«On est au bord du précipice », clame Gervais Martel, président du RC Lens, dans une interview au journal L'Equipe, le 2 mars 2015. Les finances du club sont dans le rouge. Et cela fait longtemps que ça dure : lors de la saison 2012-2013, Lens avait enregistré une perte d'exploitation de 16 millions d'euros, épongée par le Crédit Agricole Nord de France. Lors de l'exercice suivant, le déficit dépassait les 20 millions, compensé par l'argent du propriétaire Hafiz Mammadov. Mais l'homme d'affaires azerbaïdjanais, lui aussi, va mal : il a perdu une grande partie de sa fortune. Le club doit trouver « 10 à 15 millions », selon son président. Le 23 avril, l’entraîneur lensois Antoine Kombouaré tire à son tour la sonnette d'alarme : « L’avenir même du RC Lens aujourd’hui n’est pas assuré », s'inquiète-t-il, dans un entretien aux Nouvelles Calédoniennes. Les documents Football Leaks, transmis à France 3 Nord-Pas-de-Calais et Mediacités par le consortium European Investigative Collaborations (EIC) et Mediapart, mettent en lumière le tour de passe-passe qui a permis à Lens de sortir en urgence de l'impasse financière.

Arsenal à la rescousse de Lens

En championnat, les Sang et Or n'y arrivent plus et se dirigent vers une relégation en Ligue 2. Pire : il existe « un vrai risque » que Lens soit rétrogradé en National, la 3e division française, prévient Richard Olivier, le président de la DNCG, l'autorité de contrôle financier des clubs. Le RC Lens est fauché, mais possède deux pépites. Jeff Reine-Adelaïde est né en 1998, glorieuse année du foot français. Il a grandi en banlieue parisienne, avant d'intégrer le centre de formation du club ch'ti en 2010. Il évolue en équipe de France avec les moins de 17 ans et plusieurs grands clubs européens lui font les yeux doux. Yasssin Fortune, né en 1999, joue aussi chez les Bleus, dans la catégorie des moins de 16 ans. Il a quitté le Red Star pour Lens en 2012. Il est déjà sur les tablettes de Manchester United, selon le Daily Mail. Ni lui, ni Reine-Adelaïde n'ont encore disputé le moindre match avec les pros à Lens, mais peu importe. C'est finalement Arsenal qui va recruter les deux étoiles montantes.

Le RC Lens doit passer devant la DNCG le 27 mai et a besoin d'argent. Mais le marché des transferts n'ouvre que le 9 juin. Gervais Martel et Svenja Geissmar, directeur juridique du club londonien, vont alors trouver une astuce pour effectuer la transaction en avance, et renflouer les caisses des Sang et Or au plus vite. Le 19 mai 2015, les deux hommes signent une « option de transfert » sur Jeff Reine-Adelaïde. Cet accord permet à Arsenal d'empêcher le transfert du joueur dans un autre club entre le 10 juin et le 31 août 2015, soit toute la durée du mercato. Montant : 1,75 million d’euros.  « A ma connaissance, cette situation apparaît unique et nouvelle, indique Redouane Mahrach, avocat spécialiste du droit du sport. La réglementation de la FIFA ne l'interdit pas. Dès lors, l'opération semble légale. Mais il est urgent que la fédération envisage de modifier ses règlements afin de limiter les possibilités offertes aux clubs riches de porter davantage atteinte à la liberté de mouvement des joueurs et lutter contre les risques de dérives de telles pratiques ». Interrogée sur ce montage, la FIFA, en charge de la régulation des transferts, ne nous a pas encore apporté de réponse à ce jour.

Arsenal indique dans le contrat qu’il entend lever cette option de transfert le 1er juillet. Lens touchera alors 2,2 millions d’euros supplémentaires : 750 000 euros payables au plus tard le 15 juillet 2015, 731 250 euros le 1er janvier 2016, 712 500 euros le 1er juillet 2016.

L'accord signé le 19 mars par Arsenal et Lens. ©EIC
L'accord signé le 19 mars par Arsenal et Lens. ©EIC

« J'ai toujours tout fait dans la légalité, jure Gervais Martel. Arsenal voulait vraiment ce joueur, et je n'allais pas le bloquer pour eux sans signer une convention ! » Le président du RC Lens nous a confirmé qu'une option similaire avait été signée avec le club londonien pour Yassin Fortune. Les « Gunners » auraient déboursé 4 millions d'euros pour attirer le jeune prodige. Le 13 juin, Daniel Percheron, président de la région Nord Pas-de-Calais, assure dans La Voix du Nord que le club n’est pas en cessation de paiement et qu’il reste « entre 2 et 3 millions d’euros » dans les caisses. Merci Arsenal ! « Je ne dirais pas qu'ils nous ont sauvés, balaie aujourd'hui Gervais Martel. Mais compte tenu de nos difficultés financières, il a fallu prendre la décision de se séparer de ces joueurs. Je les aurais bien gardés, moi ! » Ancien directeur du centre de formation, Pascal Plancque regrette ces deux départs. « Ils ont été vendus pour la survie du club, je le comprends, confie-t-il à Vice Sports. Mais, sportivement, on n'est pas allés au bout du processus. Eux, je pense qu'ils ne voulaient pas partir à tout prix. Ils étaient hyper bien intégrés, ils avaient vraiment envie de jouer à Bollaert. »

Une autre bonne nouvelle tombe une semaine plus tard, le 19 juin. La presse italienne annonce que l'ex-Sang et Or Geoffrey Kondogbia quitte Monaco pour l’Inter Milan. Le transfert s'élève à 31 millions d'euros, et le RCL touche de copieuses indemnités de formation. Le 23 juin, la DNCG autorise finalement Lens à jouer en Ligue 2 la saison suivante, mais avec la contrainte d'un recrutement non onéreux (prêts ou joueurs libres) et une masse salariale plafonnée à 5 millions d'euros.  D'après les comptes arrêté au 30 juin 2015, le club a bouclé l'exercice avec 2,2 millions d'euros en trésorerie, malgré une perte de 10,1 millions : l'argent encaissé grâce à ces options inédites a donc été déterminant pour maintenir Lens à flot.

Et les joueurs dans tout ça ? Partis trop tôt dans un club trop grand, Jeff Reine-Adelaïde et Yassin Fortune ne se sont jamais imposés à Arsenal.

football leaks logoEn coulisses

Douze journaux européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs, ont publié du 2 au 24 décembre 2016 les Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du sport. Obtenus par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel et analysés par les journaux membres de l’EIC, ces 18,6 millions de documents ont permis de documenter de manière inédite la face noire du football, entre fraude et évasion fiscales, réseaux de prostitution, connexions mafieuses, ou encore exploitation de joueurs mineurs. Soixante journalistes, associés à huit informaticiens qui ont développé des logiciels spéciaux pour l’opération, ont enquêté pendant plus de six mois.

Au printemps, via Mediapart, l'European Investigative Collaborations a ouvert l'accès aux documents à Mediacités et France 3 Nord-Pas-de-Calais pour explorer les coulisses du football dans les Hauts-de-France. France 3 Nord-Pas-de-Calais et Mediacités ont également recueilli des documents et des témoignages inédits qui ne figurent pas dans les Football Leaks.