Critiqués, secoués, « conchiés », agressés… Les journalistes en voient de toutes les couleurs sous la pression des gilets jaunes. Pris entre deux feux, de nombreux confrères ont fait l'objet de menaces, subi des violences de la part de manifestants ou ont été victimes d'explosion de grenades lancées par les forces de l'ordre. On ne saurait réduire cette crise à ces débordements et violences. Elle est aussi le révélateur d'une défiance grandissante à l'égard de la presse et des médias en général, même si les grandes chaînes de télévision - BFM en tête - concentrent le feu des critiques.

Les gilets jaunes reprochent aux journalistes de mener une propagande pro-Macron ou de minorer les violences policières... A l’inverse, de nombreux lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs accusent les rédactions de complaisance avec les gilets jaunes et de leur accorder une place excessive. Qu'en pensent les journalistes toulousains qui ont couvert les événements ? Les journalistes doivent-ils faire leur examen de conscience ? Nous avons échangé avec quatre d'entre eux.

Julien Corbière, rédacteur en chef de France Bleu Occitanie

« Nous avons rapidement pris la mesure de cette crise, en couvrant chaque manifestation avec un ou deux reporters. Et chaque jeudi matin à 7h50, nous proposons une déclinaison du débat national en ouvrant la ligne aux auditeurs. Comme radio de territoires, nous disposons de bonnes remontées : témoignages sur le coût de la vie, les nombreux kilomètres faits pour travailler, la désertification en milieu rural... Et les auditeurs opposés aux gilets jaunes n'ont pas manqué de se signaler à l'antenne !

L'interactivité en radio n'est pas si évidente. Or là, ça marche ! Nous n'avons pas eu d'appels agressifs. Les auditeurs nous parlent en confiance. Nous sommes un baromètre de la société. Cette crise a révélé qu'il y a un gros besoin d'expression. J'ai le sentiment que les gilets jaunes, qui rejettent le plus vivement la presse et les médias, sont une minorité agissante. J'entends leurs critiques lorsqu'ils nous accusent de ne traiter que les violences commises par une partie d'entre eux. Ok, mais c'est quand même de l'info ! On ne peut éviter de traiter ces faits de violences, c'est l'actu.

Je n'ai pas envie de distinguer les bons des mauvais journalistes. Nous devons entendre toutes les critiques qui nous sont faites, gilets jaunes ou pas. Mais j'ai la faiblesse de croire que la plus grande part des Français n'est pas dans une posture de rejet radical de notre profession. »

David Saint-Sernin, journaliste à Actu Toulouse (groupe Ouest-France)

« Les médias dominants prennent une place prépondérante et peuvent donner l'image d'un traitement trop éditorialisé des gilets jaunes. Mais nous ne sommes quand-même pas en 2005, une année marquée par le grand écart entre la réalité de l'opinion et la manière dont les grands médias ont présenté le Traité constitutionnel européen. Jamais les acteurs d'un mouvement de contestation n'ont eu autant la parole que les gilets jaunes. Certains lecteurs nous ont d’ailleurs reproché d’avoir trop couvert le mouvement. Et c'est vrai ! Nous en avons fait le constat, début janvier, en conf’ de rédac’. Pour rééquilibrer les choses, nous avons notamment donné la parole aux commerçants, qui se sont mobilisés contre les dégradations.

Faire notre examen de conscience, c'est une nécessité. D’ordinaire, nous essayons d'avoir le plus de recul possible sur les événements. Mais lorsque nous couvrons une manifestation, notre rôle est d'être au plus près, sans filtre. L'exigence d'objectivité est une vraie-fausse question. Il faut distinguer les faits des opinions, et la perception qu'on peut en avoir. Les faits rapportés doivent être vérifiés. Mais si on prend quatre journalistes qui couvrent le même événement, on aura quatre visions et traitements différents. Inversement, quatre gilets jaunes qui lisent un même papier pourront avoir quatre perceptions différentes. Notre métier exige beaucoup d'humilité. L'excès d'éditorialisme, comme peuvent le pratiquer les chaînes d'infos en continu, est dangereux. »

Fabrice Valéry, rédacteur en chef adjoint du numérique à France 3 Occitanie

« Faire son autocritique ne fait jamais de mal. Cela devrait même presque être un exercice quotidien. Le problème, c'est la généralisation. On évoque « les » journalistes, « les » médias... alors qu'il y a tellement de différences. Parfois, un même journal est accusé par certains de trop évoquer les violences des gilets jaunes et par d’autres d'en faire trop sur le mouvement. Il faut rappeler qu'au fil du temps on peut trouver, dans le même journal, des articles ou reportages traitant de toutes les facettes du sujet. Cela me rappelle les périodes électorales où la droite nous reproche de faire campagne pour la gauche - et inversement. On fait juste notre boulot !

Les gilets jaunes devraient aussi adresser leurs critiques à certaines personnes qui se sont auto-proclamées journalistes, comme Vincent Lapierre. Pourquoi est-il si aimé des gilets jaunes ? Parce qu'il dit ce qu'ils ont envie d'entendre ! Ce n'est pas ça, le journalisme. Autre face du problème : une bonne part de la population utilise Facebook comme principale source d'information. Or ce réseau social leur montre le monde tel qu'ils veulent le voir. Il a un peu acquis le statut de la télé dans les années 1990. « Je l'ai vu à la télé donc c'est vrai », disait-on. Aujourd’hui, c'est l'inverse : la télévision est rejetée. Les gens disent « Je l'ai vu sur Facebook » et considèrent que c'est vrai. C'est un danger pour la démocratie. On doit l’analyser urgemment. »

Armelle Parion, correspondante à Toulouse du Parisien et de Sud-Ouest

« Un journaliste qui ne fait pas régulièrement son autocritique est un journaliste foutu. Cependant, il faut faire le distinguo entre critiquer les journalistes et les clouer au pilori. Notre examen de conscience ne doit pas non plus nous conduire à nous justifier à tout propos. Pour répondre au feu des critiques, il faut tout simplement se parler. Ce faisant, on peut désamorcer nombre d'idées reçues. Face au fossé qui s'agrandit entre la société et les journalistes, l'enjeu c'est la pédagogie. C'est pour cela que je m'investis dans plusieurs actions : la Chance aux concours, la première prépa gratuite aux concours d’écoles de journalisme, destinée aux boursiers ; ou Esprit Critik, une commission du Club de la Presse d'Occitanie qui mène des ateliers de prévention contre les fake news dans les collèges et les lycées. Avec Maylis Jean-Préau, journaliste indépendante, nous avons aussi créé Apprenti Reporter d'Oc, une association qui propose des journaux-écoles dans les collèges de zones rurales. L'éducation, c'est mon cheval de bataille. Si je ne faisais pas ce travail, mon métier n'aurait peut-être plus de sens. C'est pour moi une nécessité vitale. »

Bien évidemment, nous aurions également aimé recueillir la parole du plus important quotidien régional de la région toulousaine. Sollicitée par nos soins, La Dépêche du Midi a refusé de répondre à nos questions. Nous le déplorons.

 

https://www.mediacites.fr/toulouse/enquete-toulouse/2019/02/11/pourquoi-toulouse-est-lun-des-bastions-des-gilets-jaunes/