Un chef d’entreprise, 675 000 euros d’impôts éludés, 4,3 millions d’euros détournés et une cinquantaine de parties civiles, qui, pour certaines d’entre elles, ont perdu les économies de toute une vie. L'affaire Loubersanes est une affaire « de gros chiffres » comme l'a rappelé le ministère public, lors du procès le 1er décembre, au tribunal de Toulouse.

L’affaire débute en 2011. Cette année-là, Christian Loubersanes et trois associés fondent la société de conseil Sabal, et acquièrent Toulouse Dépôt, une entreprise située à Aucamville pour un montant de 810 000 euros. Une mauvaise affaire à croire l’ancien chef d’entreprise. « Ce n’était pas ce qu’on pensait. Il a fallu faire des travaux. Le chiffre d’affaires était de 100 000 euros. On espérait 5 000 euros de gain par mois et faire du développement immobilier sur les 8 000 m² de terrain », explique-t-il le 29 novembre dernier lors de son procès au tribunal de Toulouse. Optimistes ou farfelues, toujours est-il que ces prévisions ne se réalisent pas. Loin de là. Très vite, l’entreprise perd 15 000 euros par mois.

Plutôt que de tirer un trait sur ses 76 000 euros calamiteusement investis dans l'affaire, le chef d’entreprise décide de se refaire sur le dos d'investisseurs un brin naïfs. Abusant de leur confiance grâce à des contrats à entête d’entreprises bien connues (Generali par exemple), Christian Loubersanes s'accapare leurs économies, sous couvert de confortables retours sur investissement. Des faits pour lesquels il reconnaît sa culpabilité et dédouane ses anciens associés. « Cet ancien courtier se présente comme un intermédiaire en assurance-vie à des néophytes. Il leur fait signer des chèques, encaissés par Management Conseil, pour perfuser Toulouse Dépôt, une société qui emploie son frère et sa fille. C’est un mécanisme unique, simple et rudement efficace », observe Christophe Rault, substitut du procureur représentant le ministère public, lors de son réquisitoire.

8 000 euros pour les uns, 470 000 ou 276 500 pour d’autres, les sommes engagées donnent le tournis. « Je pensais pouvoir les rembourser, mais j’étais engrainé dans les pertes. Je n’arrivais pas à m’arrêter », assure Christian Loubersanes. Ces sommes lui permettent « de financer un train de vie et un patrimoine immobilier de 1,2 million d’euros », précise le substitut du procureur, qui rappelle les infractions reprochées au prévenu : faux, usage de faux, abus de confiance, blanchiment d’abus de confiance et fraude fiscale.

Pour rassurer certains investisseurs inquiets du devenir de leurs avoirs, le rusé Loubersanes produit de fausses attestations de placements et des courbes de gains fantaisistes. « Le placement est rentable. Ne retirez pas votre argent. Mettez-en plus ! » leur conte-t-il en substance. Et ça marche… Deux de ses premières victimes avaient investi dans un bien immobilier et s’étaient constitué un petit capital pour assurer leurs années de retraite. Une femme de ménage avait économisé patiemment 30 000 euros. Un maçon, né en 1941, avait mis de côté 470 000 euros. Un policier municipal avait accumulé 264 000 euros. Tous confient leurs économies à Loubersanes, qui les engloutit dans des placements bidon. « Mon client pensait s’acheter une ferme pour finir ses jours paisiblement dans le Lauragais. Il finira sa vie dans un petit appartement en location à Blagnac », s’exclame l'avocat Frédéric Douchez.

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/ Illustration Malenfer

L’ex-bâtonnier de Toulouse, qui représente six victimes, rappelle le « tsunami » vécu par celles-ci lorsque l’affaire éclate en 2016. « Les gens qui ont les moyens n’investissent pas chez Christian Loubersanes. Ici, c’est le drame de la misère, des gens humbles et naïfs », dépeint l’avocat, qui fait les comptes : « Un million a été investi dans Toulouse Dépôt, mais on ne sait pas où est parti tout le reste. Il manque 4 à 5 millions d’euros. Il y a de l’argent qui bronze ! » Ce point reste d’ailleurs un mystère que le procès n’a pas permis de percer, malgré de longues années d’instruction.

En 2015, alors qu’il fait l’objet d’un contrôle fiscal déclenché en 2013, Christian Loubersanes continue sur sa lancée. « Pour Mme Collomb, Christian Loubersanes est un ami, un confident. Il lui prend 71 000 euros, puis les 35 000 euros d’indemnités de licenciement, alors qu’il connaît ses difficultés, et qu’il sait qu’il est en train de tomber. C’est un homme sans scrupule et sans compassion », observe Anne-Sophie Bellaiche, avocate de l'une des victimes.

L’année suivante, alors que la chute est proche, Loubersanes ne se retient pas de berner la famille élargie d’un ami d’enfance. Tout le monde y passe : la compagne de ce dernier (300 000 euros avec les intérêts), son beau-fils (10 000 euros) et sa belle-fille (quelques milliers d’euros). Mais aussi l’ex-belle-famille de sa belle-fille. George et Véronique n’en reviennent toujours pas. Ils signent un chèque de 40 000 euros à Loubersanes. À leur retour de vacances en septembre 2016, le faussaire est en prison et leur argent s’est évanoui. « C’est la première fois qu’on faisait ce genre de placement. On aurait dû se méfier », concèdent-ils cinq années plus tard.

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/ Illustration Malenfer

De la prison, Christian Loubersanes va en faire huit mois, préventivement, entre 2016 et 2017. Doit-il y retourner ? Assurément pour le ministère public qui a requis cinq années d’emprisonnement, dont deux avec sursis. « Il est condamné en 2013 à trois mois de prison avec sursis (pour des faits similaires, NDLR), il persiste et continue ses faux. Malgré le contrôle fiscal et le départ de son expert-comptable, il continue les abus de confiance. Il ne pouvait ignorer qu’il ne pourrait pas honorer les créances qui étaient les siennes. Il s’est laissé porter dans un engrenage pour financer son train de vie. Le préjudice aurait été moindre s’il n’avait pas persisté dans la délinquance après 2014 », assène le substitut du procureur, qui souligne – circonstance aggravante – que l’accusé a fait disparaître les preuves avant son arrestation « Les enquêteurs ont dû faire un travail titanesque pour reconstituer les flux », rappelle-t-il.

Pour le ministère public, le comportement du prévenu pendant les cinq années de contrôle judiciaire ne plaide pas non plus en sa faveur. « Il a agi avec indécence et a reçu deux rappels à l’ordre. Il déclare un revenu de 900 euros par mois, mais il s’octroie des vacances à l’étranger en 2018 et 2019 (alors qu’il lui était défendu de quitter le territoire national, NDLR). Cela montre un état d’esprit bien éloigné de la compassion », conclut Christophe Rault, qui demande également que les victimes soient indemnisées et que le trésor public soit remboursé.

L’audience dure depuis près de quatre heures lorsque Simon Cohen prend la défense de son client avec son emphase habituelle. « Christian Loubersanes a 66 ans. Il a subi huit mois de détention provisoire. Quelqu’un pourrait sérieusement penser à l’incarcérer de nouveau. (…) Le temps a passé trop longtemps pour une répression de cette nature. Quel trouble éteindrait une incarcération ? Tout son patrimoine (une maison et deux biens immobiliers, NDLR) sera englouti. Vous voulez quoi ? Qu’il vende ses cheveux, les yeux de son épouse, le cœur de ses enfants ? C’est un homme qui a échoué et qui en a conscience. Ceux qui prennent sa pudeur pour de l’indifférence se trompent. Ajouter de la prison ferme à ce qu’il a vécu déjà est superflu et inadapté. »

Immobile sur sa chaise, Christian Loubersanes se tasse du mieux qu’il peut, le regard perdu dans un détail du carrelage de la salle d’audience. La juge Caroline Froehlicher sera-t-elle convaincue par la plaidoirie de son avocat ? Réponse le 13 décembre prochain.