Un mince sourire se dessine sur le visage de Martine Aubry ce 13 octobre 2016. Lors de sa conférence de presse de rentrée, la maire (PS) de Lille vient d'être interrogée sur Lillenium par un journaliste de Mediacités. L'édile ne pipe mot et se tourne vers son premier adjoint. D'un ton impérieux et saccadé, Pierre de Saintignon redit alors sa foi dans l'aboutissement de ce centre commercial qui doit sortir de terre à l'entrée de Lille-Sud, un quartier sensible classé politique de la ville. Des éléments nouveaux sont advenus, assure-t-il, qui permettent de boucler le montage financier d'une réalisation estimée à 145 M€ et attendue... depuis le début de la décennie. Ceux qui n'y croient plus - ou qui n'en veulent pas - n'ont qu'à bien se tenir. Quatre mois plus tard, on n'est pas plus avancé. La mairie de Lille refuse d'en dire plus ; le promoteur Vicity reste obstinément muet ; la fédération lilloise du commerce élude notre demande d'interview. Dans ce brouillard savamment entretenu, une improbable issue se dessine pourtant, dont Mediacités vous livre les détails…

De l'argent public pour un projet privé...

Dépassé par l'ampleur de l'investissement, Vicity, bien que soutenu par le Crédit agricole Nord de France, n'a eu de cesse de chercher des renforts sonnants et trébuchants. Il les a d'abord trouvés chez 2IMA, un promoteur spécialisé en investissement commercial. Cette société est dirigée par Dominique Marcadé, fondateur des magasins Brice, et par Raphaël Abitbol, président des chaînes de prêt-à-porter Zapa et Izac. En 2016, elle entre dans le capital de la Foncière Vicity. Mais l'argent manque encore.  Pour sortir de l'impasse, les parrains de Lillenium se sont alors tournés vers... le secteur public. Surprenant pour une opération de cette nature !
Mediacités est remonté jusqu'à un ministre, celui de la Ville en l'occurrence, pour en savoir plus sur l'opération. Patrick Kanner confirme que l'Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU) et la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) ont pris des parts dans le projet. Les deux organismes publics ont même créé une société commune avec la Foncière Vicity et la Foncière de l'Erable, filiale du Crédit agricole. Selon nos informations, cette société va racheter les murs du centre commercial en VEFA (vente en état futur d'achèvement), c'est-à-dire avant même qu'ils soient érigés. Ainsi armé, le nouvel opérateur pourra négocier les emprunts qui lui font encore défaut. Les accords de participation ne sont pas encore formellement signés, mais on approche de la dernière ligne droite, assure Gaëlle Velay, directrice régionale de la CDC, qui ajoute : « Nous sommes certains que le projet se fera et nous sommes ravis d'en être. »

« C'est un montage exceptionnel pour un projet exceptionnel »

A quelle hauteur la participation publique se montera-t-elle ? Gaëlle Velay ne veut pas le dire. En tout état de cause, la loi limite la participation conjointe de la Caisse et de l'ANRU à 40 % du capital investi. Mais rien n'empêcherait la CDC d'intervenir aussi en tant que prêteuse. Ainsi, ce sont donc bien des fonds publics qui sauveront Lillenium. Et certains de ces apports providentiels viennent de loin, c'est le moins qu'on puisse dire ! Pour procéder à cette intervention décisive, l'ANRU a puisé dans le Programme des Investissements d'Avenir, et plus particulièrement dans la ligne de 250 M€ consacrée à "la ville durable". Bel exploit pour un "shopping center" d'émarger ainsi aux crédits destinés au bien-être des générations futures. « C'est un montage exceptionnel pour un projet exceptionnel », s'enthousiasme Patrick Kanner, pas fâché d'apparaître comme le sauveur de ce projet emblématique des mandatures Aubry. Puis d'un air entendu : « Je ne pouvais pas faire plus ». Pas moins, non plus ?

"Un contresens économique"

Flash-back : le vendredi 27 mai 2011, au Jardin des modes à Lille-Sud, c'est flonflons sur frous-frous pour le lancement de Lillénium. Extraits de l'invitation municipale : «Opportunité formidable pour favoriser le dynamisme et le développement urbain de Lille-Sud, répondant aux besoins des 24 000 habitants du quartier, offrant 900 emplois responsables, développé en totale synergie avec les acteurs du quartier, magnifique projet architectural porté par Rudy Ricciotti ». Le maître marseillais de l'architecture est présent : il se dit « honoré » de travailler à Lille. Il s'emballe même, comme à son habitude : « C'est un privilège d'intervenir dans ce formidable laboratoire urbain ». Michel-Edouard Leclerc est là aussi : il se réjouit à l'avance de l'ouverture du magasin à son nom.

« Lillenium est vieux de vingt ans avant d'avoir commencé »

A l'époque, seuls les élus Europe Ecologie Les Verts (EELV) dénoncent un modèle périmé de consommation, beaucoup trop lié à la voiture, et « un contresens économique ». Avec le temps, ces reproches n'ont pas faibli. « L'incertitude qui entoure cette affaire a gelé tous les investissements possibles dans la rue du Faubourg des Postes depuis dix ans », déplore Dominique Plancke, actuel porte-parole d'EELV. Même la perspective de création d'emplois est remise en cause par les élus écologistes, bien qu'ils soient membres de la majorité municipale. D'après leurs calculs, il n'y en aura pas 900 mais « 300 tout au plus » ; et ce chiffre compensera à peine les suppressions d'emplois dans le petit commerce local.

Friches commerciales en perspective

Les doutes sur la pertinence d'une telle implantation ne sont pas l'apanage des seuls Verts. « Lillenium est vieux de vingt ans avant d'avoir commencé », lâche une professionnelle de l'aménagement. Sous le beffroi de la chambre de commerce, c'est l'insuffisance de la zone de chalandise qui est dans le viseur. Normal ! Elle est bornée par le cimetière de Lille-Sud, le CHR et le périphérique. Et à ses extrémités, s'élèvent de fameux bastions : Auchan à Fâches-Thumesnil, Cora à Wattignies, Carrefour à Euralille… Passée la curiosité, comment le Leclerc de Lillenium et sa galerie marchande trouveront-ils une clientèle suffisante ? En affaiblissant leurs concurrents ? En réunissant des boutiques et des marques très originales ? Un observateur bien introduit dans cet univers évoque plutôt des enseignes gênées aux entournures, qui présentent une candidature en croisant les doigts pour ne pas être retenues...
Etablir le parallèle avec le complexe "Grand-Rue", bâti autour d'un hypermarché Casino à Roubaix, est tentant : une même volonté politique de fer a présidé à sa création mais elle n'a pas suffi à lui assurer une rentabilité. Et que dire de la Galerie des Tanneurs, idéalement placée au cœur de Lille, qui perd un à un ses magasins, jusqu'à son boulanger "Paul", régional de l'étape ? « Il y a quelque chose à faire pour améliorer l'entrée de Lille-Sud, peut-être avec une offre commerciale, mais pas d'une telle ampleur, estime Dominique Plancke. Le pouvoir d'achat des habitants de la métropole ne croît pas en fonction du nombre d'hypermarchés installés. Au bout d'un moment, il va y avoir des friches ».

Steeple chase pour shopping center

Lillenium, c'est quoi ? 37 000 m2 de surface de vente, dont un hypermarché de 5 000 m² et une centaine de boutiques, avec des restaurants, un hôtel, des bureaux, un petit millier de places de parking. Bref, le centre commercial voit grand… depuis près de dix ans. En 2008, le projet du promoteur Vicity est évoqué pour la première fois. Deux ans plus tard, Lillenium trouve son enseigne-locomotive : Leclerc, sorti vainqueur d'une bagarre avec Auchan et Carrefour. En 2010 toujours, le plan local d'urbanisme est modifié pour ménager au projet un berceau face à l'Hôtel de police. En 2012, il obtient à la fois l'autorisation de la Commission départementale d'aménagement commercial (CDAC) et son permis de construire. Cerise sur ce gâteau administratif : un décret du 15 décembre 2016 lui permet aujourd'hui de prolonger la validité de son autorisation d'exploitation commerciale jusqu'en 2019 !
Une bise contraire a soufflé néanmoins sur ce parcours d'obstacles en avril 2015, lorsque le promoteur Nacarat, associé à Vicity à hauteur de 35%, a jeté l'éponge. Nacarat, resté silencieux à l'époque, s'explique aujourd'hui à Mediacités. Ce départ a fait suite au changement de stratégie de Vicity, souhaitant que la structure porteuse de Lillenium investisse elle-même à long terme dans l'opération. "Nacarat dont le métier de promoteur consiste à développer des programmes immobiliers, et à les vendre à des investisseurs, n'a pas vocation à être propriétaire d'un actif immobilier et n'avait donc plus de légitimité à rester acteur de ce projet", expose la direction de la société nordiste. Le renoncement de Nacarat a entraîné le retrait du groupe de construction Rabot-Dutilleul, auquel il est adossé. Quelques semaines plus tard, Vicity a scellé un accord de partenariat avec le groupe Vinci : sa filiale Sogea Caroni se fait fort d'exécuter les travaux en vingt-quatre mois... dès qu'on lui en donnera le signal.