Rennes. Ce sont des territoires où l’histoire, la sociologie, la culture ont permis, qu’à force d’actions et de militantisme, les choses avancent.

Il est vrai qu’à quelques exceptions près, le grand Ouest fait plutôt figure d’exemple. Mais pour les autres ? Faut-il attendre que cette culture infuse lentement ou, comme le suggèrent certaines associations d’élues, voter rapidement une loi pour espérer imposer une égalité réelle ?

Par principe et par goût, je regrette qu’il faille en passer par la loi. Mais comme d’autres, je fais le constat que les lois sur la parité ont fait bouger les choses et amené des avancées. Pour autant, cela ne suffira pas. La question de l’égalité femmes - hommes traverse toute la société et il faut s’en occuper à la base. Il faut travailler à lutter contre les stéréotypes dès la petite enfance, faire en sorte qu’à l’école la plus grande partie de la cour de récréation ne soit pas accaparée par les garçons, permettre l’égal accès à toutes les professions, soutenir les femmes chefs d’entreprise, changer nos organisations politiques pour faire en sorte qu’il y ait plus de femmes en situation de tête de liste, lutter contre cette part d’autocensure qu’on parfois les femmes et qui les empêche de prendre des responsabilités. La loi peut-être utile mais je crois avant tout à un mouvement collectif et global.