Un projet qui « crée du trafic automobile, de la pollution routière ou du réchauffement climatique sur un secteur déjà saturé ». Les commissaires chargés de l’enquête publique sur le plan local d’urbanisme (PLU2) de la MEL n'y vont pas de main morte lorsqu'ils évoquent le projet d'urbanisation des Muchaux à Lambersart. Un sacré désaveu pour Marc-Philippe Daubresse : le sénateur (LR) du Nord porte ce projet depuis plus de 20 ans. Il a aussi été le principal artisan du PLU2, en tant que vice-président de la métropole européenne de Lille jusqu'en 2018.

Le hameau des Muchaux, c’est la campagne aux portes de la ville. Quelques maisons, des chemins, une ferme dans son jus. Un ruisseau, des blés, des chevaux. Prisé des sportifs et des promeneurs, cet espace agricole se situe à la limite de la commune rurale de Verlinghem. Il se partage entre Saint-André (6 hectares) et Lambersart (41 hectares), le long de la rocade Nord-Ouest. Marc-Philippe Daubresse , maire de Lambersart de 1998 à 2017, rêvait d’aménager un « septième quartier » sur ces terres agricoles, avec 430 logements et une zone d’activité. Au départ, il avait aussi prévu un golf 6 trous avant de renoncer, évoquant à la place un espace en permaculture.             

« Un poumon vert »

Dans l’enquête publique sur le PLU2, le devenir du hameau des Muchaux occupe à lui seul près de 2 800 pages, versées par 80 contributeurs plus que sceptiques. La MEL a répondu en leur rappelant la nécessité de construire des logements à Lambersart – la commune ne compte que 17,6 % de logements sociaux. La collectivité souligne qu’elle a prévenu de maintenir un espace agricole dans l’opération et de créer une « boucle de promenade ». Las ! Les commissaires enquêteurs ont été plus sensibles aux arguments des opposants. « Quand la MEL estime faire un effort en consacrant 3,5 hectares à l’activité agricole sur la quarantaine à l’origine, cela ne fait pas très sérieux », taclent-ils.

Le seul argument recevable serait « le besoin vital de la commune de Lambersart en logements, surtout sociaux », relèvent-ils. Or ce manque va « pouvoir être comblé » grâce à une autre opération d’aménagement décidée en décembre 2018, sur une friche SNCF située en pleine ville. Dès lors, les commissaires-enquêteurs recommandent de conserver le « poumon vert » des Muchaux. Ils estiment avoir affaire à un « projet d’un autre temps », « le temps où la belle voiture, la maison individuelle avec son jardin au milieu de la grande ville était le but d’une vie réussie ». Ils posent ainsi une « réserve » qui a la force d’un avis défavorable.

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« La menace d’un recours juridique »

En prenant connaissance de ces remarques, les opposants au projet ont failli déboucher le champagne. « La réserve est tellement nette qu’on pourrait s’appuyer dessus pour déposer un recours contre le PLU2 », commente Cyprien Richer, membre d’un collectif citoyen, à Saint-André, baptisé Tous acteurs de notre ville. « Si la MEL persiste, elle prend le risque de faire s’effondrer l’ensemble de l’édifice du PLU2. Franchement, cela ne paraît pas possible, surtout à la veille des élections et dans un contexte de prise en compte des enjeux environnementaux », analyse-t-il.

Par prudence, la bouteille de champagne est quand-même restée au frais. Car le projet des Muchaux est une véritable Arlésienne. Il a déjà été repêché plusieurs fois par Marc-Philippe Daubresse, qui a même envisagé un temps de le confier entièrement à des aménageurs privés. « En 2016, il a dit clairement qu’il passerait outre l’avis négatif du commissaire-enquêteur. C’est de l’acharnement urbanistique ! s’indigne Cyprien Richer. Daubresse, grâce à toutes ses casquettes, est arrivé à imposer ses vues à la MEL malgré toutes les procédures d’évaluation, les critiques du préfet, la mobilisation des citoyens. Cela montre à quel point les mécanismes de concertation autour de l’urbanisme sont défaillants. »

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Cyprien Richer. Photo : Sylvain Marcelli

Consulté sur le projet de schéma de cohérence territoriale (SCoT), préalable indispensable au PLU, le commissaire-enquêteur avait écrit à l'époque qu’il n’était « pas persuadé que le projet d’aménagement des Muchaux corresponde totalement à l’intérêt général ». Mediacités a eu accès à un enregistrement du conseil municipal de Lambersart du 3 octobre 2016 où Marc-Philippe Daubresse dénonce les « arguments fallacieux du commissaire-enquêteur », ironisant sur les compétences de cet « instituteur en retraite ». L’ancien ministre, décidément sourd à toutes critiques, n'avait pas davantage tenu compte de l'avis rendu le 21 avril 2016 par la commission départementale de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CDPENAF). Cette instance avait émis un avis défavorable à l’unanimité.

Une épée de Damoclès sur la tête

La principale personne concernée par cet entêtement est agricultrice. Corinne Lemaire, 46 ans, a repris l’exploitation de sa grand-mère en 1995, au cœur de la zone des Muchaux. « Quand j’étais gosse, la rocade n’existait pas et j’allais à cheval jusqu’à l’endroit où s’est construit le Quick [à Saint-André] », se remémore-t-elle. « On nous l’avait promis, les habitations ne devaient pas franchir la rocade. Et puis un rond-point a été aménagé et les premiers projets sont tombés. Depuis que j’ai repris, j’ai une épée de Damoclès sur la tête. Cela m’empêche d’investir dans la ferme. Aujourd’hui, je suis fatiguée. Je veux juste savoir ce qu’il va se passer. »

S’il voyait le jour, le projet Daubresse signerait la mort de cette exploitation de 17 hectares qui pratique la polyculture et l’élevage. « Si je me bats, c’est aussi pour Corinne Lemaire, qui n’a rien demandé. C’est une question de justice », explique Tanguy Dumez, un habitant qui réclame depuis 2011 le maintien de la vocation agricole des Muchaux. Auteur d’une lettre de diffusion très lue localement, il s’est spécialisé dans la lecture et l’analyse des documents d’urbanisme. Sa connaissance pointue du dossier a aidé le militant anticorruption lambersartois Éric Darques – ennemi juré de Marc-Philippe Daubresse – à déposer un recours devant le tribunal administratif de Lille en août 2017.

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Tanguy Dumez. Photo : Sylvain Marcelli

Ce recours contre le schéma de cohérence territoriale (SCoT) est toujours sur le bureau des juges, tout comme celui de l’association Nord Ecologie Conseil, qui porte sur les champs captants. « Le SCoT a été modifié par un coup de gomme après l’enquête publique : la zone des Muchaux n’apparaît plus comme un hémicycle vert, c’est-à-dire comme une zone marquant une limite claire à l’urbanisation », dénonce Tanguy Dumez. Un risque juridique que ne sous-estime par le préfet. « L’absence de délimitation précise des hémicycles pourrait constituer un motif d’incompatibilité au SCoT de Lille Métropole », avertissait-il en avril 2018.

Un contre-projet citoyen

Afin d’alimenter le débat, le collectif « Tous acteurs de notre ville » a préparé cet été un projet alternatif, publié ci-après en exclusivité par Mediacités. « Nous ne voulons pas seulement être pour ou contre le projet de Daubresse ; nous voulons ouvrir de nouvelles perspectives », explique Cyprien Richer. Le collectif s’est inspiré des idées portées par les opposants au projet Europacity, le méga centre commercial qu’Auchan veut aménager en région parisienne, mais aussi de l’expérience très concrète d’Audruicq. Dans cette commune située près de Calais, les collectivités locales ont renoncé à aménager une zone logistique sur une ancienne ferme. Elles ont créé à la place un « écopôle alimentaire » sur une dizaine d’hectares. Production bio, vente directe, chantier d’insertion, éducation à l’alimentation : 15 salariés et 40 personnes en insertion y travaillent.

Muchaux projet alternatif du Collectif 30 08 2019

Le collectif « Tous acteurs de notre ville » propose d’adapter ce modèle en mobilisant les ressources déjà présentes autour des Muchaux : associations, fermes, centres équestres, table d’hôte mais aussi l’entreprise Lemahieu, qui produit à deux pas des sous-vêtements garantis « origine France ». Le pivot du projet pourrait être le site « A la Quintinie », espace de réception pour mariages et séminaires aujourd’hui en friche. « Notre projet est une esquisse qu’il faudra compléter avec les avis de tous les acteurs », souligne Cyprien Richer.

« L’occasion de planter des arbres »

Le collectif citoyen n’est pas le seul à avoir des nouvelles idées pour les Muchaux. L’ancien maire de Saint-André, Olivier Henno, sénateur (UDI) du Nord, est sorti du bois en juillet, en publiant une série de tweets. « Je n’ai jamais voulu faire de l’ingérence environnementale dans les affaires de Lambersart. Mais quand j’ai vu que Marc-Philippe Daubresse n’était plus un fanatique du projet des Muchaux, je me suis dit que c’était peut-être l’occasion de tout remettre à plat et de planter des arbres, explique-t-il à Mediacités fin août. J’ai depuis longtemps le rêve d’aménager un grand parc à l’ouest de la métropole. Je lance l’idée pour les prochaines échéances municipales ! »

Président de l’Agence de développement et d’urbanisme de Lille métropole, mais aussi candidat déclaré à la mairie de Lille, Marc-Philippe Daubresse a-t-il intérêt à continuer à se battre pour l’hypothétique septième quartier de Lambersart ? Début juin, il a estimé qu’un « référendum d’initiative locale » pourrait être organisée par Christiane Krieger, qui lui a succédé à l’hôtel de ville. « Il faut adapter notre logiciel, la population a le droit d’être consultée », a-t-il expliqué à La Voix du Nord, qui n’a pas caché son étonnement. Mais à défaut d'avoir pu joindre l'élu, nous n'aurons pas de détails sur les raisons de cette étonnante conversion écologique.

« A la MEL, tout le monde se dit que le projet des Muchaux, qui était "borderline", est mort en raison de la réserve des commissaires-enquêteurs », confie un acteur très bien informé à Mediacités. « Les communes qui ont vraiment besoin du PLU2 vont faire pression sur Lambersart pour éviter un recours. » La décision finale reviendra à Bernard Delaby, qui a succédé à Marc-Philippe Daubresse au poste de vice-président en charge de l’aménagement du territoire et de la stratégie d’urbanisme, et à Damien Castelain, président de la MEL.

Le collectif « Tous acteurs de notre ville » (50 adhérents, 300 sympathisants) a été fondé lors des élections municipales de 2014 à Saint-André-lez-Lille par des citoyens sans expérience politique et sans attache partisane. Il a récolté 11 % des voix et un élu au conseil municipal. Cette association membre de la Maison Régionale de l'Environnement et des Solidarités (MRES) devrait à nouveau participer aux élections municipales de 2020.

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Titulaire de la carte de presse depuis 1999, après un passage à l’école de journalisme de Lille, j’ai écrit pour le magazine Pays du Nord, les suppléments de La Voix du Nord et le groupe L’Etudiant. Journaliste pour l’agence de presse AEF depuis 2003, je couvre l’actualité de l’éducation, de la formation et de l’emploi dans les Hauts-de-France. Je réalise régulièrement des enquêtes pour Mediacités Lille.