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Les conférences de presse dans le milieu du sport sont souvent des grands moments de langue de bois. « Je n'ai pas trouvé un successeur, j'ai trouvé un ami », a assuré, vendredi 13 janvier, Michel Seydoux devant un parterre de journalistes venus assister à la passation de pouvoir entre le président du Losc et son repreneur, Gérard Lopez. Ce spectacle débordant de bons sentiments ne fera pas oublier le profil sulfureux du nouveau patron du football lillois. En décembre, Mediacités s'inquiétait déjà de la vente du club au businessman hispano-luxembourgeois. Depuis, la rédaction a poursuivi son enquête, en collaboration avec Mediapart et France 3 Nord-Pas-de-Calais. Les trois médias se sont notamment appuyés sur les Football Leaks, cette base de 18,6 millions de documents révélant les secrets de l'industrie du ballon rond. Le résultat de ces recherches dépeint un portrait peu reluisant du repreneur du Losc.

Gérard Lopez a spéculé sur des joueurs mineurs au Brésil

L'enquête met en lumière l'investissement de l'homme d'affaires dans la tierce-propriété, ou TPO (third party ownership), méthode de « vente à la découpe » dans laquelle un tiers peut posséder des parts d'un footballeur. Ce système de spéculation au parfum d'esclavage moderne était si décrié qu'il a fini par être interdit par la FIFA en mai 2015. En juin 2012, Gérard Lopez et ses associés créent un fonds nommé MPI. Dédié à la TPO, ce dernier appartient à la société Mangrove Founders, dont le businessman hispano-luxembourgeois est actionnaire à 37,5%, aux côtés de Hans-Jürgen Schmitz et d’une société nommée Fedalk Investing, immatriculée aux îles vierges britanniques. En octobre 2013, un deuxième fonds, nommé MPI II & Partners, est mis sur pieds pour investir dans la TPO l'argent fourni par des investisseurs, regroupés au sein d'une mystérieuse fondation néerlandaise, Stichting MPI II. Au total, MPI et MPI II ont investi 6,5 millions d'euros.

Selon nos informations, MPI a acheté les droits économiques d'au moins deux joueurs mineurs. Deux achats réalisés au Brésil. Le premier d'entre eux concerne Alisson Farias. Ce modeste ailier gauche du Sport Club Internacional de Porto Alegre a été prêté au club portugais Grupo Desportivo Estoril Praia, en juillet 2016. Il est décrit à l'époque par le journal brésilien Globo comme « un jeune prometteur, principalement en raison de sa vitesse, mais qui n'a pas réussi à confirmer. » La société MPI a possédé 30% de ce footballeur. Cette acquisition « date de 2012, avant l'interdiction de la TPO », indique l'Internacional de Porto Alegre. L'analyse des comptes de MPI révèle que la société a dépensé une somme de 157 110 euros pour l'achat de joueur(s) cette année là. Alisson n'avait que 16 ans quand Lopez et ses associés lui ont mis le grappin dessus. La fédération brésilienne de football confirme que « le joueur était mineur à l'époque des négociations, et que les documents ont été signés par ses représentants légaux ».

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Document du Sport Club Internacional de Porto Alegre, montrant que MPI détenait, le 23/12/2014, 30% du joueur Alisson Farias (EIC).

Le second joueur est plus connu des amateurs de football : il s'agit du milieu offensif de l'AS, Roma Gerson Santos da Silva, que la presse brésilienne se plait à présenter comme « le Pogba Brésilien ». Le 17 juin 2013, MPI achète 15% des droits économiques du footballeur brésilien, représenté par ses parents. Ce surdoué du ballon rond, alors âgé de 16 ans, évolue au Fluminense, club mythique de Rio de Janeiro. Le 9 septembre 2013, MPI achète encore un pourcentage additionnel de 7,5% des droits de l'athlète à la société BR Foot agenciamento esportivo LTDA. La société de Gérard Lopez détient alors 22,5% du joueur. Mais elle doit ensuite en céder 10% à une société brésilienne, MDC. En effet, les parents de Gerson avaient déjà vendu 20% de leur fils à cette dernière lorsque celui-ci n'avait encore que 14 ans ! Sinistre affaire... MPI a donc accepté de réduire sa part sur un accord amiable.

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Document révélant que le 17 juin 2013, MPI a acheté un pourcentage de 15% des droits économiques de Gerson, avec l'accord de ses parents (EIC).

En 2015, quand Gerson est vendu par Fluminense à la Roma pour une somme estimée par le site Web allemand Transfermarkt à 16,6 millions d’euros, MPI empoche, selon nos informations, un pactole estimé à près de 1,8 million d'euros. Les paiements sont échelonnés jusqu'au 7 juillet 2018. Une analyse des comptes de MPI montre que la société a acheté pour 361 355 euros de parts de joueur(s) en 2013, l'année où elle a investi dans Gerson. On peut donc estimer que la plus value réalisé par MPI sur le tout jeune footballeur carioca atteint, au minimum, 1,4 million d'euros. Soit quasiment quatre fois sa mise de départ.

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Document détaillant les paiements du club de Fluminense à la société MPI (EIC).

La FIFA interdit la rémunération d'intermédiaires sur les transferts de joueurs mineurs. Le cas de Gerson est symptomatique de l'ambiguïté des règlements de la fédération internationale : le footballeur avait 16 ans au moment où MPI a spéculé sur lui, mais il a été revendu à 18. Acheter des parts d’un mineur en les revendant à sa majorité « ne fait l’objet d’aucune réglementation à l'époque », nous a déclaré la Fédération brésilienne de football. La peu scrupuleuse société de la galaxie Lopez a profité de ce vide juridique pour acheter des parts d'adolescents brésiliens et décrocher le jackpot.

Suite à l’interdiction de la TPO, les fonds avait l’obligation de solder tous leurs contrats, au plus tard en mai 2016. Gérard Lopez et ses associés se sont-ils mis en règle ? Concernant Farias, le club de Porto Alegre nous assure que oui : « Tous nos contrats sont aujourd'hui en conformité avec les règles en vigueur dans le droit national et international ». Mais les autres joueurs ? Pour l'un d'entre eux, nous avons eu connaissance du fait que les parts n’avaient pas été revendues en mai 2016, mais en juillet. Pour les autres, on sait seulement que fin décembre 2015, soit quatre mois avant la date limite fixée par la FIFA, MPI et MPII n’avaient pas soldé l’ensemble de leurs investissements. Le businessman a refusé de nous parler, préférant nous envoyer des réponses écrites par l’intermédiaire de son avocat. Voici sa réponse: « Gérard Lopez est un investisseur et n’a jamais été impliqué dans la gestion journalière et ces opérations. Tout a toujours été fait dans la légalité. »

MPI détenait des parts de Gerson, le "Pogba brésilien" (Borowski/Wikimedia Commons)
MPI détenait des parts de Gerson, le "Pogba brésilien" (Borowski/Wikimedia Commons)

Gérard Lopez tente tous azimuts de racheter des clubs en Europe

L'enquête de Mediacités, Mediapart et France 3 Nord-Pas-de-Calais soulève aussi d'autres questions concernant l'avenir du Losc. Quelle sera la place exacte du club de football lillois dans l'empire Lopez ? Le millionnaire de 46 ans s'est lancé dans une stratégie de rachats de clubs tous azimuts. Il est déjà président du club d'Esch-sur-Alzette, sa ville natale, le Fola Esch. En décembre, sur RMC, son bras droit Marc Ingla indiquait que des discussions étaient en cours pour le rachat du club portugais Gil Vincente : « On a parlé avec ce club, mais aussi avec d’autres, du Portugal, de l’Espagne, de la France, de la Belgique. C’est une stratégie possible. Il faut voir quel type de club. On va essayer. » Finalement, la piste portugaise n'a pas abouti.

Ses tentatives de rachat du club espagnol Deportivo Lugo, en 2014, puis de l'Olympique de Marseille, en 2016, se sont soldées par des échecs cuisants. En janvier 2013, Mangrove Capital Partners, dont Gérard Lopez est actionnaire, s'est aussi rapproché du Crédit Agricole Nord de France, propriétaire du Racing Club de Lens. Mais leur offre n'est pas retenue par le Crédit Agricole, qui préfère alors céder l'équipe "sang et or" au tandem constitué par Gervais Martel et Hafiz Mammadov. « L'offre de Mangrove ne nous convenait pas, essentiellement parce qu'elle était très progressive et qu'elle nous obligeait à travailler ensemble à l'époque sur ce dossier », explique Michel Faroux,  alors directeur général adjoint du Crédit Agricole Nord de France. Mangrove souhaite en effet entrer comme actionnaire minoritaire la première année, avec 34% du capital et une minorité de blocage. « Mais pendant l'année qui suivait nous restions majoritaires, ce que le Crédit Agricole avait exclu dans son schéma, reprend Michel Faroux. Mangrove nous avait demandé une sorte d'observation pendant un an, avant de décider s'ils continuaient ou pas. Il n'y avait pas d'issue définitive garantie ». Gérard Lopez précise qu'il « est un actionnaire, et n’est pas lié à la gestion opérationnelle des dossiers ». Il n’a « jamais rencontré un seul dirigeant » et n’a « jamais émis d’avis dans cette transaction ». Il n’a « jamais essayé de racheter le club de Lens », et ne connaît pas « la raison pour laquelle cette tentative a échoué ». S'il se dit totalement étranger à cette tentative de reprise, elle a néanmoins été menée par une société dont il est l'un des principaux actionnaires. Difficile de croire qu'il n'ait pas été tenu au courant...

Selon la Voix du Nord, le businessman aurait aussi jeté son dévolu sur le club anglais de Hull City, actuel lanterne rouge de Premier League. Il dément. « Le projet, c'est le Losc », a-t-il rétorqué lors de sa conférence de presse du 13 janvier, tout en ne fermant pas la porte à « un accord avec un autre club d'un autre championnat ». Dans un article publié par So Foot le 10 janvier, Luc Dayan, ancien président du club de football lillois, suggère que cette stratégie multi-propriété de clubs fait suite à l'interdiction de la TPO par la FIFA : « Les gens qui ont investi ou voulu investir dans des structures qui possèdent des joueurs, maintenant qu'elles sont interdites, se mettent dans l'achat de clubs. Ensuite ils essaient de verrouiller deux ou trois clubs pour que les trajectoires des joueurs soient gérés par eux, avec une progressivité à la fois sportive et de rémunération ».  En clair : les footballeurs seraient envoyés d'une équipe à une autre pour passer des paliers et générer, au moment de la revente finale, une plus grande plus-value. Le Losc de Gérard Lopez, dans cette configuration, ne serait qu'un maillon d'une chaîne de clubs destinée à faire grimper la cote et le prix des athlètes appartenant à... Gérard Lopez. Les supporters sont prévenus : il ne faudra pas trop s'attacher aux éventuels prodiges qui fouleront la pelouse du stade Pierre Mauroy.

Gérard Lopez achète le Losc via une société enregistrée aux Iles Vierges Britanniques

D'ailleurs, qui se cache vraiment derrière le rachat ? On savait déjà que Victory Soccer Limited, basée à Londres, allait être utilisée pour faire l'acquisition du club. L'entreprise rachète 95% des parts du Losc. Elle est détenue à 100% par Chimera Consulting Limited, enregistrée à Hong-Kong, une place offshore où la fiscalité est très avantageuse. L'enquête révèle maintenant que cette société hongkongaise est elle-même détenue à 100% par Incredible Wealth (« incroyable richesse ») domiciliée à Tortola, aux Iles Vierges Britanniques.

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Extrait du registre du commerce de Hong Kong, montrant que Chimera Consulting Limited est détenue par Incredible Wealth Limited, société domiciliée aux Iles Vierges Britanniques.

L'archipel n'est plus considéré - depuis peu - comme un paradis fiscal, mais demeure réputé pour alimenter la finance de l'ombre. Les Football Leaks ont ainsi révélé que plusieurs stars du ballon rond, parmi lesquelles José Mourinho et Cristiano Ronaldo, ont dissimulé plusieurs millions d'euros au fisc par l'intermédiaire de sociétés basées aux Iles Vierges Britanniques. Gérard Lopez assure, toujours via son avocat, être « le seul bénéficiaire économique de ces structures », qui sont « tout à fait légales. Il n’y a pas à ce stade d’autre investisseur, même s’il existe une possibilité de faire rentrer à terme un investisseur stratégique à moyen terme. » Cela n'explique pas les raisons qui l'ont poussé à racheter le Losc via des sociétés offshore à Hong Kong et aux Iles Vierges...

La double casquette de Marc Ingla, futur directeur général du Losc

En conférence de presse, le businessman a été pris, comme Michel Seydoux, dans un élan de camaraderie. « Avec Marc Ingla et Luis Campos, on est copains, a-t-il déclaré au sujet de ses hommes de confiance. Ce projet de rachat est aussi le leur. » Le premier cité, ancien vice-président du FC Barcelone, occupera le poste de directeur général. Problème : il possède une autre casquette, celle de dirigeant de Kick Partners, société d’agents de joueurs implantée au Luxembourg. Cette structure a été créée en février 2013, sous le nom d'Ismène SA. Son actionnaire unique est alors SGG, une société luxembourgeoise spécialisée dans les services financiers et la domiciliation d'entreprise : autrement dit, un prête-nom. Et puisqu'elle est détenue par un prête-nom, on ne sait pas si Gérard Lopez en est actionnaire…

Elle devient Kick Partners en mai 2013. Hans-Jürgen Schmitz – associé de Gérard Lopez chez Mangrove –  compte parmi les administrateurs, aux côtés de Rawad Kassis, agent de joueurs libanais qui s'occupe notamment de l'international ghanéen et ancien joueur du Stade Rennais, Asamoah Gyan. Kick Partners avait-il alors pour vocation de gérer les carrières de joueurs dont Mangrove – via sa société MPI – a acquis des parts « à la découpe » ? « Des synergies étaient envisageables » glisse un ancien collaborateur de Mangrove, sous couvert d'anonymat. C'est pourtant contre-nature, puisque Mangrove aurait pu être tenté de faire passer ses profits avant la carrière du joueur.

Suite au décès de Kassis à l'automne 2015, Marc Ingla entre au sein du conseil d'administration de Kick Partners. La présence dans cette société de Marc Ingla pourrait poser question sur un éventuel conflit d'intérêts. Car dans la loi française, un dirigeant de club a l’interdiction d’exercer en même temps le métier d’agent, que ce soit à titre personnel ou via une société. L'entourage de Gérard Lopez assure que Kick Partners a arrêté ses activités « suite au décès de Rawad Kassis » et que Marc Ingla n'aura « qu'un seul rôle : gérer le Losc ».

Il n'en demeure pas moins que l'enquête renforce les craintes de Mediacités quant au devenir du club, plus que jamais tombé dans la marmite de l'argent roi. Et ce ne sont pas les arrivées évoquées d'un nouvel entraîneur (Marcelo Bielsa ?) et d'éventuelles recrues qui dissiperont cette inquiétude.

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Comment Gérard Lopez a investi dans la TPO, via Mangrove Founders (France 3)

En coulisses

Douze journaux européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l'un des membres fondateurs, ont publié du 2 au 24 décembre les Football Leaks, la plus grande fuite de l'histoire du sport. Obtenus par l'hebdomadaire allemand Der Spiegel et analysés par les journaux membres de l'EIC, ces 18,6 millions de documents ont permis de documenter de manière inédite la face noire du football, entre fraude et évasion fiscales, réseaux de prostitution, connexions mafieuses, ou encore exploitation de joueurs mineurs. Soixante journalistes, associés à huit informaticiens qui ont développé des logiciels spéciaux pour l'opération, ont enquêté pendant plus de six mois.

Pour cette nouvelle enquête sur Gérard Lopez, Mediapart a choisi de partager les documents Football Leaks concernant le repreneur du Losc avec France 3 Nord-Pas-de-Calais et Mediacités. Les trois médias ont également enquêté ensemble et ont recueilli des documents et des témoignages inédits qui ne figurent pas dans les Football Leaks.

L'article de Yann Philippin de Mediapart est à lire ici. Les articles de Yann Fossurier de France 3 sont ici et ici.