Trois mois après le premier confinement, les actionnaires de Vinci Autoroutes ont touché, comme chaque année, le jackpot : 1,3 milliard d'euros de dividendes correspondant au solde à payer pour l'année 2019. Si d'autres entreprises, comme Eiffage, également exploitant d'autoroutes, ont annoncé dès le mois mars qu'elles renonceraient au versement des dividendes en 2020, rien de tel chez Vinci Autoroutes. Pourquoi priver les actionnaires alors que les trois filiales du groupe (ASF, Escota et Cofiroute) ont produit 531,5 millions d'euros de bénéfices au premier semestre 2020, malgré la baisse du trafic ? Pas suffisant, en revanche, pour que le groupe renonce à demander l'aide de l’État.        

Au printemps, face au quasi arrêt du trafic autoroutier, Vinci avait négocié un accord d'entreprise pour ne pas passer par la case chômage partiel. Le 5 novembre dernier, en Comité social et économique central, Vinci Autoroutes a annoncé aux salariés de ces trois sociétés qu'ils seraient en activité partielle du 9 novembre 2020 au 9 mars 2021 : une baisse d'activité payée par l’État qui assure jusqu'à 84 % du salaire net, sachant que l'entreprise ne prévoit pas de compenser la perte de salaire. « Après avoir puisé dans les congés des salariés pour amortir les effets du premier confinement, ASF veut désormais passer en force pour bénéficier des aides de l’État. Et sans compenser un seul euro pour les pertes des salariés ! », ont réagi, fin novembre, la CFDT, la CFE-CGC, la CGT, FO et l'Unsa.

En la matière, Vinci se démarque de ses concurrents. D'après plusieurs sources syndicales, Sanef/SAPN (groupe Abertis) et APRR/Area (Eiffage) ont mis en place le chômage partiel lors du premier confinement, avec maintien de salaire à 100 %. Début novembre, la direction d'APRR a indiqué aux salariés qu'elle n'aurait pas recours à l'activité partielle pour le deuxième confinement. Du côté de Sanef/SAPN, un représentant syndical indique qu'environ 15 % des effectifs sont de nouveau concernés par le chômage partiel, toujours avec maintien à 100 % du salaire, du 7 novembre au 31 décembre 2020.

Comme à leur habitude, les sociétés d'autoroutes (Vinci Autoroutes, Sanef et APRR) n'ont pas répondu à nos sollicitations.

Des aides publiques pour maintenir la rentabilité

Début décembre, les syndicats d'ASF ont saisi le tribunal de Nanterre pour obtenir des éléments précis sur la baisse d'activité annoncée, notamment des prévisions de trafic. Décision attendue… le 13 janvier ! De son côté, Vinci Autoroutes estime avoir présenté les éléments nécessaires aux représentants des personnels, comme en témoigne une lettre de la direction des ressources humaines, envoyée le 16 novembre au secrétaire du comité social économique central, dont nous avons pris connaissance : « Le motif justifiant [le recours à l'activité partielle], la période prévisible de sous-activité et le nombre de salariés concernés vous ont bien été précisés ».

Capture lettre DRH Vinci Autoroutes 16 nov 2020
Document Mediacités.

Les syndicats répondent que la direction « s’est contentée d’indiquer qu’elle extrapolait une baisse de trafic sur les quatre prochains mois et qu’en conséquence, elle souhaitait demander l’aide de l’État et imposer à une large part de ses salariés de nombreuses heures de chômage partiel, sans aucune compensation salariale. »

La Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (Direccte) du Vaucluse (siège d'ASF) a autorisé tacitement la mise en œuvre du dispositif. En l'absence de réponse sous 15 jours de l'administration, l'activité partielle est en effet autorisée. « Vous n'êtes pas sans savoir qu'il y a une pandémie. C'est un dossier comme les autres, avec une activité ralentie, s’est agacé un fonctionnaire de la Direccte en réaction à nos demandes sur le sujet. Je peux simplement vous dire qu'on a reçu largement ce qu'il fallait comme justificatifs, comme des taux de fréquentation d'autoroute. Mais cela reste entre l'administration et Vinci Autoroutes. »

Interrogé sur le nombre d’heures octroyées à Vinci autoroutes, ce fonctionnaire n’a pas voulu en préciser le montant : « On leur a donné un contingent d'heures important, étant donné qu'il y a plus de 3 000 salariés chez Vinci Autoroutes. Mais cela ne veut pas dire que tout sera utilisé ». Concrètement, lors d'une demande d'activité partielle, l'administration alloue un nombre d'heures qui pourront être prises en charge par l’État sur une période donnée. À la fin de la période, l'entreprise doit présenter un bordereau justifiant du nombre d'heures utilisées pour se faire rembourser.

« Il y a une absence totale de contrôle des grands groupes »

Dans tous les cas, la demande de Vinci fait bondir l'avocate mandatée par les syndicats, Isabelle Taraud, spécialisée dans la défense des droits des salariés : « Il y a un vrai problème sur ce dispositif de prise en charge de l'activité partielle. Il y a une absence totale de contrôle des grands groupes, c'est scandaleux ! Les petites boîtes serrent les fesses pendant que les grands groupes se servent dans le pot et licencient par ailleurs. » Sur ce dernier point, Vinci n'est pas en reste, comme nous l'avions par exemple révélé pour sa filiale chargée de l'aéroport de Lyon.

Sur ce type de dossier, les aides publiques semblent venir au secours de la rentabilité de la société, plutôt qu'au secours de l'emploi. « Les sociétés d'autoroutes tentent de réduire leurs effectifs depuis la disparition des péages, avec des plans de départs anticipés, contextualise un délégué syndical au sein de l'une des sept sociétés historiques. On a le sentiment que la mise en œuvre du chômage partiel leur permet de tester une nouvelle organisation, en supprimant des postes qui ne seront pas remplacés une fois la crise passée. Par exemple, en faisant tourner deux gares de péage avec une seule personne. »

Depuis leur privatisation en 2006, les sociétés d'autoroutes ont supprimé, en moyenne, un tiers de leurs effectifs. Ces économies sur le personnel, cumulées à des hausses annuelles de tarifs, expliquent en partie leur super rentabilité . Et ce n'est pas une pandémie qui tuera la poule aux œufs d'or.        

Isabelle Jarjaille
Journaliste indépendante​ depuis 2011​, j'enquête sur la gestion des services publics par le privé et son impact sur les finances publiques.​ ​Mon livre enquête "Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ?" est sorti le 27 mars 2018​. ​Je suis également en charge du cours Techniques d'enquête en licence Info Com à l'IUT de Lannion et je porte un projet d'éducation aux médias dans deux lycées agricoles. Je suis membre du bureau du Club de la presse de Bretagne, pour promouvoir les médias et ceux qui les font au quotidien : les journalistes, notamment les pigistes.