Depuis plusieurs années, Toulouse n’échappe pas à un phénomène national : le désintérêt croissant des citoyens pour la vie politique et sa conséquence directe, l’abstention. En 2014, lors des dernières municipales toulousaines, 47,79 % des inscrits se sont abstenus lors du premier tour, et 42,33 % lors du second tour. Ces résultats cachent une grande disparité si l’on ausculte les résultats bureau de vote par bureau de vote.

Du côté de Côte Pavée, seuls 36,28 % des inscrits n’ont pas glissé leurs enveloppes dans les urnes installées à l’école La Terrasse, au premier tour. De l’autre côté de la ville, 75,50 % des électeurs votant à la maternelle Didier Daurat, dans le quartier du Mirail, se sont abstenus ce jour-là. Plus globalement, lors de la première manche de ce scrutin, le 23 mars 2014, les quatre bureaux de vote totalisant le plus d’abstentionnistes au premier tour se situaient tous dans le quartier du Grand Mirail.

Une caractéristique qui s’est reproduite une semaine plus tard, même si l’abstention était en baisse dans l’ensemble de la ville.

Ce phénomène n’est pas propre aux élections locales. Lors du premier tour des élections présidentielles, l’abstention a concerné 57,17 % des électeurs inscrits dans le bureau de vote de l’école maternelle Didier Daurat. Le 23 avril 2017, le record de l’abstention (64,85 % des inscrits) a cependant été atteint à l’école André Daste, à Empalot.

Lors du second tour, le 7 mai 2017, le désintérêt des électeurs s’est maintenu dans ces deux parties de la commune.

Ce désintérêt s’est aggravé lors du scrutin suivant. Ainsi, 88,9 % des électeurs votant au centre socio-culturel Alban Minville, à Bellefontaine, ne se sont pas déplacés lors du 1er tour des législatives le 11 juin 2017.

Là encore, l’abstention s’est confirmée au second tour, le 18 juin. Les bureaux de vote situés dans l’école André Daste à Empalot et au centre socio-culturel Alban Minville enregistrant respectivement 88,89 % et 87,84 % d’abstention pour l’un, et 86,35 % et 86,37 % d’abstention pour l’autre.

Sans surprise, le phénomène s’est reproduit lors de l’élection du parlement européen, les 25 et 26 mai 2019.

Source d’interrogation à chaque scrutin, l’abstention est en fait d’une régularité d’horloger suisse à chaque scrutin, au moins depuis 2014. Pour la comprendre, nous nous sommes rendus dans l’un des deux quartiers toulousains les plus concernés par le problème afin de recueillir l’avis des électeurs.

« Ici, les gens ne votent pas. Ils savent qu’ils n’ont pas d’avenir. »

Métro Bellefontaine. C’est ici que l’abstention enregistre des taux records. Des résultats qui n’étonnent pas les habitants du quartier. Assis à la terrasse bruyante de l’unique café-brasserie de l’esplanade, Ismaël, 34 ans, propose une explication. « Ici, les gens ne votent pas. Ils savent qu’ils n’ont pas d’avenir. On ne leur propose rien », regrette-t-il.

Arrivé d’Algérie en 1999, le trentenaire est locataire dans le quartier Bellefontaine depuis 20 ans. Il travaille aux archives de l’Hôpital Purpan. Comme son frère et sa sœur, il aimerait quitter le quartier, mais la vie n’est pas chère à Bellefontaine, alors pour le moment il reste là. Et pour lui, le désintérêt des électeurs est en partie lié au trafic de drogue. « Ici, ils se font 15 000 à 20 000 euros par jour avec leurs trafics, alors ils ne s’intéressent pas à la politique. Ils ne se sentent pas concernés. Pourquoi ils iraient voter ? », questionne-t-il.

À Toulouse comme ailleurs, le trafic de stupéfiants se développe dans les quartiers qui accumulent les facteurs de pauvreté. Juste derrière Marseille, Toulouse est la 2e agglomération française où le trafic de drogue s’est le plus développé ces dernières années. Au Mirail, le trafic de drogue s’est imposé comme une économie souterraine qui fait du quartier un espace à part dans la ville et coupe sa population du reste de la commune.

Pour Pierre Bréchon, professeur émérite de sciences politiques à Grenoble, ce déficit d’intégration sociale peut être l’une des causes de l’abstention aux élections. « Les abstentionnistes permanents appartiennent souvent à des catégories mal insérées socialement, sans diplôme, au chômage, locataires et sans attache géographique stable », explique le politologue.

« Je suis l’Arabe de service »

C’est aussi l’avis de Kaddour Hadoues, président de l’association des commerçants de Bellefontaine. Depuis 30 ans, il est le gérant du bar-pmu Le Bellefontaine, situé entre l’allée Bellefontaine et l’impasse Paul Gervais, face aux immeubles. Cet habitant du quartier explique l’abstention record par un manque de mixité sociale. « Il y a beaucoup d’étrangers ici, remarque-t-il. Les gens ne comprennent pas comment ça fonctionne. Ils ne s’intéressent pas à la politique. » 

S’il déplore le désintérêt politique qui règne au Mirail, pour lui, la question ne se pose pas. « Bien sûr que je vote. Je veux sauver mon commerce et donc améliorer le quartier », s’exclame ce commerçant qui a peu à peu endossé le rôle de médiateur entre les habitants et les acteurs politiques de la commune. Kaddour Hadoues organise ainsi des réunions informelles avec les gens du quartier, « pour les initier à la politique et les inciter à aller voter », explique le gérant du bar-pmu. Une initiation à la politique pas totalement désintéressée puisque le commerçant assume son soutien au maire sortant, et appelle ouvertement les habitants à voter pour lui. Pour Kaddour Hadoues, « Moudenc est le seul à avoir fait quelque chose dans ce quartier ». De fait, des travaux de rénovations urbaines ont été réalisés dans le quartier de Bellefontaine depuis l’élection de l’édile en 2014.

Militant mais pas dupe, le commerçant reconnaît – sourire jaune aux lèvres – être « l’Arabe de service » de la municipalité dans le quartier. Un rôle de référent local informel qui, selon lui, permettrait aux élus de « créer un semblant de diversité et d’avoir un relais d’influence au sein du quartier » et au cafetier d’obtenir l’attention de la mairie en cas de besoin. 

Défiance et perte d’espoir envers la politique

Dans le même bistrot, tous ne partagent pas l’enthousiasme de Kaddour Hadoues. « L’offre politique n’est pas adaptée au quartier. Les politiques ne se rendent pas compte de nos réalités et de nos besoins », lance Karim, le neveu du patron en préparant les cafés derrière le comptoir. « Si je vote ? Oui, bien sûr…» assure « ce pur produit du quartier » devant son oncle, avant d’avouer le contraire quelques minutes plus tard lorsque ce dernier a le dos tourné.

Si Karim fait le choix de l’abstention, c’est parce qu’il ne se sent pas suffisamment représenté. « On ne vient jamais chercher la voix des jeunes. On parle à notre place, mais on ne nous demande pas ce qu’on veut, ce dont on a besoin », estime le trentenaire. Après avoir vécu toute son enfance à Bellefontaine, il habite aujourd’hui du côté de Blagnac « pour élever [ses] enfants dans de meilleures conditions », scolaires notamment. Une solution envisagée par plusieurs autres habitants de sa génération dans un quartier où les moins de 25 ans représentent 41 % des 7 519 résidents.

Paradoxalement, ces jeunes électeurs, désabusés par la politique locale, se passionnent pour les questions internationales. « Avec mes amis, on ne parle pas de politique locale parce que ça ne nous touche pas et que ça ne changera rien pour nous, assure Reda* , 18 ans, lui aussi accoudé au comptoir. Mais si je dis à mes potes “vous avez vu ce que Trump il a fait en Iran ?”, là je sais que ça va partir en débat. »           

C’est la même réflexion qui a poussé Hakim* à arrêter d’aller voter. « En 2017, j’ai voté pour Hollande, et ça n’a rien changé pour nous. La plupart des gens ici sont considérés comme des sous-citoyens, c’est ça le problème », regrette le jeune homme qui deale en bas des immeubles de la Reynerie. Pour lui, aucun changement n’est possible grâce aux urnes. « Ils sont tous pareils. Ils promettent des choses qui n’arrivent jamais. Ça ne sert à rien d’aller voter, soupire-t-il. Prenez le Centre Culturel Alban Minville qui a été rénové. Qui va pouvoir aller bosser là-bas ? Pas quelqu’un du quartier. »

Ce « sentiment de coupure avec les hommes politiques », Pierre Bréchon l’analyse dans son ouvrage, La signification de l’abstention électorale, paru en 2010. « La déception à l’égard des élites politiques ainsi qu’un bas niveau d’espoir de changement peut conduire à ne pas aller voter, explique-t-il. Pourquoi un individu se mobiliserait-il pour exprimer un vote s’il a le sentiment que cela ne changera rien ? »

Le Mirail, un quartier oublié ?

De l’avis des habitants interrogés au cours de cette enquête, les élus locaux n’agissent que très peu pour améliorer les conditions de vie dans le quartier. Le « Ils ne font rien pour nous », revient comme un leitmotiv. Pourtant, des choses ont été réalisées au Mirail durant le dernier mandat municipal. Entre 2017 et 2019, Bellefontaine a bénéficié de la construction d’un nouvel Ehpad et de la réhabilitation de la piscine Alban Minville. Des travaux de rénovations urbaines ont aussi été réalisés, comme par exemple sur le rond-point de l’allée Bellefontaine. 

Ces initiatives restent insuffisantes selon Fatiha Adjelout, 32e sur la liste de Nadia Pellefigue (PS-PCF-PRG). « C’est très bien de mettre des ronds-points, mais il faut aller au cœur des préoccupations des gens du quartier », affirme la présidente de la Confédération Syndicale des Familles (CSF), une association qui accompagne les jeunes dans leur scolarité, ainsi que les familles immigrées, depuis les années 80.

Pour la militante, les discours politiques doivent s’accompagner d’actions concrètes. De son point de vue de présidente d’une association de quartier du Mirail, Fatiha Adjelout estime que c’est le tissu associatif qui agit le plus dans ce quartier, malgré le manque de moyens financiers. « Quand on voit que la municipalité actuelle a baissé de 15 à 25 % les subventions aux associations, c’est difficile de convaincre les habitants du quartier qu’ils sont écoutés, poursuit cette employée de la fonction publique. Baisser les subventions aux associations contribue à éloigner encore les habitants de la politique. »

« Il y a un tel taux de chômage que la priorité, c’est de manger, poursuit-elle. Les familles d’immigrés votent peu parce qu’elles sont noyées dans d’autres problèmes. Quand on a le ventre vide, on ne peut pas inculquer à ses enfants d’aller voter. »

Si cette représentante d’une liste de gauche préconise une approche sociale pour régler le problème de l’abstention, l’ancien maire du quartier Bellefontaine privilégie, lui, une solution sécuritaire. Tête de liste de Toulouse Belle et Forte, Franck Biasotto promet de renforcer la présence de la police municipale dans le quartier. « Le sentiment d’abandon, on peut le comprendre, reconnaît l’ex-adjoint au maire. Il faut revenir à une police municipale de proximité pour que les habitants se sentent plus en sécurité. Je pense que c’est par ce biais qu’on pourra recréer du lien et faire en sorte que les habitants se sentent moins seuls et moins abandonnés. »

Contactés, ni la majorité sortante ni Archipel Citoyen n’ont souhaité s’exprimer sur le sujet. Reste à savoir maintenant si les résultats de ce premier tour confirmeront l’abstentionnisme structurel du quartier du Mirail, alors que ce scrutin va se dérouler dans un contexte de pandémie inédit.

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Point final.

1 COMMENTAIRE

  1. Peut-être conviendrait-il de faire l’historique des réalisations que vous rangez sous l’étiquette de “rénovations urbaines””… D’une part, on emploi cette expression au singulier, et elle désigne un ensemble de mesures qui dépassent largement la réalisation d’un rond-point. D’autre part, au regard de la complexité de ces mesures (qui articulent interventions de réhabilitation sur le parc social, reconfigurations de l’espace public, etc.), de la durée de mise en œuvre qui en résulte, et de l’inscription de ces mesures dans le cadre d’une convention pluriannuelle passée avec l’ANRU, les travaux dont vous écrivez qu’ils ont été “réalisés dans le quartier de Bellefontaine depuis l’élection de l’édile en 2014” ne sont pour la plupart que la mise en œuvre concrète de décisions actées par l’ensemble des partenaires durant le mandat précédent.
    Au contraire même, l’action de M. Moudenc (déjà maire de 2004 à 2008) avait été fortement critiquée par l’ANRU pour son manque d’ambition et le peu de réalisations effectivement mises en œuvre. Intégrant ces critiques, l’équipe municipale élue en 2008 qui avait fortement relancé le dispositif, négociant avec l’ANRU des avenants aux conventions passées afin d’en élargie l’ambition, et mettant en place un dispositif de pilotage dédié et innovant.

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