Le coup de massue est tombé le 6 mars sur les 316 salariés de Citéo. Caroline Le Dantec, la directrice générale de l’association, annonce à l’occasion d’un comité d’entreprise exceptionnel qu’elle vient de perdre le marché de la médiation sociale dans les transports lillois. Soit l’activité historique de la structure et sa ressource principale. Elle lui rapportait 10,2 millions d’euros en 2014, selon un rapport de la Cour des comptes. Autrement dit, l’essentiel d’un budget de 12 millions d’euros, comme l’affiche le site de l’association sans précision de date… Mediacités a pu mettre la main sur un document confidentiel de la directrice qui retrace la chronologie et les circonstances de cette débâcle.


 
En décembre dernier, le marché des transports lillois pour la période 2018-2025 est attribué à Keolis-Transpole, après une longue bataille contre son concurrent, Transdev. La Métropole Européenne de Lille (MEL) a finalement choisi de reconduire le précédent opérateur des bus, trams et métros via une nouvelle Délégation de service public (DSP). Mais elle a changé les règles du cahier des charges, notamment en ce qui concerne la sécurité, la lutte contre la fraude et la médiation sociale. Damien Castelain, arrivé aux commandes de la MEL en 2014, veut en effet inverser les proportions entre les effectifs destinés à la médiation et ceux destinés à la sécurité. Et souhaite appliquer à la lettre les recommandations d’un rapport très critique de la Cour des comptes vis à vis de l’ancien système d’attribution du sous-marché de la médiation.

« Nous allons changer de paradigme, prévenait-il ainsi dans une interview à La Voix du Nord dès mars 2016. Aujourd’hui, la MEL oblige Keolis à travailler avec deux associations d’insertion (Citéo et Mediapole) via un montage juridique pas tout à fait clair. Désormais, le prochain exploitant choisira les prestataires qu’il souhaite. Et il n’y aura plus de financement fléché pour la médiation. Nous donnerons à la société une somme globale pour le fonctionnement des transports en commun. Et avec cet argent, elle se débrouillera pour remplir les objectifs de médiation fixés par le cahier des charges. »

150 emplois sur la sellette

La désignation du titulaire de la DSP ayant pris plus de temps que prévu, Mediapole, filiale de Vitamine T, et Citéo, voient leur contrat prorogé pendant les trois premiers de l’année, le temps que Keolis organise son propre appel d'offre. Désormais concurrentes, les deux associations rendent leur copie fin janvier. Le 28 février, le couperet tombe. Le lot de la médiation, partagé jusque là par les deux structures, revient entièrement à Mediapole. Elle rafle aussi, avec une entreprise privée, le lot de la sécurisation du métro. Pour Citéo, il reste le troisième lot, celui des « welcomers », des employés qui effectuent des contrôles préventifs et de la « conquête commerciale ». Mais il ne représente qu’une centaine de postes - 96 agents et 8 managers - contre 272 dans le précédent contrat (et 220 dans la phase de prolongation temporaire de trois mois). Un lot de consolation qui, selon Caroline Le Dantec, permet de « ne pas réduire à néant 20 ans de collaboration et d'expertises construites en médiation sociale ». Elle reconnaît toutefois devoir encore « évaluer les conséquences et travailler pour être les plus crédibles et offensifs possibles pour faire face à la perte du marché de la médiation avec Keolis, sécuriser au maximum les parcours professionnels avec notamment des mobilités externes (...) et internes. »

Pour les salariés de Citéo, le choc est très rude. « On pensait qu'on aurait au moins la moitié du marché de médiation avec Mediapole. Selon mes calculs, on risque de perdre 150 salariés », souffle Samy Seghir, délégué CGT de l’association. Il ne resterait plus dans les effectifs que la centaine de welcomers, une trentaine de salariés dans l’activité de médiation en milieu scolaire, quelques personnes liées à un contrat récent passé avec l’hôpital Saint-Vincent et des administratifs… Difficile désormais pour Citéo de continuer à se présenter comme « le n°1 de la médiation sociale en France » comme il le fait sur son compte Twitter. Ce qui indigne le représentant CGT : « 90% des salariés de notre entreprise sont en CDI. On nous a présenté ce travail comme un métier d'avenir, nous avons fait des DIF, des CIF [des formations longues, ndlr] pour obtenir les diplômes de ce secteur. On a même la norme qualité ISO 9001 ! Et en face, une association qui fait de l'insertion, qui n'a même pas assez de salariés pour assumer les missions confiées par la MEL, emporte le marché ? ».

Mais est-ce si incompréhensible ? Stéphane Delporte, délégué Sud, a peur de trop bien comprendre. « Le changement de marché vise justement à remplacer des CDI par des salariés en insertion qui coûtent moins cher aux associations et donc à la MEL, estime-t-il. D'autant que nous étions en train de nous battre aux prud’hommes pour faire reconnaître que nous dépendions de la convention collective des acteurs du lien social et familial, ce qui aurait pu améliorer nos salaires et nos conditions de travail. »

Des tractations avec Vitamine T pour se partager le marché

Obtenir des explications sur les raisons de ce choix est difficile. Interrogé, le service de presse de la MEL renvoie la responsabilité de l’arbitrage à Keolis Lille. Problème, l’entreprise n'a pas souhaité répondre à nos sollicitations. Idem du côté de Citéo. Malgré un message à son secrétariat, la directrice générale ne nous a pas rappelés. Et ce n’est pas la chargée de communication de Mediapole qui nous permet d'y voir plus clair : « Nous avons répondu à Keolis sur la base d'une consultation, et nous avons remporté la médiation et un lot de la sécurisation… », indique-t-elle simplement. Elle conteste nettement, en revanche, les critiques sur le nombre insuffisant de salariés de Mediapole capables d’honorer la prestation : « Nous salarions déjà 100 médiateurs. Le cahier des charges prévoit 130 médiateurs. Nous devrions reprendre 20 % des salariés de Citéo, ce qui fait 30 personnes. Le calcul est vite fait. Nous devons rencontrer Citéo vendredi 9 mars afin de discuter de l'emploi. C'est notre priorité », affirme-t-elle.

Reste un point particulièrement intrigant dans l’histoire de ce fiasco. Dans sa note confidentielle, la directrice générale de Citéo révèle que son association « s’est rapprochée de Vitamine T pour envisager une coopération garantissant le maintien d’un maximum d’emplois : aucun accord n’a pu être trouvé avant la remise des offres ». Or Citéo et Mediapole entretiennent des liens étroits. Pierre de Saintignon, qui préside Vitamine T, se trouve être l'époux de Caroline Le Dantec. Et Gérard Tonnelet, qui était aux côtés de celle-ci lors du comité d'entreprise extraordinaire, siège aussi au conseil de surveillance de Vitamine T. Comment, alors, interpréter l'impossibilité d'un accord entre les deux associations ? Sont-elles en conflit? « Allez donc poser la question à madame Le Dantec », nous conseille la communicante de Mediapole.

Les syndicats de Citéo ne se contenteront pas de cette non-réponse. Ils comptent même élargir leur demande d’explications au delà de l’association. La CGT, Sud et FO préparent d'ores et déjà une mobilisation sous les fenêtres de la MEL, dans les semaines à venir.