Fallait-il être ingénieur comme Maxime Le Texier pour inventer Archipel citoyen ? Dans les documents explicatifs de ce processus compliqué de constitution d'une liste citoyenne, on découvre des schémas avec des flèches partant dans tous les sens. A n’y rien comprendre… sauf pour Europe-Ecologie-Les Verts (EELV). Le parti écologiste a compris très vite que les îles de cet archipel seraient autant de points d’appui dans la conquête du Capitole. Déjà, les dérèglements climatiques renforcent la légitimité de l’écologie politique. Alors si la machine Archipel citoyen pouvait donner à Toulouse un coup de pouce supplémentaire… A l’électorat vert viendraient s’agglomérer des « citoyens », des membres de la « société civile », des écolos d’autres obédiences...

Archipel citoyen ? Une opportunité que les animateurs toulousains d’EELV et leur chef de file, Antoine Maurice, ont saisi, malgré le conseiller municipal Régis Godec, en désaccord avec cette stratégie. EELV a rejoint officiellement Archipel citoyen en février 2019 mais les préliminaires avaient débuté bien avant. Les Verts se sentent d’autant plus à l’aise dans cette structure qu’Antoine Maurice figure parmi ses fondateurs, à l’été 2017, aux côtés de Maxime Le Texier, Caroline Honvault, Pierre Cambon et bien d'autres… L’association Archipel Citoyen a même établi son siège social au domicile du militant écologiste Jean-Pierre Hegoburu.

A l’approche des élections municipales, les Verts pensent donc avoir trouvé le bon outil pour arriver en tête des forces de gauche et écologistes au soir du premier tour. Le bon outil, aussi, pour déboulonner le maire (LR) sortant Jean-Luc Moudenc. Mais tout dérape en quelques mois. La crise, qui couve depuis juin, a failli aboutir à l'explosion du mouvement. Et si le pire a été évité jusqu'à présent, rien n'est encore assuré. Mediacités a reconstitué le fil des événements.

L'arrivée de la concurrence

Au sein d'Archipel Citoyen, tout commence à se complexifier le 20 juin dernier, quand La France Insoumise (LFI) et son chef local, Jean-Christophe Sellin, adhère au processus. On se doute alors qu’ils ne déboulent pas pour faire la courte échelle aux Verts. A défaut de pouvoir prendre le contrôle d’Archipel, ils pourront au moins contrecarrer leur rival national. C’est du moins le calcul du mathématicien et eurodéputé Manuel Bompard, basé à Toulouse et très proche de Jean-Luc Mélenchon.

Le jour suivant, c’est au tour de Romain Cujives d’entrer dans la danse : le jeune et ambitieux conseiller municipal, qui n’a pas obtenu l’investiture du PS, tente sa chance dans la savante mécanique imaginée par Maxime Le Texier. Archipel Citoyen a beau n'être que son plan B, il s’y engage sans retenue. Romain Cujives entraîne dans son sillage plusieurs adhérents qui viennent, comme lui, de déchirer leur carte du PS. Parmi eux, Gisèle Verniol, première adjointe lors du mandat de Pierre Cohen (2008-2014).

Archipel Citoyen, né dans une certaine discrétion avec l’originalité de ne posséder ni leader ni programme pré-établi, prend peu à peu de l’ampleur. Le mouvement étonne, interpelle et grossit… au point d’éclater ? Pour EELV, la concurrence ne s’exerce plus seulement à l’extérieur du processus mais aussi à l’intérieur. « Cela ne se passe pas tout à fait comme on l’avait imaginé », admet Hélène Cabanes, porte-parole de la formation écologiste. Les Verts perdent-ils le contrôle de l’appareil ?

Le 30 septembre, le moment est venu de compter les suffrages recueillis sur Internet par les candidats et d’établir une première sélection de cinquante femmes et cinquante hommes. C’est la phase 1 du processus. Résultat : François Piquemal, ancien porte-parole de l'association Droit au logement (DAL) arrive en tête (545 voix), bien qu'il ne soit encarté dans aucun parti. Viennent ensuite Romain Cujives (508 voix) et l’ex-Insoumise Claire Dujardin (465 voix). Antoine Maurice reste au pied du podium !

Première secousse

Le 5 octobre, un premier communiqué d’EELV jette un froid. Les Verts jugent nécessaire de rappeler leur antériorité dans le processus et, au passage, leur poids électoral (21,28 % à Toulouse lors des Européennes de mai 2019). Ils sont « la force motrice légitime de ce changement ». Juste une mise au point… Le 17 octobre, l’assemblée des Verts toulousains est « animée », selon l’euphémisme utilisé par une participante. Beaucoup sont furieux de voir le processus leur échapper. La question est clairement posée : et si on sortait d'Archipel ? A Albi, les camarades Verts ont quitté une liste citoyenne qu’ils avait initiée et dont ils avaient perdu le contrôle. Pourquoi ne pas les imiter à Toulouse ? D'autant que la direction nationale d’EELV pousse à la constitution de listes autonomes ou, du moins, conduites par un(e) encarté(e) du parti, dans toutes les grandes villes.

Les militants Verts décident finalement de rester dans Archipel. Mais un deuxième communiqué indique que l’idylle est belle et bien finie : « Nous observons, depuis plusieurs semaines, des dysfonctionnements et même un dévoiement de l’esprit initial de cette belle démarche citoyenne (…) Nous avons décidé de nous donner une dernière chance de réussir ce défi, ensemble. » EELV reproche à Jean-Christophe Sellin et ses camarades Insoumis de pratiquer l’entrisme, d’opérer des manœuvres souterraines avec des "taupes" qui s’ajoutent à leurs douze candidats officiels. François Piquemal est aussi soupçonné d’avoir bénéficié des suffrages des mélenchonistes pour barrer la route à Antoine Maurice. Ambiance...

« Le mouvement a été rattrapé par les enjeux de la quatrième ville de France », analyse un connaisseur de la vie publique locale. Interrogé par Mediacités, Romain Cujives dit, lui, « ne pas comprendre » le communiqué d’EELV. « Il n’y a pas de dysfonctionnements, tout se passe bien », assure-t-il. Le 19 octobre, sur le campus de l’Université Toulouse 2 Jean-Jaurès, Archipel entre dans sa phase 2. Il s’agit de réduire la liste des candidats à soixante-dix noms. Pour cela, chacun.e doit passer devant trois jurys d’évaluateurs. L’ambiance n’est pas des plus cordiales.

Hélène Magdo, l'une des figures très en vue des Insoumis toulousains, est recalée après avoir fait l’objet, selon nos informations, « d’attaques politiques » de la part des évaluateurs. Grand seigneur, Romain Cujives accepte de sauver le soldat Magdo en cédant l'une des neuf places obtenues par son courant Toulouse Idées Nouvelles. « Un geste très malin, observe un Archipélien. Il ne joue jamais contre LFI. Ont-ils passé un accord ? » De fait, le conseiller municipal, membre il y a peu du PS, honni par les Insoumis, évite toute opposition frontale avec le clan Sellin. Finalement, le mouvement accouche d'une liste de 70 personnes, en courte majorité non-encartées.

Au bord de la rupture

La guéguerre interne s’exprime de nouveau le 5 novembre. Archipel invite la presse pour présenter ses soixante-dix candidats. Or les Verts sont absents ! Leurs onze candidats boycottent la présentation. Vont-ils cette fois partir pour de bon ? Un appel de supplication fait le tour des réseaux sociaux pour les convaincre du contraire.

 


Les Verts se réunissent en assemblée le lendemain, jusqu’à minuit. S’ensuit un énième communiqué : « Nous restons encore engagés au sein de la démarche. » Pas de porte qui claque, donc. Pour le moment... « C’est tendu avec les Verts », soupire François Piquemal.

Cinq candidats pour une tête de liste

Depuis sa création, Archipel Citoyen a franchi de nombreuses étapes. La phase 3 actuelle, celle qui doit désigner la tête de liste et l’ordre des colistiers est de loin celle qui comporte les plus grands risques d’implosion. Ils étaient cinq à viser la première place : Claire Dujardin, Maxime Le Texier, Antoine Maurice, François Piquemal et Romain Cujives. Surprise ! Ce dernier a annoncé dimanche 10 novembre à Actu.fr qu'il ne briguait plus la tête de liste. Une première place convoitée par un nouveau venu : Michel Kaluszynski , militant d'Archipel depuis sa fondation. De leur côté, les Verts laissent entendre qu’ils pourraient abandonner la première place... à condition qu’elle soit attribuée à une personne incarnant vraiment l’écologie. D'après nos informations, Maxime Le Texier correspondrait au profil.        

Pour rabibocher tout le monde, « des parcours d’interconnaissance » réunissant les candidats se sont tenues discrètement, ces 10 et 11 novembre, dans un lieu tranquille. Cette fois, les Verts étaient présents. Permettre aux Archipéliens de mieux se connaître facilitera l’élaboration de la liste, espèrent les organisateurs. Archipel Citoyen doit dévoiler l’ordre de sa liste le 17 novembre. Pour un peu, le mouvement pourrait adopter la devise de Paris : Fluctuat nec mergitur. Battu par les flots, l'Archipel ne sombre pas. Pour l'instant.