On savait que le maire de la quatrième ville de France assumait de cumuler un emploi de haut fonctionnaire avec son mandat électoral. On sait maintenant combien est rémunéré - encore aujourd'hui - pour ce travail plus ou moins prenant.

Nous l'attendions depuis de longs mois, scrutant chaque jour le site de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). La déclaration d’intérêts de Jean-Luc Moudenc a été publiée le vendredi 3 septembre. L’élu l’a déposée dans la foulée de son élection, le 18 août 2020. Mais le document a ensuite été amendé à trois reprises afin de modifier – parfois substantiellement – le montant des indemnités du maire de Toulouse, mais aussi du traitement du fonctionnaire de Jean-Luc Moudenc.

Déclaration d'intérêts 2020 de Jean-Luc Moudenc

Dans sa dernière version, datée du 8 juin 2021, la déclaration d’intérêts indique que le maire de Toulouse a touché plus de 100 000 euros en 2015, 2016 et 2017 - soit environ 8 800 euros par mois - en tant que contrôleur général économique et financier au sein du Cgefi, un service du ministère des Finances à Bercy. Ce traitement correspond à la rémunération d'un haut fonctionnaire à plein temps. Ces trois années correspondent pourtant au début de mandat de Jean-Luc Moudenc, une période ô combien chronophage pour un maire de grande ville, qui plus est président de Toulouse Métropole. Pour ces deux mandats, l'édile a d'ailleurs touché à l'époque une somme plus faible que son salaire de fonctionnaire : 72 000 euros par an. S'est-il consacré à son travail et à ses mandats proportionnellement à ses rémunérations ?

Interrogé sur les pourcentages de temps alloués à ses mandats et à son emploi, Jean-Luc Moudenc n'a pas répondu précisément. Il nous a toutefois expliqué travailler « quelque 90 heures par semaine », en indiquant que sa « charge de travail d'élu varie d'une semaine à l'autre, mais [qu'] elle ne représente jamais moins de 50 heures par semaine ». Pour mener à bien ses missions, le maire-haut fonctionnaire assure qu'il pratique le télétravail - ce qui « était déjà le cas avant la crise sanitaire ». Très sérieusement, il se félicite aussi d'avoir « la chance de n'avoir besoin que de quelques heures de sommeil par nuit ».

Par ailleurs, il rappelle qu'il bénéficie « à titre professionnel, outre [de ses] congés, de crédits d'heures et d'autorisations d'absence, à taux maximal, dont il résulte logiquement une amputation de ma rémunération de haut fonctionnaire ». De fait, son salaire a diminué en janvier 2018. Jusqu'en octobre 2019, l’élu LR a tout de même émargé à environ 6 700 euros net par mois. C'est nettement plus que les 4 840 euros à 3 263 euros net que nous avions estimé lors de notre précédente enquête.

Une pause électorale

À partir d'octobre 2019, le fonctionnaire Moudenc s’est mis en disponibilité sans solde, le temps de mener la campagne municipale. Comme il l’indique lui-même dans sa déclaration, cette pause a été prolongée à sa demande jusqu'en juillet 2020. « Je n'y étais pas obligé et l'ai fait volontairement, précise-t-il à Mediacités. J'ai donc repris mon activité professionnelle le 1er juillet 2020, avec une rémunération amputée, comme avant mon interruption du 1er octobre 2019. » Étonnamment, sa déclaration d’intérêts semble à nouveau incomplète sur ce point puisqu'elle ne fait nulle mention de ses émoluments en tant que serviteur de l’État, alors qu'elle précise le montant de ses indemnités d’élu perçues l’an dernier (26 949 euros pour le premier semestre 2020).    

Au vu de ses réponses à nos questions, son salaire doit donc s'établir aux environs de 6 700 euros net par mois.         

Cumulées sur l’année, ces différentes rémunérations représentent une coquette somme. Jean-Luc Moudenc a ainsi perçu plus de 133 000 euros en 2019, dont 60 669 euros nets en tant que fonctionnaire. Selon nos projections, il devrait gagner 153 567 euros cette année, dont 80 400 euros net en tant que fonctionnaire. Rapporté au mois, l’édile toulousain empocherait près de 12 000 euros d'argent public par mois. C’est six fois le salaire mensuel médian en Haute-Garonne (2 035 euros selon l’Insee).

À notre connaissance, un seul autre maire d’une grande ville française cumule une occupation professionnelle avec son mandat : Michaël Delafosse, nouveau maire de Montpellier et toujours professeur d’histoire-géographie, comme le rapportait France Bleu l'an dernier. Une activité qui lui a rapporté une somme bien moins rondelette que son homologue toulousain : 21 628 euros nets en 2019. Interrogé sur la rareté de son cumul d'activités, Jean-Luc Moudenc indique connaître « bien des élus qui ont une activité professionnelle en même temps qu'ils exercent leur mandat électif », sans toutefois en citer nommément. « Comme moi, ils sont soucieux de ne pas couper avec le monde professionnel, ajoute-t-il, et de ne pas subir l'accusation de "ne vivre que de la politique" formulée par certains citoyens. »

Au-delà du montant du traitement que perçoit Jean-Luc Moudenc comme haut fonctionnaire, bien légitime vu le haut degré de compétences demandé aux inspecteurs du Cgefi, c’est plus la réalité de cette activité qui interroge. Questionné à ce propos en février 2020, l’édile nous avait affirmé avoir participé à la réalisation de deux « revues de dépenses » de son service. La première, datée d’avril 2016, se concentrait sur « L’optimisation des dépenses publiques en faveur du sport ». La seconde, consacrée aux « Actes de gestion en matière de ressources humaines dans les collectivités territoriales », avait été publiée en juin 2017. Son nom n’apparaissait pourtant pas parmi ceux des auteurs des rapports, mais uniquement dans la liste des « personnes rencontrées » par les inspecteurs.

D’après un haut fonctionnaire contacté à l’époque par Mediacités, il n’était pas possible de qualifier le maire de Toulouse de co-auteur, puisqu’il y avait seulement « contribué, en étant consulté dans le cadre d’un entretien et à titre bénévole », comme les 110 personnes « rencontrées » par les inspecteurs. Est-il légitime de gagner 6 800 euros par mois pour répondre à quelques questions dans l’année ? Alors qu'un Français sur cinq était concerné par la pauvreté en 2019, la question mérite d'être posée.