Il n’existe pas (encore) de chiffres officiels, mais tous les témoignages convergent : dans les quartiers les plus défavorisés de la métropole lilloise, les parents rechignent à remettre leurs enfants en classe. Dans cette école primaire de Lille-Sud, jeudi, ils n’étaient que 57 élèves à avoir endossé le cartable alors que l’établissement pouvait en accueillir 160 (sur 272 en temps normal). A Roubaix, ce directeur décomptait 35 élèves alors que sa capacité d’accueil était de 150 (sur 280 habituellement). Chez les plus petits, le « boycott » est encore plus marqué. Mardi, les profs d’une école maternelle logée au milieu des tours de Mons-en-Baroeul n’ont revu que quatre de leurs 146 élèves ! Ils auraient pu en recevoir 60.

Une situation paradoxale. Alors que le gouvernement souhaitait rouvrir les classes afin de lutter contre le décrochage scolaire, les enfants des quartiers les plus défavorisés sont moins nombreux qu’ailleurs à retrouver les bancs de l’école. Certes, le fossé n’est pas béant si l’on compare l’ensemble des écoles en REP + aux autres. Jeudi, à Lille, les 18 écoles en réseau prioritaire totalisaient 25 % de retour à l’école contre 30 % pour les 18 écoles hors réseau.                     

« L’appréhension du retour à l’école est beaucoup moins clivée que ça : il n’y a pas une partie de la population tétanisée chez elle et une autre qui aurait totalement confiance », réagit Charlotte Brun, adjointe lilloise à l’éducation. Le contraste apparaît toutefois plus nettement si on s'intéresse aux cas extrêmes. Dans les quartiers les plus pauvres de la métropole, les taux de retour ne dépassent pas les 15 % des effectifs alors que la capacité d’accueil est au taquet dans certaines zones privilégiées (environ 40 % de retour).

Des familles particulièrement « flippées » ?

Comment expliquer ce peu d’enthousiasme des familles les plus modestes à renvoyer leurs enfants devant leurs instits ? « Parce qu’elles sont flippées et qu’elles peuvent les garder » : Magali, enseignante à Lille-Sud, résume d’une phrase le constat de tous les professeurs en REP + que nous avons interrogés. Dans ces quartiers où le taux de chômage dépasse parfois les 50 %, il est très rare de croiser des familles au sein desquelles les deux parents travaillent. « Ils n’ont pas de problème de garde, donc l’inquiétude prend le dessus. Certains m’ont dit qu’ils refusaient que leurs enfants servent de tests pour les autres », rapporte Lydia, prof de CM2 à Roubaix. Hier, son école a accueilli 18 élèves sur les 90 places disponibles.

A écouter ces instituteurs raconter le contenu des coups de fil passés ces derniers jours auprès des familles, la crainte du virus serait plus forte qu’ailleurs dans les quartiers démunis. En cause, une perméabilité plus importantes aux informations anxiogènes. « Ils regardent BFM toute la journée, forcément qu’ils ont peur », lâche Jeanne, institutrice expérimentée de Mons-à-Baroeul, qui a choisi de travailler en REP + parce que « c’est là que je me sens le plus utile ».

https://www.mediacites.fr/decryptage/national/2020/04/06/covid-19-une-epidemie-de-classe/

Au téléphone, un mot revient souvent dans la bouche des parents : Kawasaki . Une maladie inflammatoire infantile dont la recrudescence pourrait avoir un lien avec le Covid-19. « Ça tourne en boucle sur les réseaux sociaux et les parents s’inquiètent », estime Yves, professeur à Lille-sud. « Ils entendent sur BFM des experts qui disent tout et son contraire. Ils sont un peu paumés », juge Lydia à Roubaix.               

« Des mamans poules qui protègent vachement leurs enfants »

En début de semaine, pour motiver son refus de déconfiner sa progéniture, une maman de Lille-sud a montré à Magali la vidéo d’un professeur expliquant sur Facebook que les enfants de retour à l’école allaient être vaccinés sans autorisation. « Je ne sais pas où elles vont chercher ça… Elles n’ont pas les armes pour trier les bonnes infos des fake news », souffle l’institutrice, encore échaudée par le monceau de pédagogie qu’elle avait dû employer il y a deux ans pour contrer la rumeur prétendant que l’école allait enseigner les théories du genre . « Il suffit qu’il y en ait une qui entende ou lise un truc quelque part et après c’est parti. « C’est le téléphone arabe », comme elles me disent en rigolant.                  

Dans l’école de Magali, 98 % des enfants sont d’origine maghrébine. Quand elle évoque les parents d’élèves, elle utilise le féminin. Parce qu’elle voit rarement les papas, mais aussi parce que cette enseignante au franc-parler séducteur a su nouer une relation privilégiée avec ces femmes de Lille-Sud. « Ce sont des mamans poules qui protègent vachement leurs enfants. Elles ont peur de les exposer aux "microbes". »

Constat similaire pour Jeanne, l’institutrice de Mons-en-Baroeul : « Dans la culture nord-africaine, ils vivent pour leurs gosses. Déjà en temps normal, quand les mamans les récupèrent à 4 heures, il faut qu’ils soient bien nourris, bien portants, sans tâches de feutre sur ses habits, qu’ils n’aient pas été grondés… Alors les mettre en ce moment à l’école, c’est inimaginable ! »

Un effet « ramadan »

Autre phénomène « culturel » observé par Magali : cette rentrée post-covid intervient en plein ramadam. « En temps normal, c’est une période où certains parents ont du mal à se lever et beaucoup d’enfants sont en retard. Là, j’ai pas mal de mamans qui me disent préférer attendre le 23 mai (la fin du ramadan, ndlr) pour remettre leurs enfants… A condition que ça se soit bien passé pour ceux qui sont revenus avant. »

Dans les quartiers populaires, la plupart des enseignants goûtent peu à cette rentrée sur la base du volontariat. « Déjà qu’en temps normal, on doit se battre pour qu’ils viennent. Alors là… », soupire Nicolas, professeur de CP dont une seule de ses élèves sur 14 était présente, jeudi, à l’école. « Pour justifier leur absence, beaucoup de parents m’ont dit que leurs enfants avaient un problème de santé, dont je n’avais jamais entendu parler jusque-là. » Comme ses collègues, Nicolas n’a pas insisté. « Si je convaincs une famille et qu’il arrive quelque chose, qui est responsable ? »

Pierre-Yves Jadé, secrétaire départemental du SNUIPP Nord, ne décolère pas contre cette rentrée basée sur le volontariat. « Il faut être encore plus exigeant avec ces enfants issus des familles modestes, tempête-t-il. Ce n’est pas que les parents se fichent de l’école, mais ils en gardent souvent un souvenir douloureux. La difficulté de l’enfant, c’est aussi la leur. » Pour lui qui a enseigné à Mons et à Tourcoing, laisser la décision aux parents, c’est accentuer la distance entre les plus défavorisés et l’institution scolaire. « Il aurait fallu attendre les conditions nécessaires pour une mise en sécurité et imposer la reprise pour tous, quitte à dispenser les cours par roulement. »

Aucun des professeurs interrogés ne jette bien entendu la pierre aux parents d’élèves. Et pour cause : tous sont eux-mêmes contre le retour de leurs enfants à l’école. « Des journées sans pouvoir s’amuser et toucher les copains, avec une maîtresse masquée transformée en gardien du protocole sanitaire, ce n’est pas ce que je veux pour mes gamins !, affirme Jeanne, résumant un sentiment très répandu parmi ses collègues. Ils ont des bouquins et des jeux à la maison. Tout ce qu’il faut pour s’occuper. » Tout ce qu’il faut pour ne pas (trop) pâtir de ces deux mois passés loin de l’école. Ce n’est pas le cas de tout le monde.

 

Pour cet article, nous avons interrogé sept professeurs de primaire exerçant en REP + sur la métropole lilloise. Depuis une semaine, conformément au souhait de l’Education nationale, ces enseignants ont appelé un par un leurs parents d’élèves, afin de savoir s’ils envisageaient de laisser leurs enfants retourner en classe. Un sondage grandeur nature, passionnant à se faire raconter.  La plupart de nos interlocuteurs étaient d’accord pour témoigner à visage découvert, à condition d’avoir reçu l’autorisation de leur directeur ou de leur inspecteur académique. Etant donné les délais de réalisation de l’article, nous avons opté pour l’anonymat et une localisation vague des établissements, sans préciser leurs quartiers. Les prénoms ont aussi été changés.