Ce dimanche 14 juin 2015 au matin, le déploiement de forces est impressionnant. Pas moins de 230 gendarmes et huit équipes cynophiles sont mobilisés pour mettre au jour les activités présumées criminelles du chapitre lillois de Chosen Few MC France , une bande de motards soupçonnés de violences et de trafics en tout genre. Bilan des opérations : 24 interpellations, 15 gardes à vue, 11 mises en examen, 8 détentions provisoires et 3 placements sous contrôle judiciaire. A cela s’ajoutent d’innombrables saisies d’objets (armes, cannabis, insignes néo-nazis, 48 000 euros en espèces…). Les chefs de mises en examen sont nombreux (association de malfaiteurs, trafic de stupéfiants, transport d'armes en bande organisée, recel et extorsion). Peines maximales encourues ? 10 ans de prison et 7,5 millions d’amende.                   

Les propos du procureur de la République, Frédéric Fèvre, sont sans équivoque : « C'est une organisation très structurée qui fonctionne par l'intimidation et la terreur. » La mort du « gang des motards » est actée. C’en est fini de ce club violent à l’origine « de nombreux actes délictueux, avec une idéologie néo-nazie ». Ce joli coup de filet rassure l’opinion publique. A l’époque, la France vit encore à l’heure du traumatisme des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher survenus cinq mois plus tôt. Mais quarante-deux mois plus tard, qu’en est-il exactement ? Que s’est-il passé depuis le déferlement de moyens et les annonces fracassantes de juin 2015 ?

Le QG du groupe, initialement saisi, a été restitué dix jours plus tard

Embleme.ChosenFewPaisiblement amarrée au Port de Lille, à deux brasses d’Euratechnologies, la péniche Maud, QG du groupe lillois de Chosen Few, est toujours là. Initialement saisie par les gendarmes, elle a été restituée… dix jours plus tard. Son emblème - une tête de mort sur fond de drapeau des états confédérés d’Amérique - flotte au vent et tranche avec le paysage bucolique des habitations de la gare d’eau. Tous les vendredis soir, le club y organise des rassemblements. En septembre, il a célébré ses 30 ans en louant pour l’occasion un chapiteau.

Mediacités a cherché à comprendre les dessous de cette étrange actualité tombée peu à peu dans l’oubli. Pour y parvenir, nous sommes partis à la rencontre de l’ensemble des protagonistes. Au premier rang desquels les bikers lillois du chapitre 36 des Chosen Few. La rencontre se déroule dans un restaurant fréquenté par des motards à Seclin, près de Lille. Ce jour-là, tout le monde salue Bouch et son compère, un ancien président du club qui souhaite garder l’anonymat. Dans le milieu, Chosen Few est respecté.

Chosen F – Bouch – 300 pixels
Bouch (à droite) a co-fondé le chapitre lillois de Chosen Few Mc France.

Bouch est l’un des piliers du chapitre de Lille de l’organisation, qu’il a vu naître. « Après les interpellations, raconte-t-il, on s’est fait un peu plus discrets le temps de voir comment l’affaire allait évoluer. Des gens ont été mis à l’écart (…) Mais on ne va pas passer notre temps à se justifier. » Pour beaucoup, les conséquences de l’opération de gendarmerie furent lourdes. Bouch perd son travail d’agent de sécurité. Et l’un des placés en détention provisoire raconte avoir failli être lynché en prison car on l’assimilait à un néo-nazi. Il faut dire que Chosen Few est un club fermé. De quoi attiser la curiosité.

« Chez nous, tu n’entres pas comme ça, confirme Bouch. Il y a une période d’approbation. Mais on est un club sans religion, sans politique. Ce qui nous lie c’est la moto et la fraternité. » « On fait juste peur sur l’image, on en joue », sourit son comparse, qui affirme avoir un casier judiciaire vierge. Lorsqu’ils racontent les interpellations et les perquisitions, les deux bikers crient à la méprise : « Les gendarmes avaient vu Sons of anarchy (série télé américaine sur un club de motards, ndlr). Ils pensaient qu’on trafiquait de la drogue à échelle internationale. Mais on n’est pas une organisation mafieuse. On a tous du travail. » (…) « Le juge pensait qu’on m’avait prévenu parce qu’il n’y avait pas une trace de drogue chez moi ! »

Les deux hommes se souviennent aussi des caméras thermiques qui ont cru détecter une plantation de cannabis là où la femme de l’un d’eux cultivait des kiwis ; ou encore des tireurs d’élite et des explosifs pour ouvrir les portes... « On disait que nous étions affiliés aux Hells Angels . C’est faux ! Mais les gendarmes espéraient remonter jusqu’à eux, précise Bouch. En Europe, il y a des clubs violents. On les empêche de venir ici. Mais si on disparaît, ils pourraient s’installer et ce ne sont pas des gentils. »                

Où l'on retrouve la trace de Claude Hermant

Qui dit vrai ? Ce qui est sûr en tout cas, c’est que la descente de gendarmes n’a pas signé la mort du club, loin de là. « On a plus de monde qu’on n’en a jamais eu », poursuit Bouch. L’activité n’a pas faibli. Le 17 novembre dernier, par exemple, les bikers lillois ont participé à l’Acte 1 du mouvement des Gilets jaunes. Lors du dernier festival Gare d’eau des Bois-Blancs, en août dernier, ils organisaient des Portes ouvertes à la Péniche. Preuve supplémentaire qu’ils n’auraient rien à cacher…

« Un drôle de dossier… » Maître Emmanuel Riglaire est songeur lorsqu’il revient pour Mediacités sur l’affaire. L’avocat, qui était conseil de deux membres de Chosen Few Mc France en 2015 et qui en défend toujours un aujourd’hui, explique : « Elle débute sur une information anonyme donnée aux gendarmes. » En ce début 2015, Claude Hermant , leader de la droite identitaire lilloise et « indic » de la gendarmerie, est placé en détention provisoire. Selon toute vraisemblance, l’homme aurait monnayé des « informations » avec les gendarmes selon lesquelles Chosen Few mènerait toute sorte de trafics. Des éléments non-corroborés jusqu’à présent. « Les Chosen Few ne sont peut-être pas des saints, mais ils n’ont pas de base criminelle, estime Me Emmanuel Riglaire. Rien ne justifiait une telle publicité à l’époque. Ils ne sont pas affiliés à la droite identitaire. Dans le groupe, il y a tout et son contraire. »                  

En 2015, le procureur Fèvre, lui, avait qualifié la structure d’« extrêmement cloisonnée, avec un grand culte du secret », qui avait procédé à « de nombreux actes délictueux, avec une idéologie néo-nazie ». Pourtant, la dissolution annoncée du club n’a jamais eu lieu. Interrogée par Mediacités, la gendarmerie du Nord est peu prolixe. Elle se contente d’indiquer qu’elle assure « toujours une veille sur ce type de phénomènes ». Même son de cloche à la mairie de Lille, où est installée la péniche. « C’est un club privé, précise Arnaud Deslandes, directeur de cabinet de Martine Aubry. Cela limite notre capacité à agir. Aucun trouble à l’ordre public n’a été constaté jusqu’ici. Ils ont le même fonctionnement qu’auparavant. Mais on reste vigilants. » La réponse du Parquet de Lille est succincte : « L’instruction est toujours en cours. »

Un dossier judiciaire survendu ?

Dès lors, les questions foisonnent : pourquoi l’instruction dure-t-elle autant de temps ? Pourquoi ne pas avoir dissous le club s’il était violent et à l’origine d’activités criminelles ? « C’est la preuve que le dossier a été survendu, estime Me Riglaire. L’avocat d’un autre membre des Chosen Few va dans le même sens : « Les armes saisies étaient des armes de collection, pas des kalachnikovs ! » Pour mieux comprendre, il faut donc écouter une source judiciaire anonyme : « Le dossier traîne parce qu’il est passé entre les mains de plusieurs juges d’instruction à cause de mutations. Il est très volumineux et demande donc du temps à chacun pour en prendre connaissance. De plus, il y a eu une commission rogatoire internationale pour une ou deux personnes. Ceci a allongé les délais car il a fallu six mois pour obtenir la traduction. » Où l’on retrouve l’éternelle question du manque de moyens de la Justice…

Pour nos deux motards de Chosen Few, il est temps que tout cela cesse. « Le contrôle judiciaire n’a plus lieu d’être. Le dossier est en train de pourrir, insiste notre biker anonyme. Chez nous, il n’y a jamais eu d’incidents. On n’agresse jamais les gens. Le drapeau sudiste, c’est pour le côté rebelle. On n’est pas raciste, pas violent. Des têtes de mort, il y en a partout aujourd’hui. » Selon notre source judiciaire, l’affaire du « gang des motards » pourrait bien faire pschitt. Seuls quelques membres pourraient être inquiétés à titre individuel. Dans le meilleur des cas, le procès devrait avoir lieu fin 2019. Soit quatre ans et demi après la spectaculaire descente de gendarmerie ! Club de gentils bikers amateurs d’armes au « style de vie » qui dérange ou de trafiquants notoires aux relents néo-nazis ? Difficile d’imaginer plus grand écart.