L’affaire s’était invitée pendant la campagne des municipales, en février, à l’occasion d’une réunion publique orageuse à Bellefontaine. Dans une salle de café bondée, Aziz Kourak, président du Rodéo FC, club de foot amateur installé dans les quartiers nord de Toulouse, jette un froid en interpellant de façon musclée le maire Jean-Luc Moudenc, accompagné de Christophe Alves, conseiller municipal et maire de quartier de la zone Lardennes-Pradettes-Basso Cambo, et de Sacha Briand, adjoint aux Finances.

Cette figure du football amateur toulousain, qui assure « avoir toujours été le soutien de cette municipalité », dénonçait la répartition des subventions accordées aux clubs de football amateur. « C’est une discrimination très grave parce qu’elle est dans le sport. Et le sport, dans les quartiers, c’est une manière de s’en sortir », déclarait Aziz Kourak, remettant en cause les critères d’attribution et l’action de Laurence Arribagé, l’élue chargée des Sports. Le président de club ne s’est pas cantonné à cette déclaration. Dans la même période, Aziz Kourak a distribué un tract sur différents marchés toulousains pour dénoncer la situation.

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Sur le document, une comparaison des subventions de six clubs de football amateur pour la saison 2019-2020 met en évidence une forme d’accaparement des subventions de la Ville par un seul club : le Toulouse Métropole Football Club (TMFC). « J'ai pu montrer qu'en additionnant les subventions de cinq clubs qui comptaient ensemble 1 620 licenciés, on n’arrivait même pas au montant du Toulouse Métro qui en compte 860 (chiffres pris en février 2020, NDLR) », détaille le président du Rodéo FC.

Le TMFC est né en 2016 de la fusion de deux clubs historiques, le Toulouse Fontaines club et le Toulouse Saint-Jo FC. « Il n'y a qu'un aveugle qu'il ne l'aura pas compris. En tant que club de quartier, nous ne correspondons pas à l'image qu'on veut donner à cette ville. La mairie préfère le Toulouse Métro pour être la vitrine du football amateur toulousain », tacle celui qui préside depuis 25 ans son club situé au sein d’un quartier prioritaire de la politique de la ville. Il y a un manque d’équité dans cette histoire. Alors que nous étions l’an dernier le club toulousain au plus haut niveau sportif, nous étions beaucoup moins subventionnés que le Toulouse Métro qui, lui, était en Régional où l’on a besoin de beaucoup moins d’argent. »

Le Rodéo FC a évolué en National 3 de 2013 jusqu’à 2020 (avec juste un passage en division inférieure en 2016), soit un niveau au-dessus du Toulouse Métropole. Mal classé la saison dernière alors que le championnat s’est arrêté du fait de la covid-19, le club est descendu en Régional 1 où il côtoie désormais le TMFC. La remontée de 2013 faisait suite à une rétrogradation de plusieurs divisions, à la fin de la saison 2009-2010, du fait « d'anomalies remarquées sur les feuilles de matchs ».           

Pour Aziz Kourak, le calcul est simple : les subventions cumulées de la Jeune entente toulousaine (Borderouge), du Rodéo football club (Izards/3 cocus), de l'Union des jeunes sportifs (Reynerie), de l'Union sportive de Bagatelle et du Toulouse football Compans n'atteignent que 159 600 euros contre 165 000 euros pour le Toulouse métropole. En vérifiant ces chiffres dans les comptes administratifs 2019 de la commune, nous sommes arrivés quasiment aux mêmes montants : 168 400 euros pour les cinq clubs et 165 000 euros pour le TMFC. En 2018 et 2017, la situation était comparable.


La mairie a attribué en moyenne 191,86 euros par licencié au TMFC et 103,95 euros aux autres clubs l'année dernière. Comment justifie-t-elle un tel écart ? Laurence Arribagé, deuxième adjointe chargée de la coordination des politiques sportives, botte en touche. « Je ne souhaite pas commenter ce tract. C'est un tissu de mensonges. Il y a d'autres éléments à prendre en compte », élude-t-elle. Contacté à de nombreuses reprises au sujet de cette polémique, Christian Ragout, président du Toulouse Métropole Football Club, n’a pas répondu à nos sollicitations.

Une dénonciation isolée

Si la démonstration semble probante, seul Ahmed Chouki, ancien président de l’Union des Jeunes Sportifs (UJS), un club de futsal (football en salle intégré à la Fédération française de football) installé à la Reynerie, soutient son collègue. Les autres dirigeants refusent d’entrer dans la polémique, même si la plupart d'entre eux estiment que leur subvention pourrait être revalorisée « par rapport au travail effectué et au temps consacré », explique par exemple Mohamed Hamami, président de l’U.S. Bagatelle. Quant à Sabine Chardavoine, présidente de la Jeune entente toulousaine, elle estime que la subvention de son club « a été donnée au moment où on avait 300 licenciés alors que nous sommes environ 500 aujourd’hui ». Soit des prises de position bien prudentes, alors qu'Aziz Kourak assure que « tout le monde a été contacté » sans quoi « il ne se serait pas permis de faire ce tract ».

D'autres dirigeants de clubs de foot, par ailleurs non concernés par le calcul d’Aziz Kourak, disent ouvertement leur opposition. « Si vous calculez le ratio entre le nombre de licenciés et le montant de la subvention, vous voyez que le Rodéo n’est pas lésé », fait remarquer Jean-François Spica, président de l'Union Sportive de Pouvourville. Pour la saison 2019-2020, le Rodéo touche en effet 304 euros par licencié quand le Toulouse Métropole FC n’en touche que 191. « Rien n’empêche Aziz Kourak de rémunérer un peu moins ses éducateurs et entraîneurs », considère également Sylvie Dumazeau qui a présidé la Jeunesse Sportive des Pradettes pendant 15 ans.

L’ancienne présidente considère néanmoins qu’une des difficultés pour les clubs de quartiers est « de trouver des sponsors ». Une problématique d’autant plus sensible que les clubs recrutant dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville ont des difficultés à faire payer leurs licenciés. « Nous devrions avoir plus de financement pour cette raison, plaide le président du Rodéo. Quand vous êtes le Toulouse Métropole FC, vous récupérez facilement l’argent de vos 800 licenciés. Nous, nous sommes obligés de faire des montages avec des assistances sociales. Parfois, on n’arrive pas à récupérer l’argent. »

L’argument ne convainc pas l’adjointe aux Sports de Toulouse. « Les licenciés des clubs de Toulouse viennent de partout. Les clubs arrivent à récupérer les licences. La mairie ne peut remplacer les licenciés », objecte Laurence Arribagé. Seule solution de soutien proposée par l’élue : accorder une aide de 40 euros « sous conditions de ressources » pour les jeunes souhaitant prendre une licence d’un sport ». La mesure figurait dans le programme de campagne de Jean-Luc Moudenc, mais visait alors spécifiquement les jeunes habitants des quartiers prioritaires.

Des critères mais pas de transparence

Mise en cause par Aziz Kourak, Laurence Arribagé défend son action. « Je sais que les critères que nous avons mis en place sont critiqués mais ils ont le mérite d'être là, ce qui n'était pas le cas sous le précédent mandat », assure-t-elle. Présentés en 2014 lors d'une assemblée rassemblant des représentants de l’ensemble des sports, ces critères sont disponibles sur le site de la mairie. La subvention de base, calée sur le niveau auquel évolue l’équipe phare du club, est pondérée par des critères comme le nombre de licenciés, le nombre de jeunes dans le club, le nombre d’enfants issus de quartiers sensibles ou encore la présence d’une équipe féminine.

Affichés fièrement par Laurence Arribagé, ces critères n’auraient pourtant rien de nouveau selon François Briançon, adjoint aux Sports sous le mandat de Pierre Cohen (2008-2014). « Ils existaient déjà et nous les utilisions. Seulement, ils n’étaient pas disponibles comme aujourd’hui en ligne, assure-t-il. Laurence Arribagé a fait tout un numéro dessus en 2014 parce qu’il a fallu qu’elle habille la baisse de 25 % des subventions aux associations décidée par Jean-Luc Moudenc. »

Autre critère critiqué par Aziz Kourak : la prime au nombre de licenciés résidant dans les quartiers sensibles. Inapplicable selon lui, car « il est impossible de le vérifier auprès de la Ligue de football d’Occitanie ». Autrement dit, la mairie doit croire sur parole les dirigeants de clubs. Un critère basé sur la « confiance » qui « pourrait évoluer », reconnaît Laurence Arribagé.

Les critères d’attribution des subventions sont-ils respectés ? Impossible de le vérifier car le calcul n’est pas rendu public ni le montant alloué à chaque critère. « Ce n’est le cas dans aucune mairie de France, se défend Laurence Arribagé. C’est vrai que nous avons mis en place des critères, mais nous ne pouvons les appliquer à la lettre parce qu’il y a un passif de 50 ans d’attribution des subventions. On ne peut pas baisser la subvention d’un club de 30 000 euros à 5 000 euros d’une année sur l’autre. »

Un dialogue rompu

La querelle entre le Rodéo FC et le TMFC n’est pas isolée. L’ancien président de l'Union des jeunes sportifs, Ahmed Chouki , dont le club de futsal évolue en première division nationale depuis 2017 et qui a aussi des équipes de football classique en jeunes à bon niveau régional, se dit lui aussi « lésé » dans l’attribution des subventions. « Nous avons les moyens d’un club de district alors que nous avons les besoins d’un club professionnel, fustige-t-il. Il nous faudrait au moins 80 000 euros pour nous aider à évoluer en première division et nous en avons eu 25 800 en 2019 (contre 30 800 euros en 2018, NDLR). » Une situation qui aurait poussé Ahmed Chouki à démissionner en janvier dernier.         

Le dialogue semble rompu entre les dirigeants du Rodéo FC, de l’UJS et la mairie. « J’ai tout fait pour accompagner ces clubs mais à ce niveau-là, cela relève d’un syndrome de persécution, s'exaspère Laurence Arribagé. J’ai beaucoup reçu Ahmed Chouki notamment, mais je ne peux pas faire que ça. » D'après l’élue, de nouveaux critères seront décidés en concertation avec tous les représentants du sport toulousain « dans les prochains mois » et devraient s’appliquer « à la rentrée 2021 ». « Tout sera remis à plat lors d’un Parlement du sport et il y aura un principe de transparence budgétaire, précise-t-elle. Les clubs qui se plaignent pourraient avoir des surprises parce le Parlement du sport décidera peut-être que le football est privilégié par rapport au judo ou au tennis. »

Pour les clubs récalcitrants, la menace d'une diminution des aides est peine voilée. Sur le terrain des subventions, le match s’annonce rude.