La mairie, c’est lui : Gérard Caudron, 74 ans, dont une bonne quarantaine d’années passées à exercer les plus hautes fonctions à la tête de cette municipalité créée en 1970, fusion des communes d’Ascq, Annappes et Flers-lez-Lille. « Il mourra maire ou mourra de ne plus l’être. Depuis 1977, il ne vit que pour cela », analyse son ancien bras droit Robert Vanovermeir. Six mandats, donc, dans la 6ème ville du Nord-Pas-de-Calais – elle comptait plus de 63 000 habitants au 1er janvier 2017. Et peut-être un septième à l’horizon 2020 : le 4 février dernier, Gérard Caudron annonçait sur son blog son intention de se représenter. Depuis, la note (numéro 540) a mystérieusement disparu…

Le 8 mars, Gérard Caudron apprend qu’une employée de mairie, B.A.* , aujourd’hui âgée de 61 ans, a porté plainte contre lui le 1er mars 2018. Elle l’accuse de trois viols qui remonteraient à mars 2008. Le premier serait intervenu le lendemain de la victoire de Gérard Caudron aux élections municipales. La plainte, que Mediacités a pu consulter, décrit un premier rapport sexuel non consenti dans un bureau fermé à clé du premier étage de l’hôtel-de-ville. La situation se serait répétée à deux reprises par la suite, la plaignante s’estimant contrainte de se rendre aux rendez-vous fixés par l’édile en ces termes : « Vous êtes une femme pleine de charme, sachez vous en servir. »                     

B.A. est en arrêt maladie depuis 2015 après un lent effondrement psychologique qui l’a notamment conduite à une hospitalisation. Peu à peu, elle semble remonter la pente. Nous avons pris soin de la voir à plusieurs reprises, très longuement et parfois en présence de personnes qui l’accompagnent dans sa reconstruction, afin de nous assurer de la plausibilité de son témoignage. Entre deux sanglots, B.A. raconte les faits avec minutie. Elle explique aussi l’emprise psychologique dont elle ne serait pas parvenue à s’extraire : « C’était mon patron, je connaissais sa réputation. Dans les jours qui ont suivi mon agression, il a exigé que je passe le voir. Je me sentais comme une sous-merde : je suis retournée deux fois dans son bureau et je l’ai laissé faire. Il avait tout pouvoir sur moi, j’étais à sa merci, terrifiée. Il était comme un gourou, et j’étais son exécutante. »

C’est donc près de dix ans après les faits que B.A. trouve l’énergie d’aller déposer plainte. « J’ai réalisé que si je ne me décidais pas à ce moment-là, il serait trop tard . Gérard Caudron, c’est un pro de la manipulation. Il a rendu tous ses proches co-responsables de ses actes. Tout le monde attend un poste, un retour d’ascenseur. C’est comme une secte : quand on baigne trop longtemps là-dedans, on finit par ne plus pouvoir en sortir. Ce qui m’est arrivé, je suis persuadée que c’est arrivé à d’autres femmes aussi. Personne n’en parle, mais tout le monde le sait… »                     

Depuis, la police judiciaire mène des investigations et convoque, un à un, les anciens collègues de B.A. Le 29 avril dernier, à 10 heures, c’est au tour de Gérard Caudron. L’entretien, qui a duré près de quatre heures, est décrit comme éprouvant par l’élu qui nie tout en bloc et s’efforce de prouver l’ineptie de la plainte. Depuis, l’atmosphère au cabinet du maire est irrespirable et le comportement de Gérard Caudron imprévisible. Le lancement de sa campagne a été stoppé net. Tout semble à l’arrêt, comme l'a relaté La Voix du Nord récemment.

Homme public, homme privé

La personnalité de Gérard Caudron, un véritable dinosaure en politique, est clivante. De l’aveu même de certains de ses proches, il est « un modèle d’homme politique à l’ancienne, libertin et graveleux ». « Il ne peut pas être une demi-heure avec une femme sans sortir une blague à connotation sexuelle, déplore un ancien élu, qui se souvient du cas d’une agente remerciée en vingt-quatre heures suite à un ultimatum jaloux de l’épouse de l’édile. Si la moquette du maire pouvait parler, poursuit-il, elle aurait beaucoup de choses à raconter… »

Pourtant, nombreux sont ceux qui estiment Gérard Caudron incapable d’user de la contrainte à l’encontre des femmes . « C’est un boulimique sur tous les plans, confirme Robert Vanovermeir. Mais je n’ai jamais entendu parler de violences physiques. » « Les blagues salaces, je lui ai déjà dit d’arrêter avec ça, indique Valérie Quesne, conseillère municipale déléguée et compagne du maire depuis 2012. Gérard, c’est quelqu’un qui a une grande proximité avec les gens. Il s’expose, il est bienveillant, généreux. Il y a une différence entre l’homme public – avec ses excès – et l’homme privé. En public, il dit plus de choses qu’il n’en a faites. Mais cette scène [celle décrite dans la plainte, ndlr], ce n’est pas lui. »                     

La directrice générale des services Marie-Christine Huguet, en poste à Villeneuve d’Ascq depuis 2009, n’est pas la plus avare en compliments : « Pour quelqu’un qui, comme le maire, a voué sa vie à la ville, je pense que cette plainte est déplacée. Je le pense comme femme et aussi comme DGS. Gérard Caudron, c’est quelqu’un de tonique. Je dis souvent qu’il est trop humain. » Même son de cloche avec la responsable du syndicat FO-Territoriaux, Isabelle Couteau - qui a côtoyé l’élu dans le privé. « Gérard, c’est comme un père pour moi. Il peut avoir toutes les femmes qu’il veut sans avoir besoin de forcer qui que ce soit. Je pourrais le jurer sur la tombe de mes parents. »

« Personne n’osait dire quoi que ce soit… »

Florence Berger ne partage pas, mais alors pas du tout, la même analyse. Cette ancienne cadre à la ville de 1991 à 1994 raconte un climat de passe-droits et de harcèlement sexuel permanents dans les bureaux de l’hôtel-de-ville. « J’ai rencontré Gérard Caudron lors d’une activité bénévole aux Restos du cœur et il m’a aussitôt proposé de m’embaucher. Trois jours plus tard, je passais un entretien que je croyais être de recrutement. Mais la personne qui m’a reçue m’a dit que c’était fait, que le maire me voulait. Je prends mes fonctions et, très vite, je reçois des messages anonymes bizarres via la messagerie interne : "Vous avez un charme extraordinaire. Portez-vous des porte-jarretelles ?" Je vais voir le service informatique pour savoir qui se cache derrière les messages. Le collègue prend un air gêné et me dit qu’il ne peut rien me dire. Régulièrement, le maire m’appelle et me dit qu’il a envie de me voir. Dans son bureau, il me jette des regards libidineux et prend des poses suggestives dérangeantes. Je n’ai jamais donné suite. Jusqu’au jour où il a essayé de me coincer contre un mur. Je suis parvenue à me dégager et je n’ai jamais cédé. Mais je suppose que cela a marché pour d’autres. »

« A mon départ, poursuit Florence Berger, la rumeur a couru que c’était parce que je n’aurais pas cédé ou, pire, parce que l’histoire aurait mal tourné. Je trouve cela très blessant. Ai-je été victime ? Je ne peux pas dire cela. En tout cas, j’ai été témoin de ce climat général ambigu des années 90 mâtiné de violences latentes, avec de la drague lourdingue et déplacée. Le comportement de Gérard Caudron était de notoriété publique. Mais personne n’osait dire quoi que ce soit. » Sous couvert d’anonymat, par crainte de possibles représailles, une élue municipale interroge : « Est-ce qu’il est normal qu'un maire ait des liaisons au sein d'une mairie ? Dès lors qu'il y a un lien hiérarchique, ce n'est pas sain... »

Climat de tension et chape de plomb

Pour le clan Caudron, cette plainte pour viols est un piège politique redoutable. « A l’époque de #Metoo, ce genre d’attitude ne peut plus passer. Cependant, ce n’est pas parce que vous êtes un chaud lapin que vous êtes un violeur », assène Sylvain Estager, 2e adjoint et vice-président du Rassemblement citoyen, le mouvement politique créé par Gérard Caudron en 2002. Il poursuit : « Cette affaire complique le lancement de la campagne pour les municipales. On essaie de comprendre qui est derrière [le dépôt de plainte, ndlr], à qui cela profite. » Est-ce un coup politique ? « C’est une hypothèse qu’on n’écarte pas, indique Valérie Quesne. Le monde politique est sans foi ni loi. A la MEL, Gérard Caudron est quasiment le seul élu audible à présent. La ville de Villeneuve d’Ascq est convoitée. Il est l’homme à éliminer. »

Toutes les difficultés récentes rencontrées par le maire sont lues à l’aune du complot politique. La vieille plainte pour diffamation d’une élue Les Républicains ? Bizarrement, de report en report, le calendrier judiciaire joue en la défaveur de l’édile. La plainte déposée par Gérard Caudron pour « menaces de mort » dans le cadre d’un conflit privé violent ? Elle n’a toujours pas été prise en compte. Même la septicémie contractée par le maire en janvier 2018 est analysée comme une possible tentative d’empoisonnement !

Lorsqu’il reçoit Mediacités en mairie, ce 12 juin à 14 heures, Gérard Caudron est flanqué de sa DGS, Marie-Christine Huguet, et de son 2e adjoint, Sylvain Estager. « Pour éviter des réactions violentes », nous explique-t-il. Le maire de Villeneuve d’Ascq éructe. Il a rédigé un texte de plusieurs pages qu’il se borne à nous lire, sans nous laisser d’abord la moindre possibilité de nous exprimer. Puis tempête : « Tout est faux de ce qu’on m’accuse ! […] Je respecte les femmes. Je ne fais pas de blagues graveleuses, je n’en connais pas ! […] C’est une mécanique destinée à m’éliminer de la scène politique villeneuvoise, sinon pire […] Vous contribuez à laisser la place libre à LREM. Il reste deux cailloux sur la route de Gérald Darmanin [l’actuel ministre de l’Action et des Comptes publics, qui convoiterait la présidence de la MEL, ndlr] : Lille et Villeneuve d’Ascq. Je ne suis pas Macron-compatible, alors que j’ai voté pour lui et que je le respecte. […] Si je suis candidat, je peux encore rassembler. Sinon, il y aura dispersion des listes et LREM arrivera en tête. »

L’animal politique Caudron est blessé. Foudroyé, pourrait-on dire. Il se lève, tourne dans son bureau, se rassoit. Et peste : « Cela fait trois mois que je subis les contrecoups de votre démarche. Des attaques, j’en ai connu mais jamais d’une telle ignominie (…) Je n’ai rien à me reprocher, je n’aurais pas dû vous recevoir, la police me l’a déconseillé. Il suffit de déposer une plainte pour détruire la vie d’un homme. Cela me dégoûte. Comment voulez-vous prouver votre innocence ? » Puis, il se fait plus calme : « Si vous croyez que c’est marrant une vie de maire. Vous savez, des bêtes [politiques] comme moi, il n'y en aura plus ! » 

« Boules puantes »

L’affaire alourdit encore un peu plus l’ambiance en mairie. Car la plainte de B.A. vient s’ajouter à des cas d’agressions sexuelles présumées qui impliqueraient un adjoint au maire. Le 2e adjoint Sylvain Estager confirme avoir « été saisi par deux agents de la mairie pour des faits graves, dont une fellation contrainte ». « Il était hors de question pour moi de couvrir quoi que ce soit. J’ai dit à la personne, que j’ai reçue en pleurs, que tout passait par un dépôt de plainte et que je témoignerais s’il le fallait. Mais elle ne s’est pas sentie en capacité de le faire et ne voulait pas alerter son compagnon qui n’était pas au courant. »

Le maire a été dûment informé. Mais il a considéré, là encore, qu’il s’agissait de « boules puantes » de pré-campagne électorale et qu’il n’avait pas à se substituer à la justice. La directrice générale des services Marie-Christine Huguet, elle, s’en tient à une réponse administrative : « Je n’ai jamais été saisie officiellement par un agent municipal de faits relevant de comportements inappropriés » de l’élu en question. Enfin, le DRH Franck Sallez nous reçoit avec raideur en compagnie de son adjointe, Valérie Vansuypeene. Tous deux font bloc, notent sur un cahier toutes les questions posées et les réponses apportées. Pour ce qui est des agressions sexuelles, ils sont catégoriques : « On n’en a jamais rencontrées. Si ce genre de cas était arrivé, on l’aurait su. Si c’est vrai, on aurait dû le savoir… »

Interrogés sur le potentiel mal-être des agents communaux ou l’explosion de leur taux d’absentéisme, épinglé par la Chambre régionale des comptes (CRC) des Hauts-de-France en 2013 dans un rapport accablant (voir encadré ci-dessous), le DRH botte en touche : « On n’a pas révisé, on ne s’attendait pas à ça. » Il faut donc aller voir du côté syndical pour obtenir un discours un peu différent. « Le harcèlement sexuel, il existe chez nous comme ailleurs, observe Daniel Chwalkowski, secrétaire général de l’Union nationale des syndicats autonomes (Unsa), premier syndicat à l’hôtel de ville. En un an ou deux, j’ai été sollicité environ 5 fois par des agents pour des faits impliquant la hiérarchie mais jamais des élus. Globalement, à la mairie, on essaie de ne pas faire trop de bruit avec ça, pas de vague. »

Courant mai, Gérard Caudron a envoyé un courriel à l’ensemble des élus de sa majorité et à quelques membres de son mouvement politique, le Rassemblement citoyen. A tous, il écrit être victime d’un complot politique destiné à l’abattre politiquement… ou à l’abattre tout court. Va-t-il ou non se représenter pour un 7e mandat ? « Je ne vais quand-même pas vous faire le plaisir de vous l’annoncer en primeur, tonne-t-il. J’attends votre article et la décision du procureur pour me décider. »

Dans son dernier billet hebdomadaire, en date du 24 juin, Gérard Caudron laisse filtrer ses états d’âme : « Le jeune lion que je fus il y a 43 ans est certes devenu un vieux lion qui attise l’appétit des prédateurs, voire des chacals, mais j’ai encore quelques forces. » Trente-trois ans plus tôt, en offrant à B.A. – qui fut un temps militante du Rassemblement citoyen – l’ouvrage de Pierre Mauroy A gauche, un Premier ministre parle, il signait une dédicace qui résonne terriblement aujourd’hui : « Pour B[…]., la jeunesse et la beauté, c’est l’avenir. »

Un absentéisme toujours préoccupant

En juin 2013, un rapport publié par la Chambre régionale des Comptes (CRC) Hauts-de-France sur la commune de Villeneuve d’Ascq révèle « des irrégularités et anomalies dans la gestion des ressources humaines ». La juridiction chargée de contrôler les comptes locaux pointe un système d’avancements rapides pour certains agents sans justifications ni évaluations, un taux d’absentéisme anormalement élevé (18 % en 2009), des remboursements de frais irrégulièrement versés à des élus en l’absence de mandats spéciaux, ou encore l’attribution particulièrement opaque de certains avantages en nature (logements de fonction)… Dans un article de La Voix du Nord publié un an plus tard, l’intersyndicale du personnel refuse de reconnaître un malaise des agents spécifique à la ville, dénonce le mode de calcul de l’absentéisme utilisé par la CRC ainsi qu’une possible « récupération politique », dans le cadre de la campagne des élections municipales 2014.

Le dernier rapport de la CRC sur la commune, publié en février 2019, désigne un taux d’absentéisme des agents communaux toujours très préoccupant (« les fonctionnaires municipaux ont été, en moyenne, absents pour raisons de santé 41 jours par agent en 2015, pour une moyenne de référence de 29,2 jours en 2013 »). « Il n’existe […] aucun tableau de bord permettant au responsable des ressources humaines d’évaluer l’ampleur de la situation et d’envisager des mesures adaptées », déplore une nouvelle fois la CRC, qui précise que « le contrôle du périmeètre des effectifs reste une compétence du maire et du directeur général des services ».

Cette hypercentralisation du pouvoir, Gérard Caudron l’assume pleinement, lui qui se targue qu’aucun courrier ne sorte de l’hôtel de ville sans sa signature. Le secrétaire général de l’Unsa, Daniel Chwalkowski, confirme : « La gouvernance de l’administration pose problème car les élus s’immiscent dans la vie des services. L’administration fonctionne à l’ancienne avec un organigramme en râteau. Il y a une fuite des cadres et des difficultés de recrutement, parce que les candidats sentent qu’il y a du mal-être… »

C’est au début du mois de décembre 2018 que nous rencontrons pour la première fois B.A., mise en relation avec Mediacités par un lanceur d’alerte. Elle semble extrêmement fragile et s’exprime difficilement. Nous l’écoutons attentivement. Mais pas question de publier un papier sur la base d’un unique témoignage. En sept mois, nous allons recueillir la parole de nombre d’agents qui ont travaillé ou travaillent encore à la mairie de Villeneuve d’Ascq, de syndicats, de membres du conseil municipal, de proches de Gérard Caudron et, bien entendu, de Gérard Caudron lui-même.

La ville nouvelle de Villeneuve d’Ascq doit beaucoup à son emblématique édile, c’est indéniable. Au point de faire naître chez l’élu un sentiment de toute-puissance, dont les employées de la ville seraient les victimes ? C’est ce que nous avons cherché à comprendre, sans nous livrer le moins du monde à la « chasse à l’homme » dont le maire ne s’est déjà pas privé de nous accuser en nous recevant. Au-delà des accusations de viols, particulièrement lourdes, c’est un climat de peur qu’a révélé cette longue enquête. « Si je suis prise en train de parler avec Mediacités, je vais avoir des problèmes », nous ont répété plusieurs femmes, élues ou employées, avant de nous claquer la porte au nez…

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